L’agriculture biologique, son lobby, ses pesticides

dossier "Agriculture et pesticides"

par Stéphane Adrover - SPS n° 315, janvier 2016

« La France doit être à l’offensive sur l’arrêt des pesticides […]. Le grand avenir du vin, c’est qu’un jour tous les vins soient bios […]. Il y a maintenant des maladies professionnelles reconnues chez les ouvriers viticoles ». Ainsi s’exprimait Ségolène Royal dans une interview sur France 3 [1].

Ignorance ? En réalité, seul le mouvement ésotérique de l’agriculture biodynamique prétend proscrire totalement les pesticides. L’agriculture biologique en utilise, pour les mêmes raisons que les agriculteurs conventionnels : protéger les cultures contre les parasites et les ravageurs. Madame Royal aurait-elle réellement l’intention de priver l’agriculture biologique de l’éventail de pesticides autorisés par son cahier des charges ? Sait-elle que la viticulture bio utilise largement des produits à base de cuivre, dont elle ne saurait se passer pour lutter contre le mildiou ?

L’écotoxicité de la bouillie bordelaise

Historiquement développée comme anti-mildiou dans le vignoble bordelais, la bouillie bordelaise et les autres dérivés minéraux ou organiques à base de cuivre sont utilisés en raison d’un spectre d’activité étendu sur les arbres fruitiers (abricotier, cerisier, poirier, pommier, prunier, noisetier), les cultures maraîchères et fruitières (tomate, artichaut, carotte, chou, haricot, mâche, poireau, melon, fraisier), la pomme de terre et la vigne : chancres bactériens, cloque du pêcher, septoriose, tavelure, mildiou, etc.

La phytotoxicité que développe le cuivre métallique est atténuée par l’utilisation de formes organiques. Les matières actives sont relativement persistantes sur les feuillages ou les fruits. Les préparations sont bon marché, ce qui explique leur succès en dépit d’effets secondaires pervers. En effet, ce métal s’accumule dans le sol acide et porte atteinte à la biodiversité microbienne tellurique et à la biomasse. Des plantes pérennes ou des successions culturales sont affectées par la présence de cuivre dans le sol. Selon les concentrations, cette incidence négative peut être irréversible.

L’Institut de recherche de l’agriculture biologique (IRTAB) cherche des alternatives pour diminuer la consommation importante que fait l’agriculture biologique de ce minéral écotoxique. La réglementation européenne limite la quantité de cuivre métal à l’hectare à 30 kg sur 5 ans soit 6 kg par an en vigne bio, qui est la culture sur laquelle il est le plus utilisé. On peut se demander pourquoi les autorités ne décident pas des mesures de restriction plus sévères alors que les effets néfastes sont avérés.

Catherine Regnault-Roger

Sa déclaration illustre la confusion sémantique qui associe le mot pesticide à l’« agriculture industrielle », à l’« agrochimie » et à des dommages réels ou supposés sur l’environnement ou la santé humaine. Pourtant, l’agriculture biologique utilise des produits qui ont exactement la même fonction que ceux autorisés dans l’agriculture conventionnelle [2] : insecticides, acaricides, fongicides, molluscicides, etc. Obligés de le reconnaître, les « anti-pesticides » s’empressent de préciser qu’il ne s’agit pas de pesticides de synthèse mais de pesticides « naturels », surfant ainsi sur une superstition largement répandue selon laquelle tout ce qui est naturel est forcément bon.

« Naturel » n’est pas synonyme d’inoffensif

La notion même de pesticides « naturels » est très discutable : personne n’a jamais vu de sol viticole spontanément couvert de bouillie bordelaise, un mélange de sulfate de cuivre et de chaux, utilisé en agriculture tant biologique que conventionnelle (voir encadré).

On ne s’attend pas à trouver naturellement de l’huile de neem, arbre originaire d’Asie, dans des cultures maraîchères marmandaises. Si l’agriculture biologique n’utilise pas de molécules issues de la chimie de synthèse, elle procède à des associations plantes/pesticides qui ne sont pas naturelles, dans le sens où elles n’auraient pas lieu sans l’intervention humaine.

La principale idée reçue est que les pesticides bio « naturels » sont nécessairement meilleurs pour la santé ou pour l’environnement. Or, comme n’importe quel pesticide, ils sont susceptibles de nuire à des organismes non-cibles.

Ainsi, le cuivre utilisé en agriculture biologique présente un profil écotoxicologique d’autant plus négatif qu’il s’accumule dans les sols. Il est très toxique pour les organismes aquatiques (comme c’est le cas du pyrèthre de Dalmatie, un insecticide végétal) ou ceux du sol. Des études expérimentales ont mis en évidence sa bioaccumulation dans le foie, les reins et l’estomac. Chez l’être humain, une exposition respiratoire à la bouillie bordelaise peut provoquer des altérations pulmonaires [3].

