La fondation Templeton ou l’imposture du dialogue entre science et religion

dossier "Science et religions"

par Olivier Brosseau et Cyrille Baudouin - SPS n° 314, octobre 2015

Théorie du Big Bang, physique quantique, évolution du vivant, émergence de la conscience : les connaissances scientifiques récentes renouvellent-elles la question de l’existence de Dieu ? La science ouvre-t-elle des questions auxquelles la religion apporterait des réponses ? À en croire la multiplication de publications destinées au grand public français1, la science elle-même serait à l’origine de ces interrogations, renvoyant dos à dos les positions créationnistes les plus fondamentalistes et ceux qui considèrent que science et religion sont antagonistes. En enquêtant sur cet hypothétique dialogue entre science et religion, les médias qui en parlent et ceux qui le portent, il ressort que la John Templeton Foundation (JTF) n’est jamais très loin.

Une fondation richement dotée

Créée en 1987 par John Templeton, un riche homme d’affaires, la JTF est une fondation philanthropique américaine dotée en 2013 d’un capital de près de 3 milliards d’euros2. Elle distribue annuellement jusqu’à 50 millions d’euros pour financer des prix, des programmes de recherches, des colloques et des publications. Elle se présente en 2015 comme « un catalyseur philanthropique pour les découvertes liées aux Grandes Questions de la finalité humaine et de la réalité ultime. […] Notre vision provient de l’optimisme de feu Sir John Templeton sur la possibilité d’acquérir “une nouvelle information spirituelle” et de son engagement fort dans une recherche scientifique rigoureuse  » [1].

Entre science et questionnements théologiques, la politique de la JTF traduit la volonté initiale de son fondateur pour qui « la nature entière révèle quelque chose du Créateur. Et Dieu est lui-même de plus en plus révélé par l’investigation humaine, pas seulement à travers les visions prophétiques ou les Écritures, mais aussi à travers la recherche incroyablement productive des scientifiques modernes » [2]. Il s’agit d’une stratégie sophistiquée qui consiste, comme le souligne le philosophe britannique Anthony Grayling, à « tenter d’emprunter la respectabilité, l’éclat, le sérieux, la crédibilité de la vraie science pour son programme de défense de la religion »3 [3].

Du progrès de la religion aux « Grandes Questions »

Le prix Templeton, vitrine de la fondation, témoigne d’une stratégie visant à investir peu à peu la communauté scientifique et à donner l’illusion au grand public que « plus nous faisons de découvertes scientifiques, plus nous en apprenons sur la spiritualité  ». Attribuée chaque année à « une personne vivante qui a réalisé une contribution exceptionnelle confirmant la dimension spirituelle de la vie  », cette récompense atteint 1,5 million d’euros en 2015. Créé en 1973 sous l’intitulé « prix Templeton pour le progrès en religion » et tout d’abord attribué à des personnes dont l’activité principale est d’ordre religieux (comme mère Teresa et Billy Graham), le prix Templeton récompense en 1995 le cosmologiste Paul Davies puis dix autres scientifiques (majoritairement physiciens et astrophysiciens)4 et deux philosophes des sciences5 entre 1999 et 20156. Dans le même temps, l’intitulé devient en 2004 « prix Templeton pour le progrès de la recherche et les découvertes des réalités spirituelles » puis, en 2009, plus sobrement « prix Templeton ».

Cette nouvelle orientation du prix Templeton fait écho à la reconfiguration des activités de la fondation par l’astrophysicien américain Charles L. Harper qui en est le directeur exécutif de 1996 à 2009. Au cours de cette période, les termes « religion », « Dieu », « réalités spirituelles », ainsi que les citations trop explicitement religieuses de John Templeton sont soit effacés, soit mis au second plan [4]. La dénomination du programme général impliquant les sciences naturelles, d’abord intitulé « Information spirituelle à travers la science », puis « Science et religion » pour devenir aujourd’hui « La science et les Grandes Questions », témoigne de cette stratégie. Pour autant, cette communication destinée à séduire les scientifiques ne modifie pas les objectifs initiaux du fondateur de la JTF, que Harper confirme : « Dans certains domaines, une recherche scientifique de pointe et rigoureuse peut être soutenue et menéecomme une forme d’aventure de la recherche, importante d’un point de vue théologique.  » [5]

Sous l’administration de Harper, des dizaines de millions d’euros sont investis dans des activités revendiquant le fait de s’interroger au moyen de la méthode scientifique sur les « Grandes Questions » que se poserait l’espèce humaine, mais qui reposent surtout sur des notions à connotation religieuse, à la fois ambiguës et hors du champ scientifique : amour, pardon, réalités spirituelles, finalité, sens, etc. La frontière entre science et croyance est sans cesse brouillée [6]. Par exemple, le programme Stars (Recherches approfondies sur la science et la transcendance), piloté par le Center for Theology and the Natural Sciences (lui aussi soutenu financièrement par la JTF), est financé à hauteur de 2,2 millions d’euros entre 2005 et 2009. Ce programme propose de financer « des recherches de petites équipes interdisciplinaires de scientifiques, philosophes et de théologiens. Cette recherche s’intéresse particulièrement aux questions concernant la nature, l’individu et la signification de la réalité ultime ». Dans une conférence d’apparence scientifique organisée dans le cadre de ce programme et intitulée « Cosmologie, physique et la possibilité de la vie », les participants, physiciens, philosophes et théologiens combinent leurs travaux scientifiques avec leurs croyances personnelles.

