Ô ! Blaise ! À quoi tu penses ? - Essai sur les Pensées de Pascal

René Pommier. Éditions Kimé, 2015, 126 pages, 16 €

Note de lecture de Jacques Van Rillaer

L’œuvre de Pascal présente un intérêt épistémologique considérable, notamment parce qu’elle montre qu’on peut être à la fois génial en certains domaines et renoncer à tout esprit critique dans d’autres.

Pascal publie à seize ans un Essai sur les coniques. Trois ans plus tard, il fabrique une machine à calculer. Il contribue de façon décisive aux sciences formelles (calcul des probabilités) et à la physique expérimentale (il réalise une expérience qui confirme la théorie de Torricelli sur la pression atmosphérique, pendant que d’autres savants argumentent sur l’horreur du vide). Il manifeste également un étonnant « esprit de finesse » pour observer des processus psychologiques (une bonne partie de ces observations sont toutefois reprises à Montaigne).

À vingt-trois ans, il lit l’Augustinus de Jansenius et se convertit à la vision janséniste du christianisme. Quelques années plus tard, il tombe malade et souffre, mais cet état ne l’empêche nullement de se croire au nombre des élus. Il s’engage alors pleinement dans la vie religieuse, pour la pratiquer, pour la défendre (cf. Les Provinciales) et pour convaincre les incrédules.

René Pommier examine les arguments de Pascal dans les Pensées, qui sont les notes préparatoires à une Apologie de la religion chrétienne. R. Pommier est bien connu des lecteurs de Sciences et pseudo-sciences. Il a publié près de trente ouvrages, dont la plupart montrent l’absurdité d’interprétations de sémiologues (Roland Barthes), de philosophes (René Girard), d’esprits religieux (Thérèse d’Avila) et de psychanalystes (Assez décodé a amplement mérité le Prix de l’Académie française ; Sigmund est fou et Freud a tout faux a reçu un prix de l’Académie des sciences morales et politiques). Le présent ouvrage avait déjà été publié en 2003 par les Éditions du Centre d’Action Laïque de Bruxelles. On peut se réjouir de sa réédition par Kimé (Paris).

L’édition Brunschvicg des Pensées s’ouvre sur la distinction de l’esprit de géométrie et de finesse1. Pascal écrit qu’un esprit peut être « droit » dans un domaine et « faux » dans un autre. R. Pommier montre que c’est précisément le cas de Pascal : ce prodigieux génie scientifique raisonne de façon puérile quand il cherche à convaincre de la vérité du christianisme. Pascal semble avoir appliqué à lui-même les procédés qu’il conseille au mécréant pour trouver la foi : renoncer à la curiosité inquiète des choses qu’on ne peut savoir (§ 18), ne pas approfondir l’opinion de Copernic (§ 218), prendre de l’eau bénite et faire dire des messes (§ 233), se mettre à genoux et prier des lèvres (§ 250). Il a l’intuition de l’infinité de l’Univers (« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »), mais il croit sans réserve à la réalité historique d’Adam, du Péché originel et de la Rédemption par l’horrible supplice d’un innocent, Jésus-Christ, le fils même de Dieu2. Certes, l’étude critique de la Bible n’avait pas encore vraiment démarré à son époque, mais on peut quelque peu s’étonner que Pascal croie que la Bible – un recueil de textes rempli de contradictions, d’invraisemblances et d’horreurs – présente des faits réels d’un bout à l’autre et soit à prendre à la lettre.

Les Pensées montrent la facilité avec laquelle on peut soi-disant répondre à n’importe quelle objection raisonnable en faisant référence à un arrière-monde3. Par exemple, la Bible affirme que les patriarches vivaient environ 900 ans. Pascal explique : Dieu a voulu cette longévité pour que la vérité historique se transmette sans déformation. Les prophètes n’ont cessé d’annoncer un messie triomphant, descendant de David, qui délivrera les Juifs de leurs oppresseurs. Le Christ, né d’une vierge, mort crucifié et qui a enseigné : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », est-il ce messie tant attendu ? Assurément, répond Pascal, car « les prophètes s’expriment en figures », « Dieu est un dieu caché », qui éclaire les bons et aveugle les réprouvés.

Pascal écrit que le plus grand mystère est la transmission du péché originel. Il nous assure que c’est la seule doctrine qui permet de comprendre que l’homme est à la fois grand et misérable, un être déchu de l’état de bonheur et qui en garde le souvenir. Les raisonnements de Pascal en matière religieuse se ramènent à cette formule : « Qui connaît Jésus-Christ connaît la raison de toutes choses » (§ 556).

Au-delà de l’apologétique pascalienne, R. Pommier montre, avec une précision chirurgicale et une verve impitoyable, l’absurdité des croyances fondamentales des religions juive et chrétienne. Pascal dit avec raison que « la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la dépassent » (§ 267). Pommier montre que si la raison n’a pas d’explication à tout, elle est néanmoins capable de récuser les réponses aberrantes. Pascal a montré la misère de l’homme, il n’a pas compris qu’en même temps, il montrait celle de l’apologiste.

1 Les références des citations de Pascal, dans le présent compte rendu, sont celles de cette célèbre édition des Pensées, parue en 1897.

2 La grande majorité des contemporains de Pascal adhérait aux dogmes de la Chute et de la Rédemption. Le Concile de Trente avait proclamé au XVIe siècle : « Celui qui ne croit pas en l’historicité du récit biblique, qu’il soit anathème ». Il s’agit là des dogmes fondamentaux du christianisme, réaffirmés dans la dernière version du Catéchisme de l’Église catholique, publiée par le Vatican en 1997. Sur leur histoire, voir Georges Minois (2002), Les origines du mal. Une histoire du péché originel. Fayard, 440 p. Compte rendu dans SPS, 285.

3 Autre exemple classique de la facilité d’expliquer par un « arrière-monde » : la psychanalyse. Cf. Jean Bricmont (2010) Le dualisme méthodologique peut-il sauver la psychanalyse ? SPS, 293 : 30-35.

Mis en ligne le 17 avril 2016
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