Pourquoi Internet peut-il être un incubateur de la pensée extrême ?

par Gérald Bronner - SPS n° 313, juillet 2015

Ce texte a été publié dans le rapport 2013-2014 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) édité par la Documentation Française. Il est reproduit ici avec les aimables autorisations de l’auteur et de la MIVILUDES.

Le croire radical qui caractérise l’adhésion sectaire est longtemps demeuré confiné socialement. Cet article explore la façon dont les nouvelles conditions du marché de l’information, et notamment sa dérégulation via Internet, modifient les voies qui permettent aux individus de s’associer les uns aux autres, notamment dans l’extrémisme et les processus de radicalisation et aident le croire à se métamorphoser pour devenir plus performant sur le marché cognitif.

La tendance communautaire du croire radical

Isoler les individus pour les soustraire à la désapprobation sociale

Le croire radical peut prendre bien des figures, les plus évidentes étant celles préoccupantes du terrorisme ou de l’activisme sectaire. Malgré la diversité de ces figures, il exprime toujours ce que l’on peut appeler une pensée extrême, qui manifeste l’aptitude de certains individus à sacrifier ce qu’ils ont de plus précieux (leur carrière professionnelle, leur liberté…) et en particulier leur vie, et dans de nombreux cas celle des autres aussi, au nom d’une idée. Sous cette forme, le croire radical subit souvent une désapprobation sociale. Les individus qui s’y abandonnent prennent le risque d’une forme de sanction diffuse ou formelle qui les isole peu à peu.

Cette désapprobation rend la survie de la croyance radicale souvent difficile dans l’espace social et nécessite donc des conditions d’épanouissement particulières où la cohésion d’un groupe restreint jouera à plein. C’est pour cette raison que la plupart des groupes sectaires cherchent, d’une façon ou d’une autre, à éviter cette concurrence cognitive hostile qui prend par exemple la forme de la répréhension sociale. Celle-ci, lorsqu’elle est portée par les êtres les plus chers au cœur de celui qui est en train de s’abandonner à un processus de crédulité radicale peut, dans certains cas, être efficace. Par cet isolement, le mouvement sectaire peut miser sur deux effets positifs pour elle.

D’une part, si ses proches perçoivent sa radicalisation et la désapprouvent, ils fragiliseront les liens avec celui qui voudra défendre derechef ses convictions. Peu à peu, l’adepte avancera dans une solitude qui ne sera vivable que par la fréquentation de ceux qui pensent comme lui. Dès lors, l’influence vénéneuse de l’oligopole cognitif que cherche à constituer le groupe sectaire n’en sera que plus grande. D’autre part, cet isolement peut être imposé par le groupe lui-même qui va demander au disciple de rompre volontairement, ou au moins d’affaiblir, ses liens avec l’ancien monde social qui était le sien (famille, amis, amour), attendu que ce monde représente l’ancien lui-même avec lequel il doit rompre s’il veut devenir un homme nouveau. De ce point de vue, l’exemple bien connu des études sur le phénomène sectaire, celui qui narre le parcours des époux Armstrong, est exemplaire (voir encadré).

La croyance malgré l’échec de la prophétie

Thomas et Daisy Armstrong, un couple originaire du Texas, dont l’homme était médecin, ont été impliqués dans des missions médicales et religieuses en Égypte pour le compte de l’une des grandes Églises protestantes libérales. Après la grave dépression nerveuse de Daisy, le couple se met en quête d’un groupe qui pourrait les aider à sortir de leur mauvaise passe : hindouisme, Rose-Croix, mouvement I AM… Ils essayent tout. À la suite d’une série de coïncidences qu’ils interprètent comme des signes, le couple se retrouve endoctriné par un groupe apocalyptique animé par une certaine Marian Keech, habitant à 300 kilomètres de Collegeville, où vit le couple. Celle-ci prétend être en communication, par le biais de l’écriture automatique, avec des extraterrestres. Le docteur Amstrong va tout perdre dans cette affaire : sa dignité, sa respectabilité, dans la mesure où il va se livrer à un prosélytisme de moins en moins déontologique auprès de certains élèves du service de santé des étudiants de l’École normale de l’Est où il officie, et enfin, son emploi. Le soir du 21 décembre, date supposée de l’apocalypse, face aux démentis manifestes de la prophétie (aucun extraterrestre n’ayant pris la peine de se déplacer), il refusa de céder devant la réalité et affirma : « J’ai dû faire un long voyage, j’ai abandonné à peu près tout. J’ai brisé tous les liens, j’ai brûlé tous les ponts, j’ai tourné le dos au monde, alors je ne peux pas me permettre de douter : je dois croire, il n’y a pas d’autre vérité ».

Cette phrase en dit long sur la nature de l’oligopole cognitif qui a conduit peu à peu les Armstrong vers un isolement communautaire.

Source : Festinger L., Riecken H. et Schachter S. (1993), L’Échec d’une prophétie, Paris, PUF.

Cette tendance à la vie communautaire et à l’isolement est un fait bien connu et souvent commenté par les spécialistes de ces mouvements. La constitution de cet oligopole cognitif prend souvent appui, au-delà des pseudo-preuves de la véracité de la doctrine qui sont apportées au futur adepte, sur des processus émotionnels, une valorisation de l’impétrant que l’on nomme parfois la technique du « love bombing », c’est-à-dire littéralement le bombardement d’amour. Durant cette période, le nouvel adepte est l’objet de toutes les attentions, les flatteries et les affections, ce qui est souvent fondamental pour instiller en lui l’idée qu’un autre monde social est possible et désirable. Romy Sauvayre, dans son livre Croire en l’incroyable (2012), en donne plusieurs exemples tout en soulignant le caractère essentiel de ce moment dans le basculement cognitif. Alizé, entrée dans un mouvement sectaire a accepté de témoigner et explique à Romy Sauvayre ([17] p. 170) : « Enfin, ils m’avaient prise comme leur très bonne amie, j’étais vraiment, euh tout le monde me connaissait. […] Ah je suis vraiment contente d’avoir des amis comme ça. Avec eux, tout est possible ».

Ces processus se retrouvent aussi dans les groupes déviants islamistes qui présentent l’avantage d’avoir donné lieu à des travaux nombreux et détaillés. Ahsen, par exemple, incarcéré en France pour association de malfaiteurs en vue d’une action terroriste, déclare au sociologue Farhad Khosrokhavar [11]  : « Je prône des communautés musulmanes closes où on applique la loi d’Allah entre soi, que ce soit en Occident ou en terre d’islam ».