La roténone, une molécule extraite de plantes tropicales désormais interdite par l’Union européenne, est neurotoxique (voir encadré).

La roténone, naturellement dangereuse

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Paraderris elliptica, plante dont on extrait la roténone.

La roténone est une molécule extraite de plantes tropicales. Avec la nicotine et le pyrèthre, c’est un des insecticides historiques utilisés d’abord empiriquement, puis sous forme de formulations phytopharmaceutiques quand les molécules actives des extraits furent caractérisées à la fin du XIXe, début du XXe siècle. Elle a été très largement utilisée en agriculture biologique.

Son action destructrice sur les neurones qui synthétisent la dopamine a été mise en évidence dès 2000 [1] et confirmée depuis par de nombreuses publications scientifiques. Une étude épidémiologique a établi un risque de développer la maladie de Parkinson multiplié par 2,5 pour les utilisateurs de roténone par rapport au groupe témoin [2]. En 2008, le dossier scientifique étant clairement étayé, cette molécule est interdite dans l’Union européenne (UE).

Toutefois, elle restera utilisée jusqu’en 2011, à titre dérogatoire à la demande de ses utilisateurs, en France et dans deux autres pays de l’UE (Italie, Royaume-Uni), pour le traitement des arbres fruitiers, des plantes ornementales et des pommes de terre, faisant ainsi perdurer trois ans de plus le risque neurodégénératif pour les opérateurs et les travailleurs agricoles ou les riverains proches des parcelles traitées.

Catherine Regnault-Roger

[1] Betarbet R, Sherer TB, MacKenzie G, Garcia-Osuna M, Panov AV, Greenamyre JT, “Chronic systematic pesticide exposure reproduces features of Parkinson’s disease”. Nat Neurosci, 2000, 3:1301–1306
[2] Tanner CM et al., “Rotenone, paraquat, and Parkinson’s disease”, Environ Health Perspect. 2011 Jun ;119(6):866-72. doi : 10.1289/ehp.1002839.

« Naturel » ou « synthétique », un pesticide reste un pesticide

Un pesticide, qu’il soit utilisé en agriculture biologique ou qu’il soit synthétique (qualifié de « chimique ») reste un pesticide et doit être considéré selon une même problématique : quel est son danger potentiel pour l’environnement et pour la santé humaine ? Quel risque lui est associé ? Quelles préconisations en découlent en termes d’usage et de précaution ? Quels avantages peut-on en attendre ?

Malheureusement, les pourfendeurs des pesticides de synthèse (« chimiques ») et les pouvoirs publics manquent de cohérence. L’ONG Générations futures, qui s’est empressée de réclamer l’interdiction immédiate du glyphosate [4] dès la communication du CIRC (Centre International de recherche sur le cancer, organisme dépendant de l’OMS et qui a classé le glyphosate dans la catégorie des cancérigènes probables), n’a jamais protesté contre la dérogation accordée jusqu’en 2011 par le gouvernement français pour l’utilisation de la roténone. Par ailleurs, elle s’efforce de minimiser les dangers des pesticides utilisés par l’agriculture bio [5].

Les intrants de l’agriculture biologique

Près de 400 intrants sont autorisés en agriculture bio. Parmi eux, des produits dont on ne connaît pas toujours la composition ou qui ne sont pas exempts de toxicité ou d’écotoxicité.

Des biofertilisants à la composition incertaine figurent dans le cahier des charges de l’agriculture bio : on trouve du guano, des farines de sang, de plumes, de viande ou d’os, des fientes de volaille, de la poudre de poils, etc. dont la composition exacte est éminemment variable en fonction de la source d’approvisionnement. Les contaminations microbiennes sont en terrain favorable.

Large emploi du cuivre écotoxique. La bouillie bordelaise est un fongicide minéral à base de sulfate de cuivre et de chaux dans de l’eau, ce qui donne une bouillie claire bleu-vert. Ce produit considéré comme naturel n’en est pas moins issu d’une formulation chimique que les inventeurs, le botaniste Alexis Millardet et le chimiste Ulysse Gayon, professeurs de l’Université de Bordeaux, ont mis de longs mois à réaliser dans les années 1880.

Des extraits végétaux neurotoxiques ou perturbateurs endocriniens. À base d’extraits botaniques, ils figurent parmi les pesticides connus les plus anciens employés en protection des plantes : l’huile de neem (perturbateur endocrinien) en Inde (voir encart) ; la nicotine, le pyrèthre ou la roténone (neurotoxiques) qui sont des insecticides historiques utilisés d’abord empiriquement, puis sous forme de formulations phytopharmaceutiques.