Par exemple, l’astrophysicien vietnamo-américain Trinh Xuan Thuan, auteur d’ouvrages de vulgarisation à succès7 et membre du conseil d’administration du programme8 [7], engage une « discussion sur la manière dont les découvertes modernes en physique et en astrophysique ont modifié notre vision de la réalité ultime » en s’appuyant sur « les développements récents en cosmologie et astrophysique », avant de conclure que « bien que la science et le bouddhisme aient des manières différentes d’appréhender la nature de la réalité, ils se complètent plutôt qu’ils ne s’opposent ». Comme d’autres, ce programme est révélateur du jeu d’équilibriste permanent auquel se livre la JTF : financer des programmes dont les sujets suscitent de véritables interrogations scientifiques et orienter le questionnement vers des aspects religieux présentés comme complémentaires.

L’Université interdisciplinaire de Paris

L’Université interdisciplinaire de Paris (UIP) est une association fondée en 1995 par Jean Staune, son actuel secrétaire général. Sous prétexte de promouvoir le dialogue entre science et religion, l’UIP interprète certains résultats scientifiques pour légitimer une vision spiritualiste du monde. Nous sommes face à un créationnisme évolutionniste (ou évolutionnisme théiste) très sophistiqué, de type « spiritualisme englobant ». Depuis le début des années 2000, son principal soutien financier et logistique est… la JTF. D’après un site américain indépendant [8], ce sont plus de 6,2 millions de dollars que la JTF a versés à l’UIP pour financer ses activités entre 2000 et 2008 (programmes internationaux, colloques, relations publiques, etc.)[i]. Nous ne disposons pas de chiffres plus récents mais la collaboration continue comme l’illustre le programme « Science et Islam : une approche éducative » (novembre 2011- octobre 2014), financé à hauteur de 740 000 euros par la JTF et coordonné par l’astrophysicien algérien Nidhal Guessoum et par Jean Staune [9].

[i] Jean Staune a confirmé le chiffre de 6,2 millions de dollars à la journaliste Pascale Pascariello dans « Grand reportage - Le créationnisme », émission La tête au carré, France Inter, 30 mars 2012.

La face cachée du dialogue entre science et religion

La notoriété et le prestige des intervenants contribuent à rendre légitime un discours où se retrouvent pêle-mêle des croyances individuelles et des connaissances scientifiques. L’illusion qu’un dialogue entre science et religion a émergé ces dernières années est entretenue par une autopromotion : les récompenses sont essentiellement attribuées aux personnes qui participent à l’orientation des activités de la fondation et qui promeuvent ce rapprochement entre science et religion. Ainsi, sur les quatorze personnes récompensées du prix Templeton de 1998 à 2011, huit d’entre elles ont été membres du conseil d’administration de la fondation et les autres étaient impliquées dans des programmes qu’elle finance. De surcroît, les sommes considérables engagées sont responsables de ce que le journaliste américain John Horgan appelle l’« effet Templeton  » : « À travers la distribution d’argent et des initiatives plus subtiles, la JTF amplifie le dialogue science-religion et l’oriente doucement dans une direction particulière qui favorise la religion en général et le christianisme en particulier » [10].

Dans tous les cas, les limites de la science – qu’elles soient seulement dues à l’état actuel des connaissances ou bien au cadre délimité de la méthode scientifique – sont immédiatement comblées par la religion, présentée comme complémentaire. C’est ce qu’illustre Trinh Xuan Thuan, ancien conseiller de la JTF9 [11] et vice-président de l’Université interdisciplinaire de Paris10 : « Je suis convaincu qu’on ne peut se satisfaire de la seule science pour décrire le réel. Ce serait trop arrogant. La spiritualité est une approche complémentaire de la science  » [12].

À travers cette prétendue complémentarité, la JTF instrumentalise la science pour promouvoir la religion dans tous les domaines11. Comme le souligne le philosophe Antony Grayling, « la JTF est en fait une organisation de propagande en faveur d’une vision religieuse du monde : en toute honnêteté, elle devrait le dire clairement, comme elle devrait également consacrer son argent pour soutenir les vieilles superstitions qu’elle favorise, et ne pas prétendre que les questions religieuses sont du même ordre et au même niveau que les questions scientifiques » [13]. De surcroît, en participant à des programmes visant à établir un dialogue entre science et religion, les institutions religieuses peuvent se revendiquer comme interlocuteur légitime sur les questions d’éthique. Ainsi le cardinal Ravasi, président du conseil pontifical à la culture, structure qui coordonne le programme STOQ (Science, théologie et la quête ontologique) financé par la JTF depuis son lancement en 2004, affirme : « Je vois deux domaines où les scientifiques, même athées, se retrouvent immédiatement confrontés à la transcendance : la médecine et la bioéthique. Et même un troisième : l’économie. Sans oublier les neurosciences. Les chercheurs dans ce domaine sont demandeurs du discours de l’Église sur l’âme humaine » [14].