Scott Atran [3], qui a eu l’occasion d’interviewer un certain nombre d’extrémistes islamistes ou des parents d’individus ayant commis des attentats suicides, souligne souvent l’importance de cette sociabilité dans la vie des groupes islamistes et dans leur mode de recrutement. C’est le cas notamment au Moyen-Orient, mais c’était vrai aussi des terroristes de Madrid (attentat de 2004). Les candidats au martyre se réunissent d’abord, voire font connaissance, par le biais de la pratique sportive : football, paintball, camping, escalade, rafting, arts martiaux, bodybuilding, etc.

C’est donc là un fait caractéristique des groupes sectaires en général : éviter que les adeptes ne soient confrontés à la concurrence cognitive. Cet objectif est plus ou moins bien rempli par ces groupes en mobilisant certaines stratégies : tendance à la vie communautaire, discrédit de la famille, discrédit du monde extérieur au groupe (supposé mensonger, intéressé, matérialiste, etc.), discrédit de l’esprit critique et de l’approche « intellectualiste » des choses, absence quasi totale de presse ou d’informations, contrôle des relations affectives…

Une emprise intense, large et de durée illimitée qui renforce la radicalité

Évidemment, tous les groupes sociaux quels qu’ils soient (amicaux, familiaux, professionnels…) ont tendance à favoriser un « entre-soi » qui définit les frontières de la proximité, voire de l’intimité. C’est la caractéristique même d’un réseau social que de favoriser la diffusion de certaines informations plutôt que d’autres. Mais ces réseaux sont souvent en concurrence les uns avec les autres, car nous appartenons, sans même toujours en avoir conscience, à une multitude de réseaux sociaux qui ne sont pas toujours cohérents et nous obligent à bricoler mentalement une identité. Cette « compromission » mentale est justement une des caractéristiques cognitives de l’homme ordinaire. Comme le précisent Fournier et Monroy dans leur livre L’Emprise sectaire ([9] p. 123), certains groupes peuvent avoir une emprise très intense sur nous, mais de courte durée (par exemple, à l’occasion d’un stage de formation où nous restons en immersion durant tout un week-end), d’autres une emprise de faible intensité, mais de longue durée, comme une affiliation associative par exemple. Les groupements totalitaires, quant à eux, exercent sur leurs membres une emprise intense, de durée illimitée dans son intention tout du moins, couvrant un champ étendu (pouvant relever du domaine affectif, des croyances, des idées et comportements les plus intimes), peu perméable à l’écosystème social.

L’extrémiste cherchera souvent à se rasséréner auprès de ses pairs et il aura bien des occasions d’éprouver une foi si souvent désapprouvée par ses contemporains. À ce titre, plusieurs commentateurs ont souligné que les convictions minoritaires, lorsqu’elles finissent par être endossées par un individu, le sont de façon plus ferme et durable. Certains ont même souligné que les engagements religieux des individus appartenant à des minorités de conviction étaient plus profonds et les conduisaient à des sacrifices plus importants. Comment l’expliquer ? Pourquoi les groupes majoritaires sont-ils composés d’individus semblant moins convaincus que ceux des groupes minoritaires ?

L’explication peut être en partie donnée par les mécanismes du marché cognitif (voir encadré). Les individus défendant des idées minoritaires sur le marché sont confrontés à une contradiction par définition plus importante que ceux des groupes majoritaires. En conséquence, face aux arguments opposés, nombreux sont ceux qui abandonnent leur doctrine initiale, ou qui ne l’endossent pas. En revanche, après cette sélection sévère, ceux qui conservent leur foi sont aussi ceux qui ont une force de conviction importante.

Le marché cognitif

Le marché cognitif est une image qui permet de représenter l’espace fictif dans lequel se diffusent les produits qui informent notre vision du monde : hypothèses, croyances, informations, etc. Ces produits cognitifs peuvent être en concurrence ouverte ou, au contraire, en situation oligopolistique, voire monopolistique. La plus ou moins grande libéralisation du marché dépend de plusieurs critères, le plus évident étant le politique.

À l’inverse, les « croyants » des groupes majoritaires ont moins souvent l’opportunité de mettre leur conviction à l’épreuve de la contradiction. En conclusion, ce processus darwinien de sélection rend compte du fait que la probabilité de rencontrer des individus ayant un rapport inconditionnel à leurs croyances est plus importante dans les groupes minoritaires que dans les groupes majoritaires. Comme l’explique Hussein, converti à l’islam et aux idées très radicales, chaque difficulté peut être considérée comme une grâce pour l’extrémiste : « Pour moi c’est une épreuve supplémentaire qu’Allah m’envoie pour que je montre au grand jour ma foi. Je serai récompensé dans l’autre monde » [11].

Cette réalité psychosociologique du croire radical qui caractérise le monde sectaire est sans doute une des raisons efficaces de son confinement social : la possibilité pour le gourou de voler dans les airs ou de faire léviter les éléphants (Sri Chinmoy), l’idée que les chevelus « entendent Dieu en stéréo », les batailles livrées par le gourou à 100 000 lémuriens (Mandarom), l’existence de contrats de travail pour un milliard d’années (Scientologie)… sont autant de propositions qui paraissent ne pouvoir être que rarement partagées dans l’espace public. Le point de vue extrémiste est donc assez rare, et la condition géographique limitant les individus, cela empêche sans doute nombre de personnalités à potentialité radicale de s’associer. Or, cette association, nous l’avons vu, est fondamentale pour la pérennité de ces croyances sectaires.

À ce point, la révolution sur le marché cognitif que représente Internet constitue un élément de nature à métamorphoser les conditions sociales habituelles du croire radical.

Internet et la fluidification des liens sociaux

Parce qu’Internet permet de s’affranchir de certaines contraintes géographiques, il fluidifie pour le meilleur, comme pour le pire, les liens sociaux.

Facebook, par exemple, nous permet de retrouver des amis que nous avions perdus de vue, de rejoindre des groupes dont nous partageons les idées. Nous ne nous soucions pas alors de l’origine géographique (à l’exception de la barrière de la langue) des participants à ces groupes : des individus partagent certaines de nos convictions et, sans ce rassemblement thématique et « virtuel », nous ne les aurions sans doute jamais rencontrés. Nous inhibons tous certaines de nos convictions, de nos intérêts, selon les groupes sociaux que nous fréquentons, or, grâce à la fluidification des rapports sociaux que permet Internet, nous pouvons créer facilement des îlots d’homogénéité cognitive, même si l’objet de notre intérêt est rare dans l’espace social. Il en va de même pour les idées radicales, Internet permet de lever la difficulté de leur rareté. Plusieurs exemples récents montrent que certaines phases de radicalisation mentale se réalisent sur la Toile, c’est notamment le cas des apprentis djihadistes1. C’est d’autant plus vrai que certains groupuscules radicaux organisent des trollings en essaim sur certains forums de discussion pour créer une illusion de majorité, nous y reviendrons.