Catherine Regnault-Roger

Autre incohérence : une intense campagne a été menée contre les insecticides néonicotinoïdes, suspectés d’être à l’origine du déclin des colonies d’abeilles (ce déclin a en fait des causes multifactorielles). L’assemblée nationale a voté leur interdiction à partir de 2016. Pourquoi, en 2014, a-t-elle autorisé l’huile de neem (voir encadré) ? Cette huile, expliquait un député [6], est utilisée dans plusieurs pays européens « comme alternative aux pesticides ». Malgré ses effets toxiques connus sur les insectes pollinisateurs, le ministre de l’Agriculture a invité les professionnels à déposer une demande d’autorisation, précisant qu’une dérogation avait déjà été accordée pour le traitement des pommiers. Deux mois plus tard, une étude [7] a confirmé, sur des bourdons exposés à la substance active de l’huile de neem, ses effets létaux très importants, même à des concentrations très inférieures à celles utilisées dans les champs. Il a également été établi que le produit affecte la reproduction des bourdons et que leur descendance présente des malformations. Cette étude n’a eu aucun écho dans les médias.

Références

[1] « Royal veut que les jardineries retirent le désherbant Roundup de la vente libre », France Info, 14 juin 2015.
[2] Pour une liste complète, voir le Guide des produits de protection des cultures utilisables en France, Institut technique de l’agriculture biologique.
[3] Ineris, fiche toxicologique, fiche de données toxicologiques et environnementales des substances chimiques.
[4] www.generations-futures.fr/petition...
[5] www.generations-futures.fr/sinforme...
[6] http://questions.assemblee-national...
[7] Lethal and sublethal effects of azadirachtin on the bumblebee Bombus terrestris, Ecotoxicology, January 2015, Volume 24, Issue 1, pp 130-142

L’huile de neem  :

un « produit bio » hasardeux autorisé après un intense lobbying

L’huile de neem est utilisée de manière ancestrale en Inde comme insecticide (les insectes ne peuvent plus se reproduire) et comme contraceptif masculin. Son composant majeur, l’azadirachtine, est bien connu pour ses effets perturbateurs endocriniens.

En avril 2011, l’azadirachtine contenue dans de l’huile de neem extraite du margousier (Azadirachta indica) est inscrite sur la liste positive des substances autorisées dans l’UE, à la suite d’un lobbying intense (l’interdiction de la roténone impliquait de trouver un produit « bio » de substitution). L’inscription sur la liste positive n’entraîne pas automatiquement une autorisation de mise sur le marché (AMM) dans un État membre. Ceci relève d’une nouvelle procédure à laquelle sont soumises les spécialités phytopharmaceutiques. En France, l’AMM ne fut pas accordée dans la foulée, peut-être parce que la responsabilité est grande d’autoriser un produit qui peut avoir un impact négatif sur les milieux aquatiques et la fertilité masculine, et provoquer des atrophies chez les jeunes abeilles en dépit d’une bonne biodégradabilité due à sa photosensibilité. Par le biais des questions au gouvernement, pour satisfaire la demande pressante de l’agriculture biologique, plusieurs députés français ont demandé pourquoi l’huile de neem n’était pas autorisée en France.

Cette insistance paya puisqu’une autorisation dérogatoire et provisoire pour le produit NEEMAZAL®-T/S, à base d’azadirachtine, fut accordée en août 2014 après avis de l’ANSES « qui n’a pas identifié de risque inacceptable pour l’opérateur dans les conditions d’emploi précisées ». À savoir, pour lutter contre les pucerons sur pommier, des vêtements spéciaux très protecteurs pour l’opérateur quasiment transformé en cosmonaute : au cours de la phase d’épandage, sans la protection d’une cabine de tracteur, il doit porter une combinaison de travail avec capuche de catégorie III type 4, des gants en nitrile à usage unique. Des vêtements normés sont aussi strictement indiqués pour les phases de nettoyage du matériel de pulvérisation ou de la confection du mélange (combinaison déperlée et en plus tablier ou blouse de type III, gants, etc.).

Si l’opérateur respectant bien les consignes de sécurité est ainsi protégé, qu’en est-il du consommateur, du riverain des vergers, des espèces non-cibles et plus généralement de l’environnement ? L’ANSES, dans son avis, a bien précisé que faute d’avoir été saisie sur ce point, elle n’a pas évalué les risques pour le consommateur et pour l’environnement.

Cette autorisation, dans ces conditions, est-elle bien fondée ? Il est surprenant que les tenants d’une agriculture « non chimique » et sans OGM, qui sacralisent la protection de l’environnement, ignorent, dans ce cas précis, le principe de précaution qu’ils invoquent souvent, non seulement en matière de santé publique et de santé animale mais aussi d’équilibre des écosystèmes.

Catherine Regnault-Roger
Mis en ligne le 27 avril 2016
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