La psychopathologie de la vie quotidienne ou quand Freud déménage du matin au soir

René Pommier. Éditions Kimé, 2015, 134 pages, 16 €

Note de lecture de Jacques Van Rillaer

Freud estimait qu’une des meilleures façons de s’introduire à sa façon de faire de l’analyse psychologique était de lire son explication des actes manqués. Aussi est-ce par cette explication qu’il a commencé ses célèbres Leçons d’introduction à la psychanalyse (1917). Il écrivait qu’il avait « développé une psychologie de la vie d’âme normale » et que « cela se trouva justifié lorsqu’on découvrit que les rêves et les opérations manquées des êtres humains normaux ont le même mécanisme que les symptômes névrotiques »1. L’ouvrage de René Pommier montre, tantôt avec humour, tantôt avec ironie, que Freud ne déraille pas seulement quand il interprète des symptômes névrotiques : il déraille dans la vie quotidienne, du matin au soir.

La psychopathologie de la vie quotidienne (1904)2 est l’ouvrage que Freud a entièrement consacré aux actes manqués. Il écrivait à son sujet que cet « écrit est entièrement destiné au public populaire et veut seulement, par une accumulation d’exemples, aplanir la voie conduisant à la nécessaire hypothèse de processus animiques inconscients et cependant efficients »3. Il a atteint son objectif : c’est le livre de Freud le plus traduit (déjà onze rééditions de son vivant) et celui qui a sans doute le plus contribué à la diffusion de sa doctrine. Aujourd’hui, dès que quelqu’un fait un lapsus, ceux qui l’entendent réagissent illico par un sourire entendu et une interprétation du sens « caché ». Beaucoup sont reconnaissants à Freud d’avoir mis au point un style d’interprétation qui permet de décoder n’importe quel comportement sans la moindre difficulté.

La plupart des gens ignorent qu’avant le livre de Freud, il y avait déjà diverses publications proposant des explications convaincantes des actes manqués. Il suffit d’ailleurs de lire soigneusement son livre, pour constater qu’il utilise des exemples d’un ouvrage, gros de deux cents pages, publié en Allemagne en 1895 par Meringer4. C’est le cas de l’illustration célébrissime du président d’une assemblée qui déclare en début de séance : « Je constate la présence de tant de députés et déclare, par conséquent, la séance close !  ». Dans son ouvrage de 1904, Freud cite la source. Dans son tout dernier article5, il cite une fois de plus cet exemple… en donnant pour seule référence son propre ouvrage de 19046. Il y voit une preuve de l’existence de l’Inconscient, les deux autres preuves étant les idées qui émergent toutes faites dans la conscience et les expériences de suggestion post-hypnotiques de Bernheim7.

Meringer avait écrit : « L’explication sera la suivante : le président souhaitait de par lui être en état de clore la séance, dont il était acquis qu’il n’y avait rien à attendre. […] Une observation faite à maintes reprises m’a enseigné que des mots opposés sont fréquemment permutés les uns avec les autres »8. Pommier, qui reprend cet exemple, commente : « L’explication psychologique que propose Meringer est assurément très plausible. On ne saurait pourtant écarter l’hypothèse que ce lapsus ait été purement accidentel. Le Président la Chambre des Députés est amené à prononcer la formule “Je déclare la séance close” aussi souvent que la formule “Je déclare la séance ouverte”. Il n’est donc pas très étonnant que de temps à autre il puisse lui arriver d’employer l’une pour l’autre ».

Ayant écrit, il y a 35 ans, une quarantaine de pages sur des exemples de cet ouvrage de Freud9, j’étais curieux de voir si Pommier allait m’apprendre quelque chose de neuf. Je n’ai pas été déçu. Non seulement l’auteur a profité des ouvrages de Grünbaum10 et de Timpamaro11, mais surtout il a déconstruit les explications de Freud grâce à un esprit logique et un bon sens remarquables, que l’on a pu apprécier dans ses précédentes publications12. Il reprend les exemples les plus typiquement freudiens pour montrer qu’ils peuvent quasi tous être interprétés d’une façon non freudienne, bien plus convaincante.

À titre d’illustration, citons la catégorie des oublis de noms. Freud affirme péremptoirement que ces oublis – comme les autres actes manqués – sont très généralement provoqués par « le refoulement de sentiments et d’impulsions sur lesquels pèse la pression de l’éducation morale  » : l’égoïsme, la jalousie, l’hostilité et surtout « les divers courants sexuels »13. Or, la psychologie scientifique a bien montré qu’en avançant en âge, il devient de plus en plus difficile de se rappeler, de façon rapide et exacte, les noms, et surtout les noms propres14. Pommier déduit, bien logiquement : « Si Freud avait raison, il faudrait en conclure que l’on refoule de plus en plus à mesure que l’on vieillit puisque l’on oublie de plus en plus facilement les noms propres  » (p. 16).

L’auteur passe en revue les diverses catégories d’actes manqués dont parle Freud. Limitons-nous ici à deux exemples qui illustrent parfaitement la logique freudienne.

Freud avait écrit dans un article Burckhard à la place de Buckrhard. Découvrant son erreur, il interprète le déplacement du « r » comme l’expression, produite inconsciemment, d’une marque de mépris pour cet auteur qu’il a cité. Pommier fait remarquer que « les mots qui comportent une succession de quatre consonnes ou plus ne sont pas faciles à mémoriser : l’on peut aisément oublier une des consonnes ou les intervertir. Il m’a fallu un certain temps avant de pouvoir écrire correctement le nom de Nietzsche sans être obligé de vérifier son orthographe  ». De plus, quand on veut déformer le nom de quelqu’un pour qui on a de l’antipathie, on déforme généralement de façon clairement péjorative. Et Pommier de citer quelqu’un qui se plaisait à transformer le patronyme de Jean-Luc Mélanchon en Méchancon (p. 64).