Le système de valeurs morales défendu par les religions trouve donc une caution avec la complémentarité entre science et religion. L’éthique est alors considérée comme uniquement religieuse. Avec cet hypothétique dialogue, les religions veulent donc s’immiscer directement dans des questions de société d’ordre politique. La JTF met sa puissance financière au service de ce projet de société en cherchant à « contribuer à la réintégration de la foi dans la vie moderne » [15].

Références

[1] www.templeton.org/who-we-are/about-...
[2] Sir John Templeton, Possibilities for over one hundredfold more spiritual information : the humble approach in theology and science, Templeton Press, 2000.
[3] Cité dans Ophelia Benson, « Faith in funding », The Philosopher’s Magazine, 26 mars 2010.
[4] Sunny Bains, « Questioning the integrity of the John Templeton Foundation », Evolutionary Psychology, 9(1), 2011.
[5] Nathan Schneider, « God, science and philanthropy », The Nation, 3 juin 2010.
[6] M. Mitchell Waldrop, « Faith in science », Nature, 17 février 2011.
[7] web.archive.org/web/20110716052720, www.ctnsstars.org/aboutus/
[8] http://freeridemccain.org devenu http://bridgeproject.com fin 2012.
[9] www.templeton.org/what-we-fund/gran...
[10] John Horgan, « The Templeton effect », stevens.edu, 11 juin 2006.
[11] https://web.archive.org/web/2014100...
[12] Richard De Vendeuil, « Trinh Xuan Thuan : “Les étoiles sont nos ancêtres” », L’Express, 5 août 2011.
[13] Cité dans Ophelia Benson, op. cit.
[14] Jean Mercier, « Cardinal Ravasi : “Ouvrons-nous aux non-croyants” », La Vie, 24 février 2011. [15] http://web.archive.org/web/19970418...

Enquête sur les créationnismes.

Réseaux, stratégies et objectifs politiques

Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau

Préface de Guillaume Lecointre, Éditions Belin, mai 2013

Présentation

Note de lecture de Philippe Le Vigouroux parue dans SPS n° 307, Enquête sur les créationnismes - Réseaux, stratégies et objectifs politiques

1 Citons, par exemple, les sites internet francophones www.scienceetreligion.com et www.scienceetfoi.com, le hors-série de Science & Vie « Dieu et la science » (déc. 2013), les dossiers « Dieu et la science » (Le Figaro Magazine, 19 février 2011 et Le Monde des Religions, janvier-février 2010) et « Dieu existe-t-il ? Ce que les scientifiques en disent » (Le Point, 5 août 2010), les livres Science et religion : 10 questions essentielles (Keith Ward, Presses de la Renaissance, 2011) et De la génétique à Dieu (Francis S. Collins, Presses de la Renaissance, 2010).

2 Les données disponibles sur le site www.foundationcenter.org sont datées du 31 décembre 2013 [consulté le 21/08/2015].

3 Nous avons traduit ici apologetical agenda par programme de défense de la religion.

4 Freeman Dyson (2000), Arthur Robert Peacocke (2001), John C. Polkinghorne (2002), Georges F.R. Ellis (2004), Charles Townes (2005), John Barrow (2006), Michal Heller (2008), Bernard d’Espagnat (2009), Francisco J. Ayala (2010), Martin Rees (2011).

5 Ian G. Barbour (1999) et Holmes Roston (2003).

6 Les quatre derniers lauréats sont des personnalités religieuses comme le Dalaï-Lama en 2012 ou Jean Vanier en 2015.

7 Citons, par exemple, La mélodie secrète (Fayard, 1988), Le chaos et l’harmonie (Fayard, 1998), Dictionnaire amoureux du ciel et des étoiles (Plon/Fayard, 2009), Désir d’infini (Fayard, 2013) et, le dernier en date, Face à l’univers (Autrement, 2015).

8 Le conseil d’administration réunit seize personnalités dont six titulaires du prix Templeton. Le programme fait également appel à cinq consultants, parmi lesquels Jean Staune, secrétaire général de l’UIP. Voir encadré « L’Université interdisciplinaire de Paris ».

9 Il a été membre du conseil d’administration (board of advisors) de la JTF de 2002 à 2004 et de 2008 à 2010.

10 Il est vice-président de l’UIP depuis 1995. Voir encadré « L’Université interdisciplinaire de Paris ».

11 Dans notre Enquête sur les créationnismes, nous présentons, pages 218 à 223, des initiatives menées par la JTF dans les médias, l’enseignement et la santé, illustrant sa volonté de promouvoir la religion dans l’ensemble de la société.

Mis en ligne le 2 janvier 2016
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