Une des mesures tangibles de cette fluidification du lien social grâce à Internet est révélée par la célèbre mesure de Milgram des degrés de séparation. Le psychologue a réalisé une expérience fameuse dans les années 1960. Elle consistait à demander à 296 personnes de faire parvenir une lettre à destination d’un habitant d’une ville qu’ils ne connaissaient pas. Il ne s’agissait donc pas de la lui envoyer directement mais de choisir des destinataires susceptibles de connaître cette personne. Les résultats de cette astucieuse expérimentation montrent que six personnes en moyenne sont nécessaires pour réaliser la tâche. De là vient l’idée qu’entre nous et un autre individu que nous ne connaissons pas, il y a 6 degrés de séparation. Or, on peut montrer que sur Facebook notamment [19] il n’y a que 4,74 degrés entre deux individus pris au hasard. Cette mesure montre qu’Internet, en densifiant les ressources des réseaux sociaux, permet de mettre plus facilement en contact des personnes que l’espace géographique sépare. Si l’on ajoute à cela que quelques mots clés suffisent à aboutir à des sites radicaux et/ou sectaires sur Internet, on comprend que la dérégulation du marché change beaucoup la façon dont les individus peuvent s’associer les uns aux autres. Il n’est plus besoin aujourd’hui de s’isoler dans une communauté géographiquement située pour prendre le risque de l’isolement cognitif et de la radicalisation.

Cette insularité cognitive est renforcée par ailleurs par les nouvelles conditions de diffusion de l’information sur le marché cognitif.

Insularité cognitive par le biais de confirmation

On peut dire que le marché cognitif dans les sociétés occidentales contemporaines est globalement libéral dans la mesure où, à de rares exceptions près, les produits ne subissent pas de taxation ou d’interdiction étatique. Ce libéralisme cognitif est consubstantiel à la constitution même des démocraties : il a été considéré en 1789 comme un droit fondamental de l’Homme. Il est autorisé par des décisions politiques et rendu possible par des innovations technologiques. Internet en est une manifestation emblématique. Cette libéralisation politique et technologique du marché cognitif aboutit immanquablement à une massification de la diffusion de l’information. Qu’on y songe un instant : en 2005, l’humanité avait produit 150 exabits de données2, ce qui est cyclopéen ; en 2010, elle en a produit huit fois plus ! Pour résumer, il se diffuse de plus en plus d’informations, et en de telles proportions qu’il s’agit d’ores et déjà d’un fait historique majeur de l’histoire de l’humanité. Mais, pourrait-on penser, qu’est-ce que tout cela change ? Il y a de plus en plus d’informations disponibles ? Tant mieux pour la démocratie et tant mieux pour la connaissance, qui finira bien par s’imposer aux esprits de tous !

Ce point de vue paraît trop optimiste. Il suppose que, dans cette concurrence ouverte entre les croyances et les connaissances méthodiques, les secondes l’emporteront nécessairement. Or, face à cette offre pléthorique du marché, l’individu peut être facilement tenté de composer une représentation du monde commode mentalement plutôt que vraie. En d’autres termes, la pluralité des propositions qui lui sont faites lui permet d’éviter à moindre frais l’inconfort mental que constituent souvent les produits de la connaissance.

L’explosion de l’offre facilite la présence plurielle des propositions cognitives sur le marché et leur plus grande accessibilité. La conséquence la moins visible et pourtant la plus déterminante de cet état de fait est que toutes les conditions sont alors réunies pour que le biais de confirmation puisse donner la pleine mesure de ses capacités à nous détourner de la vérité. De toutes les tentations inférentielles pesant sur la logique ordinaire, le biais de confirmation est sans doute le plus déterminant dans les processus qui pérennisent les croyances. On en trouve déjà une description sous la plume de Francis Bacon dans l’aphorisme 46 du Novum Organum [5] : « L’entendement humain, une fois qu’il s’est plu à certaines opinions (parce qu’elles sont reçues et tenues pour vraies ou qu’elles sont agréables), entraîne tout le reste à les appuyer ou à les confirmer ; si fortes et nombreuses que soient les instances contraires, il ne les prend pas en compte, les méprise, ou les écarte et les rejette par des distinctions qui conservent intacte l’autorité accordée aux premières conceptions, non sans une présomption grave et funeste ».

Le biais de confirmation permet donc d’affermir toutes sortes de croyances, les plus anodines – comme nos manies superstitieuses qui ne parviennent à s’ancrer en nous que parce que nous faisons des efforts pour ne retenir que les faits heureux qu’aurait favorisés tel ou tel rituel, comme les plus spectaculaires. En effet, on trouve souvent le moyen d’observer des faits qui ne sont pas incompatibles avec un énoncé douteux, mais cette démonstration n’a aucune valeur si l’on ne tient pas compte de la proportion, ni même de l’existence de ceux qui le contredisent.

Si cette appétence pour la confirmation n’est pas l’expression de la rationalité objective, elle nous facilite l’existence, d’une certaine façon.

Ainsi le processus d’infirmation est-il sans doute plus efficace si notre but est de chercher la vérité, parce qu’il diminue la probabilité de chances de considérer comme vrai quelque chose de faux. En revanche, il exige un investissement en temps et énergie mentale qui peut être exorbitant [10]. Dans le fond, les acteurs sociaux acceptent certaines explications objectivement douteuses parce qu’elles paraissent pertinentes, dans le sens que Sperber et Wilson ont donné à ce terme [18]. En situation de concurrence, expliquent-ils, on optera pour la proposition qui produit le plus d’effet cognitif possible pour le moindre effort mental. Parce que les croyances proposent souvent des solutions qui épousent les pentes naturelles de l’esprit, et parce qu’elles s’appuient sur le biais de confirmation, elles produisent un effet cognitif très avantageux au regard de l’effort mental impliqué. Une fois une idée acceptée, les individus, comme le montrent Ross et Leeper [15], persévéreront dans leur croyance. Ils le feront d’autant plus facilement que la diffusion accrue et non sélective de l’information rend plus probable la rencontre de « données » confirmant leur croyance. Quelqu’un croit-il à l’efficacité de l’homéopathie ? Grâce à n’importe quel moteur de recherche sur Internet et en quelques clics, il trouve des centaines de pages lui permettant d’affermir sa croyance. Une étude menée en 2006 s’est intéressée aux lecteurs de blogs politiques ; sans surprise, elle a montré que 94 % des 2300 personnes interrogées ne consultent que les blogs épousant leur sensibilité [20]. De la même façon, les achats de livres politiques sur le site Amazon se font, et de plus en plus, selon les préférences politiques des acheteurs. Il s’agit d’une réalité aussi ancienne que l’Homme et que le biais de confirmation, et compte tenu de la révolution du marché cognitif, elle permet d’en déduire le théorème de la crédulité informationnelle. Celui-ci se fonde sur le fait que le mécanisme de recherche sélectif de l’information est rendu plus aisé par la massification de cette information. Tout cela concourt à assurer la pérennité de l’empire des croyances. Ce théorème peut donc s’énoncer sous sa forme la plus simplifiée ainsi : plus le nombre d’informations non sélectionnées sera important dans un espace social, plus la crédulité se propagera.

