De la « mauvaise science » peut-elle poser de bonnes questions ?

316 - avril 2016

Cette idée surprenante fait son chemin. Elle a fait une irruption remarquée dans le débat public après que la revue Food and Chemical Toxicology a décidé de retirer un texte portant sur la santé de rats nourris avec des OGM. Que l’étude ait été jugée non probante, ses résultats déclarés « non concluants » et que la communauté scientifique ait largement invalidé la méthode et les conclusions devient secondaire : le travail aurait eu le mérite de poser de « bonnes questions ». Et peu importe, au passage, que ces « bonnes questions » (ici, la durée de suivi des rats pour évaluer la toxicité de produits) aient déjà largement été traitées par les scientifiques.

Que, pour des raisons partisanes, certains essaient de sauver une étude qui conforte leurs thèses, on ne peut que le constater1. Que, pour des raisons politiques, le gouvernement adopte cette rhétorique de « la mauvaise science2 pour de bonnes questions » interroge par contre sur la rationalité de la gestion des risques. Ainsi, le ministre de l’agriculture a-t-il immédiatement déclaré à l’AFP3 vouloir, « quoi qu’il arrive », au regard de cette étude, « poser la question globale des protocoles d’autorisations sur les OGM ».

Depuis, la recette fait florès. L’association Générations Futures publie régulièrement des enquêtes mettant en avant des traces de produits toxiques retrouvés dans les cheveux ou dans l’air des maisons. Elle reconnaît4 que ses études « n’ont pas la valeur d’une étude scientifique » du fait du « nombre d’échantillons [...] faible et [de l’absence] de comparatif avec des zones a priori moins exposées » mais affirme cependant que « c’est un moyen de sensibiliser le grand public ».

Daniel Schneidermann, animateur du site Arrêt sur Images qui se propose d’apporter « un regard critique sur la presse et les médias », va plus loin. Il s’interroge5, à propos de la récente émission Cash Investigation consacrée aux pesticides et à ses « chiffres bidons » (selon la formule de Libération) : peut-on « mentir utile » ? La réponse est pour le moins alambiquée : la vérité est souhaitable, conclut-il, mais pour « un journalisme idéal », dans « un monde idéal ». Pas dans un monde où le « combat est inégal ».

La fin justifierait-elle donc les moyens ? Le « mensonge » ou la « mauvaise science » pourraient-ils se justifier à l’aune de la valeur de la cause défendue ? Au contraire. C’est la reconnaissance de la vérité des faits qui rend crédible un propos ou un combat. Certes, cette vérité est parfois compliquée à établir et elle est rarement binaire, toute blanche ou toute noire. Mais on ne peut faire l’économie de ce travail exigeant si l’on prétend promouvoir une approche raisonnée des questions de notre société.

Science et pseudo-sciences

1 Jusqu’au journal Le Monde qui, sous la plume de Stéphane Foucart (17/10/03) et à propos de l’étude sur les OGM, argumente du fait qu’« un travail scientifique de piètre qualité peut [...] en lui-même ne pas faire avancer la connaissance, mais créer les conditions d’une augmentation du savoir » tente de sauver une étude qui n’a rien fait d’autre que de confirmer que des rats développant naturellement un cancer en deux ans.

2 Mauvaise science : construite sur des failles expérimentales ou des incohérences théoriques.

3 http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2...

4 Dépêche de l’AFP du 1er mars 2016.

5 http://www.liberation.fr/chroniques...

Mis en ligne le 17 avril 2016
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