Freud écrivait que la personne qui donne à un mendiant davantage d’argent que ce qu’elle croit donner accomplit inconsciemment un sacrifice destiné à fléchir le destin ou à écarter un malheur. Freud poursuivait : « Si l’on a entendu sa tendre mère ou tante, immédiatement avant la promenade pendant laquelle elle s’est montrée généreuse sans aucunement le vouloir, on ne peut plus douter du sens de ce hasard  ». « So kann man nicht mehr zweifeln »15. À cette explication, dont « on ne peut plus douter  », Pommier réplique : « Il peut certes arriver que la mère d’un enfant gravement malade, si elle est un peu superstitieuse, ait envie de se montrer généreuse avec un mendiant en espérant, avec plus ou moins de conviction, que Dieu lui en saura gré et épargnera son enfant. […] Mais ces pratiques superstitieuses, qui sont motivées par des inquiétudes ou des préoccupations tout à fait conscientes, ne sont nullement inconscientes. Freud voudrait, lui, nous faire croire que l’inconscient de la dame se serait montré superstitieux à son insu, en lui faisant donner au mendiant plus d’argent qu’elle n’aurait voulu lui en donner  » (p. 104).

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu préalablement l’ouvrage de Freud pour tirer profit de cette déconstruction en règle de Pommier. L’auteur cite toujours les exemples de façon détaillée, puis fournit une interprétation concurrente. Ainsi, après la lecture de chaque illustration, le lecteur peut faire une pause et essayer de trouver une ou des explications non freudiennes, puis comparer avec celle donnée par Pommier : un excellent exercice de rationalisme critique16, amusant, décapant, instructif.

1 « Psychanalyse » (1926) Trad., Œuvres complètes. PUF, 2006, XVII, p. 293.

2 Le livre date de 1904. Deux parties avaient été publiées en 1901 dans Monatschriftfür Psychiatrie und Neurologie.

3 Psychopathologie de la vie quotidienne. Trad., Œuvres complètes, PUF, V, p. 368 (note ajoutée en 1924).

4 Meringer R. & Mayer C. (1895) Versprechen und Verlesen :Einepsychologische-linguinstischeStudie. Stuttgart : Göschen, 204 p.

5 « Quelques leçons élémentaires de psychanalyse », écrit en 1939, publié en 1940. Trad., Œuvres complètes, PUF, 2010, XX, p. 312.

6 Exemple typique du fait que Freud, à mesure que les années passent et qu’il se voit de plus en plus comme le Darwin de la psychologie, néglige de plus en plus de citer des auteurs auxquels il a repris des idées.

7 Soit dit en passant, l’utilisation de cet argument en 1939 est contredit par ce que Freud publiait en 1925 : « Quand le sujet d’expérience s’éveillait du somnambulisme, il semblait avoir perdu tout souvenir des incidents survenus au cours de cet état. Mais Bernheim affirmait que cette personne le savait malgré tout, et quand il la sommait de se souvenir, quand il l’assurait qu’elle savait tout, et n’avait tout bonnement qu’à le dire, et quand, ce faisant, il lui posait en plus la main sur le front, les souvenirs oubliés revenaient effectivement, ne faisant d’abord qu’hésiter, puis arrivant à flots et dans une parfaite clarté » (Autoprésentation. Trad., Œuvres complètes, PUF, XVII, p. 75).

8 Cité par Freud dans Psychopathologie de la vie quotidienne. Op. cit., p. 141.

9 Les illusions de la psychanalyse (1981) Bruxelles : Mardaga, p. 84 à 121.

10 Grünbaum, A. (1984) Les fondements de la psychanalyse. Une critique philosophique. Trad., PUF, 1996, p. 283 à 320.

11 Timpanaro, S. (2002) Il lapsus freudiano. Psichanalisi et criticatestuale. BollatiBoringhieri, 244 p.

12 Science et pseudo-sciences a rendu compte de quatre de ses livres : deux sur Freud, Sigmund est fou et Freud a tout faux. Remarques sur la théorie freudienne du rêve et Freud et Léonard de Vinci - Quand un déjanté décrypte un géant, un sur Girard, René Girard - Un allumé qui se prend pour un phare, un sur Thérèse d’Avila, Thérèse d’Avila. Très sainte ou cintrée ? - Étude d’une folie très aboutie .

13 Psychopathologie de la vie quotidienne, Op. cit.,p. 373. Freud précise pourquoi le facteur sexuel n’apparaît pas plus dans l’ouvrage : « Comme j’ai de façon prédominante soumis à l’analyse des exemples tirés de la propre vie d’âme, mon choix était d’emblée partial et orienté vers l’exclusion du sexuel » (id.).

14 On a l’embarras du choix des recherches. Exemple : Burke, D. et al.(1991) On the tip of the tongue : What causes word finding failures in young and older adults ? Journal of Memory and Language, 30 : 542-579.

15 ZurPsychopathologie des Alltagsleben, G.W., IV 194.

16 Nous entendons par « rationalisme critique » le sens donné par Karl Popper : la tentative de résoudre autant de problèmes que possible par le recours au raisonnement, à l’observation méthodique et à l’expérimentation, tout en restant ouvert à la critique et à la remise en question. Le rationaliste « critique » pense que le progrès des connaissances suppose la coopération et la confrontation des idées, et aussi le refus d’utiliser des « stratégies immunisantes » qui protègent contre tout risque de réfutation (cf. La société ouverte et ses ennemis. Trad., Seuil, tome 2, 1979, p. 153-173).

Mis en ligne le 1er février 2016
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