Ce mécanisme qui est favorable à la pérennité des croyances en général est particulièrement protecteur pour celui qui est en voie de se radicaliser et qui pourrait être détourné de cette voie par les obstacles que la vie sociale habituelle oppose à ce genre de phénomène.

C’est particulièrement vrai parce que les croyants réussissent à imposer sur la Toile des oligopoles cognitifs qui ne paraissent paradoxaux que si l’on perd de vue la façon dont le rapport de force s’instaure sur ce marché de l’information.

Les croyants dominent le marché cognitif

Qu’est-ce qu’un internaute, sans idée préconçue sur un sujet, risque de rencontrer comme point de vue sur Internet à propos d’un thème vecteur de croyances, s’il se servait du moteur de recherche Google pour se faire une opinion ? J’ai tenté de simuler la façon dont un internaute moyen pouvait accéder à une certaine offre cognitive sur Internet sur plusieurs sujets : l’astrologie, le monstre du Loch Ness, les cercles de culture (crop-circles  : de grands cercles qui apparaissent mystérieusement, généralement dans des champs de blé), la psychokinèse (pour l’étude complète et la méthode suivie voir [6]). Ces propositions m’ont paru intéressantes à tester dans la mesure où l’orthodoxie scientifique conteste la réalité des croyances qu’elles inspirent. Il n’est pas besoin de se poser ici la question de la vérité ou la fausseté de ces énoncés (peut-être qu’on découvrira un jour qu’il existe effectivement un dinosaure à nageoire dans un lac d’Écosse), mais seulement d’observer la concurrence entre des réponses pouvant se réclamer de l’orthodoxie scientifique et d’autres qui ne le peuvent pas (raison pour laquelle je les nomme pour simplifier « croyances »). Elles offrent donc un poste d’observation intéressant pour évaluer la visibilité de propositions douteuses.

Or, les résultats sont sans appel comme le montre le tableau suivant.

La concurrence entre croyances et connaissances sur Internet : nombres de sites parmi les 30 premiers
croyance favorables à la croyance défavorables à la croyance neutres ou non-pertinents
Astrologie 28 1 1
Monstre du Loch Ness 14 4 12
Crop Circles 14 2 14
Psychokinèse 17 6 7

Si l’on ne tient compte que des sites défendant des argumentations favorables ou défavorables, on trouve en moyenne plus de 80 % de sites croyants dans les trente premières entrées proposées par Google sur ces sujets.

Comment expliquer cette situation ?

Il se trouve qu’Internet est un marché cognitif hypersensible à la structuration de l’offre et que toute offre est dépendante de la motivation des offreurs. Il se trouve aussi que les croyants sont généralement plus motivés que les non-croyants pour défendre leur point de vue et lui consacrer du temps. La croyance est partie prenante de l’identité du croyant, il aura facilement à cœur de chercher de nouvelles informations affermissant son assentiment. Le non-croyant sera souvent dans une position d’indifférence, il refusera la croyance, mais sans avoir besoin d’une autre justification que la fragilité de l’énoncé qu’il révoque. Ce fait est d’ailleurs tangible sur les forums sur Internet où parfois les croyants et les non-croyants s’opposent les uns aux autres. Parmi les 23 forums que j’ai étudiés (les quatre croyances étudiées confondues), 211 points de vue sont exprimés, 83 défendent celui de la croyance, 45 la combattent et 83 sont neutres. Ce qui frappe à la lecture des forums, c’est que les sceptiques se contentent souvent d’écrire des messages ironiques, ils se moquent de la croyance plutôt qu’ils n’argumentent contre elle, alors que les défenseurs de l’énoncé convoquent des arguments certes inégaux (liens, vidéos, paragraphe copié/collé…), mais étayent leur point de vue. Parmi les posts proposés par ceux qui veulent défendre la croyance, 36 % sont soutenus par un document, un lien ou une argumentation développée, alors que ce n’est le cas que dans 10 % des cas pour les posts de « non-croyants ». Les hommes de science en général n’ont pas beaucoup d’intérêts, ni académiques, ni personnels, à consacrer du temps à cette concurrence ; la conséquence un peu paradoxale de cette situation, c’est que les croyants, et à propos de toutes sortes de sujets, ont réussi à instaurer un oligopole cognitif sur Internet, mais aussi sur certains thèmes (notamment concernant les risques : OGM, ondes basses fréquences etc.) dans les médias officiels qui sont devenus ultrasensibles désormais aux sources d’informations hétérodoxes.

Je ne crois pas que l’on puisse dire qu’Internet rend les gens plus bêtes ou plus intelligents, mais son fonctionnement même savonne la pente de certaines dispositions de notre esprit et organise une présentation de l’information pas toujours favorable à la connaissance orthodoxe. En d’autres termes, la libre concurrence des idées ne favorise pas toujours la pensée la plus méthodique et la plus raisonnable.

Or, si la variable motivation est bien descriptive de ce processus de domination, elle l’est plus encore pour les croyances radicales. En effet, la radicalité est corrélée le plus souvent à la motivation de ceux qui en sont porteurs : les extrémistes sont, plus que le croyant moyen, prêts à faire des sacrifices pour défendre leurs croyances… surtout s’il s’agit de sacrifier du temps pour voir leurs idées dominer sur un marché dérégulé. C’est ainsi que certains groupes radicaux s’organisent en essaim pour « troller » des forums, ce qui contribue à diffuser certains items de radicalité dans l’espace public. Leur but est de rendre visibles leurs idées et de donner l’impression illusoire qu’elles sont largement partagées. Pour comprendre ce phénomène, revenons à un fait divers qui a été très commenté.

Le bijoutier de Nice

Le 11 septembre 2013, un bijoutier a tiré sur deux malfaiteurs tentant de braquer son commerce. Il a causé la mort de l’un deux. Connu désormais sous le nom de « bijoutier de Nice », l’homme devra répondre de son acte devant la justice. Cette affaire n’aurait pas tant fait parler d’elle si les réseaux sociaux ne s’en étaient emparés. Une page de soutien a été immédiatement créée sur Facebook et, à la surprise générale, a recueilli plus d’un million de signataires en quelques jours (on en compte aujourd’hui 1,6 million). Beaucoup de commentateurs ont considéré que l’ampleur du soutien indiquait une « lepénisation » des esprits. De nombreux facebookiens constataient avec dégoût que certains de leurs amis avaient « liké » la page de soutien. En d’autres termes, ils découvraient qu’ils avaient, sans le savoir, cohabité avec le diable. En fait, le soutien au bijoutier ne dit pas grand-chose de plus qu’une approbation impulsive de la loi du talion. Or cette loi est probablement l’un des invariants moraux des sociétés humaines (on en trouve les premières traces écrites dans le Code d’Hammourabi babylonien), il n’y a rien là que de très ordinaire. Mais pourquoi cela a-t-il suscité tant de commentaires en ce cas ? Qu’y avait-il là de nouveau ?

La seule chose notable, mais pas des moindres, est que ce qui aurait relevé auparavant de discussions de comptoir, d’échanges privés, s’est soudainement vu élevé au rang d’information publique. Ce que permet ici Internet, c’est de conférer une visibilité sociale à la banale approbation de la loi du talion. Auparavant, les médias conventionnels n’auraient pas consacré un article à cette approbation (sauf si un sondage avait été réalisé à ce sujet), aujourd’hui ils y sont contraints.

D’autres exemples

De la même façon, des controverses fondées sur la fantasmagorie qu’inspirent les gender studies à certains esprits radicaux ont aidé à diffuser l’idée qu’on allait déguiser les garçons en filles dans les écoles maternelles ou encore qu’on allait apprendre aux enfants à se masturber ! Ces croyances existaient dans certains milieux extrémistes (proches d’Égalité et Réconciliation) et ont pu essaimer au-delà de leur espace de radicalité grâce à ces processus de dérégulation du marché de l’information. Elles ont inspiré un mouvement de retrait de l’école qui a abouti dans certains quartiers à un taux d’absentéisme de 30 à 40 %. Comme le note sur son blog Luc Cedelle, journaliste du Monde : « On aurait pu penser que les journées de retrait de l’école, issues de la marginalité politique, ne manqueraient pas d’être encore plus isolées sitôt leurs outrances connues. Or, c’est l’inverse qui se produit ». On pourrait dire la même chose d’arguments antivaccins soutenus par certains groupes sectaires se réclamant de la Biologie totale et qui, comme on le verra plus bas, ont un impact inquiétant sur la population française.

Au-delà de cette visibilité sociale, ce populisme, qu’il soit moral ou cognitif, pourrait avoir certaines conséquences. En effet, un paradoxe sociologique bien connu révèle que certains groupes majoritaires se croient minoritaires parce que les individus le constituant ne peuvent communiquer les uns avec les autres. Ils ne le peuvent parce qu’ils craignent, se croyant minoritaires, que l’expression publique de leur point de vue, n’entraîne pour eux un coût social (qui peut aller de la simple désapprobation à la mise à mort selon les circonstances). Une narration prototypique de cette situation a été proposée par Hans Christian Andersen en 1837 dans un conte bien connu : Les habits neufs de l’empereur. Ce conte met en scène un empereur abusé par des escrocs prétendant lui vendre un habit que seuls les gens intelligents pourraient voir. Comme personne à la cour, pas plus que dans la rue, ne voulait passer pour un idiot, chacun prétendait percevoir l’habit et le trouver très élégant. Seul un enfant qui, dans sa candeur, déclara que le roi était nu, révéla publiquement une vérité que chacun connaissait intimement. Il provoqua alors un brusque retournement de l’opinion qui transforma une assemblée admirative en une foule hilare.

L’influence d’une opinion perçue comme majoritaire

Cette révolution du marché cognitif que représente Internet joue un peu le rôle de cet enfant ingénu du conte d’Andersen, parfois pour le meilleur comme lorsqu’elle permet à des individus qui vivent sous dictature de se savoir moins seul dans la colère que leur inspire leur régime, parfois pour le pire lorsqu’elle fluidifie en quelque sorte le populisme, qu’il soit moral ou cognitif. Car ces brusques mouvements d’opinion, qui sont visibles grâce à Internet, ne révèlent pas que d’utiles vérités (le roi est nu), ils excitent parfois, par la légitimité que confère le nombre, certaines pentes peu honorables de notre esprit. Le coût social à exprimer une opinion est fonction du nombre de personnes visibles la partageant. Pendant longtemps, quand un point de vue était considéré comme honteux, même s’il était secrètement approuvé, il était peu disponible dans l’espace public parce que ceux que l’on nomme les gate keepers (journalistes, commentateurs autorisés de l’actualité…) jouaient un rôle de régulation du marché de l’information, ce qui n’est plus tout à fait le cas.

Le problème est que nous sommes tous porteurs de choses un peu honteuses du point de vue moral : stéréotypes sexistes, ethniques, etc. C’est là notre condition anthropologique. Serions-nous mauvais ? Au contraire, ce qui fait la grandeur morale du sujet, c’est la possibilité qu’il a de recourir à son libre-arbitre pour ne pas céder à certaines séductions mentales. Quelle valeur auraient les actes d’un individu qui serait déterminé à faire le bien sans ressentir jamais aucune tentation ? Les belles âmes n’ont pas de vertus parce qu’elles n’ont pas de vices.

Or, comme nous sommes porteurs de ces tentations, la légitimité que l’on confère à certaines d’entre elles va être en partie fonction de ce que l’on croit que les autres croient. Une forme de croyance miroir. Si nous avons le sentiment que les autres sont majoritaires à exprimer une idée, il se peut que nous mettions à l’agenda de notre esprit des propositions qui, sinon, seraient restées à l’état de potentialité. Le risque que nous fait prendre la nouvelle situation du marché de l’information est celui d’une mise en scène inédite d’un démagogisme cognitif qui rend redoutable l’expression de ces croyances miroirs. Cette expression n’a pas besoin d’être objectivement fondée pour être efficace, il suffit à ceux qui y ont intérêt d’en donner l’illusion. Nous revenons donc à présent aux processus de radicalisation permis par la contamination de certains items extrémistes qui vont passer, grâce au travail sans relâche des croyants motivés, pour du bon sens.

Ainsi, un militant extrémiste expliquait récemment dans un entretien accordé au Midi Libre3 que certains groupuscules se livrent à une occupation constante de forums proposés par tous les sites d’information. Ces forums prennent prétexte d’articles publiés dans tel ou tel quotidien pour commenter l’actualité. Dès lors, la motivation des militants – et donc leur disponibilité – leur permet de faire masse sur ces espaces d’échanges électroniques. Leur point de vue n’est certainement pas représentatif de l’opinion générale, mais ils peuvent créer l’illusion d’une majorité silencieuse qui tire parti de l’anonymat de la Toile pour faire enfin entendre des points de vue de « bon sens ». Sans être un mouton, celui qui lit ces échanges, qui se sent ému par tel fait divers et en même temps indécis quant aux conclusions qu’il faudrait en tirer, a des chances de se laisser influencer par le rapport de force argumentatif imposé sur ces forums.

C’est exactement la même tactique dont usent les conspirationnistes du 11 septembre par exemple, et particulièrement ceux qui se réclament de l’association reopen 9/11. Ceux-ci se livrent par ailleurs à une forme de harcèlement sur leurs contradicteurs publics (en envoyant par exemple des courriers obsessionnels aux collaborateurs, collègues, associés… de ces contradicteurs dans le but de les discréditer) ainsi que le font traditionnellement certains groupements sectaires.

La dérégulation du marché n’a pas pour seule conséquence de favoriser la visibilité des croyances, radicales ou non, elle les aide à devenir plus performantes parce que plus convaincantes.

Des mille-feuilles argumentatifs

Les croyances de toutes sortes (rumeur, mythe du complot, etc.) ont longtemps été placées sous l’empire de l’interlocution : ces histoires se transmettaient dans l’espace social par le bouche-à-oreille. C’est encore largement le cas, mais Internet leur offre un mode de diffusion nouveau. Alors que, précédemment, les coûts d’entrée sur ce marché pouvaient être importants (éditer un livre, écrire un article dans un support diffusé et distribué…), cet outil permet à tout un chacun de produire une argumentation disponible à tous (sous la forme d’un texte, d’une image, d’un film…). Ceci a trois conséquences majeures pour l’univers de la croyance. D’abord, Internet permet de limiter la labilité de toute interlocution. Cette labilité est précisément ce qui caractérise l’échange d’informations entre individus, comme l’ont montré les célèbres travaux de Allport et Postman (1947) sur la rumeur [1].

Ensuite, cette stabilité du récit que permet la chose écrite implique mécaniquement une possibilité de mémorisation accrue. La disponibilité de l’information constitue comme une prothèse mnésique aux individus.

Enfin, et c’est le plus important, cette disponibilité et cette pérennité de l’information autorisent des processus cumulatifs : une mutualisation des arguments de la croyance.

Les phénomènes de croyance n’ont bien sûr pas le monopole de ces processus de mutualisation des informations grâce à Internet. Ceux-ci peuvent être d’une certaine utilité lorsqu’il s’agit de permettre l’agrégation de données dispersées dans le monde – concernant les maladies rares, par exemple [12]. Seulement, ce sont ces mêmes mécanismes favorisant le caractère cumulatif de la connaissance qui sont à l’œuvre dans la constitution des produits cognitifs qui se présenteront sous la forme de mille-feuilles argumentatifs redoutablement convaincants. Jusqu’à cette révolution du marché cognitif que constitue Internet, le mythe du complot, lorsqu’il ne donnait pas lieu à la publication d’un livre, demeurait relativement informel, ne pouvait se fonder que sur quelques arguments mémorisables par les croyants, et revêtait, de ce fait, un caractère un peu folklorique. On accusait, par exemple, la marque de cigarettes Marlboro™ d’être sous la coupe du Ku Klux Klan ([4] p. 369), mais avec le seul argument que lorsqu’on regarde sous un certain angle les paquets de cette marque, ils paraissent marqués de trois K rouges sur fond blanc. Ces trois K constitueraient un indice de l’influence du groupe raciste sur Marlboro™. Cet argument, il faut le reconnaître, est trop maigre pour s’assurer une diffusion massive et inconditionnelle. Les mythes du complot contemporains ont su maximiser les possibilités offertes par les nouvelles technologies de l’information pour augmenter leur audience. À la lecture, même superficielle, des sites conspirationnistes – qu’ils s’occupent de l’élucidation des attentats du 11 Septembre ou de la mort de Michael Jackson –, on est frappé par l’ampleur de l’argumentation développée et par la difficulté pour l’esprit non préparé de répondre rationnellement à cette masse de pseudo-preuves.

Les conditions informationnelles de notre contemporanéité apportent donc un soutien technique à tous ceux qui veulent agréger des éléments argumentatifs pouvant paraître minuscules séparément et facilement invalidés, mais qui, mutualisés, forment un corpus argumentatif qu’il devient coûteux, en temps et en énergie, de chercher à réduire à rien. Si l’on ne retient, à titre d’exemple, que les mythes conspirationnistes prétendant que la version officielle des attentats du 11 Septembre est fausse, on trouve qu’ils revendiquent une centaine d’arguments différents ! Certains relèvent de la physique des matériaux, d’autres de la sismologie ou encore de l’analyse des cours boursiers [2]. Un contre-argumentaire nécessiterait des compétences qu’un homme seul ne peut mobiliser.

Conclusion : l’enjeu des indécis

Internet, parce qu’il aboutit à une dérégulation du marché de l’information, donne une nouvelle actualité à des processus sociocognitifs anciens. Que ce soit par l’amplification du biais de confirmation ou la constitution de mille-feuilles argumentatifs, il confère au croire contemporain de nouvelles performances, en particulier lorsqu’il relève des formes de la radicalité. Le danger principal de cette nouvelle configuration du marché cognitif ne relève pas seulement de ces nouveaux croyants mais de leur capacité à « contaminer » les indécis. Nous savons qu’il est très difficile de faire reculer la croyance et de convaincre un individu, surtout s’il souscrit radicalement à des idées radicales. La chose n’est pas impossible comme le montre le livre de Romy Sauvayre Croire en l’incroyable [17]. En revanche, il est sans doute possible de penser efficacement les possibilités de créer des digues pour limiter les risques de bascule vers la crédulité, voire la radicalité, de populations qu’on peut caractériser par une forme d’indécision cognitive. Cette tâche me paraît être une des missions urgentes de tout organisme se préoccupant de la question du croire radical.

La situation de l’individu considéré comme irrésolu est stratégiquement décisive. Il y a, en effet, des raisons de penser que c’est lui qui présente, statistiquement, le plus de chances de se laisser influencer par la structuration du marché cognitif qu’il va fréquenter. En d’autres termes, parce qu’il ne s’est pas fait une idée définitive sur un sujet, il va être plus sensible que quiconque à la façon dont le marché cognitif va rendre plus accessible tel ou tel type d’arguments (que ce soit par le classement des sites par Google ou par la façon dont certaines majorités illusoires se manifestent sur les forums). Cela se passe un peu comme si un consommateur voulait acheter un paquet de lessive dans un supermarché sans avoir d’idée ferme sur la marque qui lui conviendra le mieux. Cet individu a plus de chances qu’un autre (qui cherchera de façon privilégiée sa marque habituelle) de se laisser influencer par la façon dont les rayonnages ont été conçus. Cette hypothèse, je l’ai testée en menant avec certains de mes étudiants une expérience sur la variation du croire (voir encadré).

Dans cette expérience, non seulement les versatiles se recrutent en plus grand nombre chez les indécis mais encore leur versatilité les orientent vers une interprétation mystique plutôt que rationaliste de ces phénomènes. Faut-il s’en étonner ? Pas vraiment, si l’on s’intéresse de plus près à la façon dont le marché cognitif est organisé sur un certain nombre de sujets ou, pour reprendre la métaphore du supermarché, à la façon dont le rayonnage rend disponibles certains produits plutôt que d’autres.

C’est précisément parce que ces irrésolus peuvent potentiellement former le cortège de nouveaux croyants qu’il faut prendre la question très au sérieux. Plusieurs indices de diffusion d’idées douteuses ou fausses durant les années 2000 peuvent en effet retenir l’attention.

On remarque ainsi que les Français ont une représentation en partie fantasmée des risques de cancer. C’est ce qu’établit une étude publiée en 2012 par l’Institut national du cancer (INCA) et l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES), qui montre que certaines inquiétudes illégitimes progressent de façon spectaculaire. Alors que nos concitoyens étaient, en 2005, 49 % à croire, contre les données scientifiques disponibles, que vivre à proximité d’une antenne relais augmentait les risques de cancer, ils étaient 69 % en 2012 ! Plus grave, une étude récente [21] a montré que 38,2 % des Français étaient défavorables à la vaccination en 2010, alors qu’ils n’étaient que 8,5 % dix ans auparavant. Cette méfiance à l’encontre des vaccins est bien entendu la conséquence de la diffusion des craintes des effets secondaires que cette technique peut, en effet, engendrer. Seulement, leurs très rares effets secondaires ne sont pas du tout rapportés à leurs immenses avantages sanitaires dans l’esprit de celui ou celle qui est victime de l’imagination du pire. Cette méfiance concernant les vaccins a toujours existé dans certains milieux militants et/ou sectaires, mais il est manifeste que, depuis quelques années, certains de leurs arguments essaiment très au-delà de leur espace naturel de radicalité.

L’influence d’Internet sur les croyances aux expériences de mort imminente

Le but de cette expérience était d’évaluer l’influence possible de la consultation d’Internet concernant une croyance, celle liée aux expériences de mort imminente (EMI). De quoi s’agit-il ? Les personnes qui prétendent avoir vécu une EMI ont souvent eu un accident grave dans lequel elles ont failli mourir. Dans le moment où elles ont perdu conscience, elles narrent parfois avoir vu un tunnel blanc, ou simplement avoir flotté au-dessus de leur corps. Nous avons tous plus ou moins entendu parler de ces récits. Les 103 sujets volontaires [1] de cette expérimentation avaient tous entendu parler des EMI, on leur demandait, après un court entretien sur le sujet, d’évaluer leur conviction que ces phénomènes révélaient l’existence d’une vie après la mort sur une échelle de 0 à 10 (0 signifiant qu’ils n’y croyaient pas du tout/10 qu’ils y croyaient absolument). Ensuite, pendant 15 minutes un ordinateur connecté à Internet leur était fourni et on leur demandait de faire des recherches sur ce sujet comme ils l’entendaient, sachant que le moteur de recherche utilisé, Google Chrome, permettait de lister et de chronométrer le temps passé sur chaque site. Ensuite, un deuxième entretien s’engageait pour évaluer la façon dont les sentiments du sujet avaient évolué, ou non, concernant ce thème. Puis, pour conclure cet entretien, on demandait une nouvelle évaluation de la croyance sur une échelle de 0 à 10.

Pour analyser ces résultats, j’ai considéré qu’une déclaration de croyance comprise entre 0 et 2 et entre 8 et 10 traduisait une conviction forte (que les EMI font la preuve qu’il existe une vie après la mort, ou l’inverse). Réciproquement, une déclaration comprise entre 3 et 7, elle, indiquait une croyance plus incertaine. Les résultats globaux montrent que 69 sujets ne changent pas d’avis et 34 modifient leur point de vue. Les conditions expérimentales ne rendaient pas très propices ces déclarations de changement. D’une part, parce que le temps imparti était faible (15 minutes) et d’autre part, parce que certains des interviewés eurent sans doute à cœur de montrer qu’ils n’étaient pas des girouettes et avaient un peu de suite dans les idées : ils répugnaient à admettre qu’ils pouvaient se laisser influencer par Internet. Malgré ces difficultés, ces résultats révèlent des informations intéressantes. Ainsi, si l’on analyse la différence entre les individus qui ont une conviction initiale forte (47 d’entre eux) et ceux ayant un point de vue moins affirmé (56 d’entre eux), on observe que ceux qui changent de point de vue après la consultation d’Internet est bien plus importante chez les seconds que chez les premiers. En effet, chez les « convaincus », 11 % seulement changent leur point de vue (même marginalement), tandis qu’on en trouve 52 % chez les autres. Or, parmi ces « versatiles », 26,5 % déclarent qu’ils trouvent moins probable le fait que ces EMI révèlent l’existence d’une vie après la mort, pour 73,5 % qui vont vers plus de croyance.

[1] Ils avaient été choisis en fonction de leur âge et se répartissaient égalitairement dans sept classes : (18-30) ; (31-40) ; (41-50) ; (51-60) ; (60 et +).

Je remercie ici les étudiants strasbourgeois de la promotion 2011-2012 de l’enquête inter-année sans l’aide matérielle desquels cette expérimentation n’aurait pu se faire.

On pourrait faire le même genre de remarques pour certains thèmes conspirationnistes (11 septembre, Illuminati, Club Le Siècle, etc.) qui selon plusieurs sondages récents se répandent dans la population (notamment des jeunes) et peuvent servir de marchepied vers une radicalisation « antisystème ». Si l’on s’essaye, par prudence, à l’imagination du pire, on pourrait craindre que de nouvelles sortes de croyances sectaires émergent. Des croyances qui ne se rattacheraient pas à des structures fixes avec des leaders/gourous bien identifiés. Ce type de nouvelles formes d’adhésion radicale pourrait représenter le visage des groupes sectaires de demain, insaisissables comme peut le permettre la réticulation d’Internet, mais produisant tout de même des individus prêts, dans certains cas, à passer à l’acte. Disséminés sur la Toile, ces nouveaux mouvements sectaires constitueraient un nouveau défi pour la démocratie parce qu’il serait tout aussi difficile de les identifier que de les nommer clairement. Ils ne révéleraient leur visage qu’à travers les croyances qu’ils diffusent. En revanche, on peut parfaitement regarder avec attention l’activité de certains sites constitués comme des groupes (Reopen 9/11, Égalité et réconciliation, etc.) avec des responsables identifiés qui sont de massifs pourvoyeurs d’items de croyances et dont certaines techniques de harcèlement peuvent facilement les assimiler à des groupes sectaires.

Pour conclure tout à fait et élargir mon propos, je rappellerai que plusieurs caractéristiques de notre contemporanéité informationnelle concourent à l’émergence de nouvelles formes d’adhésion radicale. On pourrait ajouter bien des choses à ce sujet. On pourrait rappeler, par exemple, que cette dérégulation du marché cognitif génère une pression concurrentielle qui place les médias orthodoxes dans des positions délicates et réduit mécaniquement le temps de vérification de l’information. On aurait pu montrer encore combien cette situation réduit le temps nécessaire à l’incubation d’un mythe collectif et accroît donc le nombre de fables qui traversent notre espace public. Il aurait été possible, enfin, de montrer comment notre temps présent ne conduit pas nos concitoyens à croire nécessairement et inconditionnellement à des choses fausses, mais favorise néanmoins des dispositions à considérer des visions paranoïdes du monde. Sans doute tout cela n’est-il pas étranger à la saillance du sentiment de méfiance dont attestent de nombreuses enquêtes menées dans les démocraties contemporaines : méfiance vis-à-vis des politiques, méfiance vis-à-vis des médias, méfiances vis-à-vis des experts, des scientifiques… La méfiance qu’inspire en particulier le pouvoir est consubstantielle à la démocratie comme le rappelle Rosanvallon [14], mais dans le bras de fer qui s’engage entre la démocratie des crédules et celle de la connaissance, elle vient en renfort de la première, plutôt que de la seconde.

La démocratie des crédules

Gérald Bronner (PUF, mars 2013)

Note de lecture sur notre site Internet

Bibliographie et références

[1] Allport G. et Postman L. (1947), The Psychology of rumor, New York, Henry Holt.
[2] Anfossi C. (2010), La sociologie au pays des croyances conspirationnistes - Le théâtre du 11 Septembre, mémoire de M2 inédit, Strasbourg.
[3] Atran S. (2003), « Genesis of Suicide Terrorism », Science, 299, p. 1534-1539.
[4] Campion-Vincent V. et Renard J.-B. (2002), Légendes urbaines, Paris, Payot.
[5] Bacon F. (1986), Novum Organum, Paris, PUF.
[6] Bronner G. (2013), La démocratie des crédules, Paris, PUF.
[7] Bronner G. (2006), Vie et mort des croyances collectives, Paris, Hermann, 2006.
[8] Bronner G. (2003), L’Empire des croyances, Paris, PUF.
[9] Fournier A. et Monroy M. (1999), La Dérive sectaire, Paris, PUF.
[10] Friedrich J. (1993), « Primary detection and minimization strategies in social cognition : a reinterpretation of confirmation bias phenomen », Psychological Review, 100, 2, p. 298-319.
[11] Khosrokhavar F. (2006), Quand Al-Qaïda parle, Paris, Grasset.
[12] Loriol M (2003), « Faire exister une maladie controversée », Sciences sociales et santé, 4.
[13] Moghaddam F. (2005), « The Staircase to Terrorism : A Psychological Exploration », American Psychologist, 60 (2), p. 161-169.
[14] Rosanvallon P. (2006), La Contre-démocratie, La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil.
[15] Ross Lee et Leeper Robert (1980), « The perseverance of beliefs : Empirical and normative considerations », in News Directions for Methodology of Behavioral Science : Faillible Judgement in Behavioral Research (Shweder et Fiske eds), San Francisco, Jossey-Bass.
[16] Sageman M. (2004), Understanding Terror Networks, Philadelphia, University of Pennsylvania Press.
[17] Sauvayre R. (2012), Croire en l’incroyable, Paris, PUF.
[18] Sperber D. et Wilson D. (1989), La Pertinence. Communication et cognition, Paris, Éditions de Minuit.
[19] « Anatomy of Facebook », Lars Backstrom, lundi 21 novembre 2011.
[20] Eric Lawrence, John Sides, Henry Farrell, « Self-Segregation or Deliberation ? Blog Readership, Participation, and Polarization in American Politics », 2009
[21] Peretti-Watel P, Verger P, Raude J, Constant A, Gautier A, Jestin C, Beck F. (2014) « Dramatic change of public attitudes toward vaccination during the pandemic A/H1N1 in France ». Eurosurveillance.

Rapport de la MIVILUDES remis le 4 mai 2015 au Premier Ministre

« L’emprise mentale au cœur de la dérive sectaire : une menace pour la démocratie ? »

  • Résumé du colloque organisé par la Miviludes le 23 novembre 2013.

Le risque sectaire et Internet

  • Introduction au texte de Gérald Bronner.
  • Métamorphose du croire radical : pourquoi Internet peut-il être un incubateur de la pensée extrême ? (Gérald Bronner)
  • Le discours New Age sur Internet et les risques de dérives sectaires.

Activité de la Miviludes en 2013

  • Chiffres clés 2013.
  • La Commission d’enquête du Sénat sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé.
  • Exemple de partenariat engagé par la Miviludes dans le secteur de la santé : convention avec l’Agence régionale de santé d’Île-de-France.
  • Miviludes, Snated et DGCS, partenaires dans la protection de l’enfance contre les dérives sectaires
  • Le rapport « La protection des mineurs contre les dérives sectaires » pour la Commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.
  • L’aide aux victimes : l’exemple du Québec.

Contributions des ministères

Édité par la Documentation Française et téléchargeable sur le site de la MIVILUDES

1 http://magazine.qualys.fr/cyber-pou... qui ont fait leurs preuves. (page consultée en juin 2014).

2 1 exabit = 1018 bits (« 1 » suivi de 18 zéros)…

3 Un militant repenti balance

Mis en ligne le 14 novembre 2015
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