Les frères Bogdanov : science ou fable ?

par Suzy Collin-Zahn - SPS n° 313, juillet 2015

Les frères Igor et Grichka Bogdanov viennent de sortir (octobre 2014) leur dernier livre, 3 minutes pour comprendre la grande théorie du Big-Bang (Le Courrier du Livre, 2014). Après une douzaine de livres sur le même sujet, les auteurs reviennent donc en librairie avec un ouvrage qui a bénéficié d’une promotion médiatique exceptionnelle, digne d’un film hollywoodien : interviews dans divers journaux à grand tirage, à la télévision (profitant entre autres de la journée consacrée à la comète Rosetta, avec laquelle leur livre n’a rien à voir), à la radio, séances de dédicaces dans de grandes librairies, immenses affiches dans le métro... Précisons tout de suite que l’ouvrage tend vers une conclusion qui est une ode à la théorie des Bogdanov, la seule qui soit présentée pour expliquer l’origine éventuelle de l’Univers et son « fantastique réglage  ».

Mais avant d’analyser plus en détail cet ouvrage, dans la continuité des précédents, rappelons quelques éléments de l’histoire très controversée de leurs auteurs. Force est de constater que les frères Igor et Grichka Bogdanov ont réussi à distiller une image d’eux-mêmes qui a séduit de nombreux médias. « Ils vulgarisent si bien la science que chacun se sent davantage savant après les avoir écoutés » (Le Point, 25/06/2013). Eux-mêmes revendiquent l’appartenance à « une famille de scientifiques plus avant-gardiste que la communauté traditionnelle » ajoutant « sans aucune forme d’orgueil, [faire] partie de la même famille qu’Einstein [qui a lui aussi] été très discuté à son époque, parce qu’il avançait des idées nouvelles, à contre-courant » (cité par Le Point, 25/06/2013).

Une construction médiatique

Les frères Bogdanov sont l’illustration du niveau où est tombée la diffusion des connaissances, en particulier à la télévision. Les médias et le public n’ont jamais autant confondu les artisans de la science avec ceux qui la racontent seulement, d’ailleurs de façon très discutable. Ainsi, les Bogdanov continuent à promouvoir de simples spéculations sous couvert de la science la plus sérieuse. Ils apparaissent comme des savants incompris, détestés par des scientifiques besogneux incapables de comprendre leurs travaux, protégés qu’ils sont par leur aura médiatique et par une nébuleuse de personnes connues, dont quelques journalistes de la télévision publique.

Sur le plan purement scientifique, comment expliquer que « les plus grands esprits de notre époque » (la formule est de Luc Ferry, ancien ministre de l’Éducation Nationale, dans le prologue de leur ouvrage Avant le Big Bang), n’aient signé aucun papier scientifique depuis douze ans – à moins qu’on ne juge que la publication d’une dizaine de livres grand public sur le sujet constitue un travail de recherche ? Comment se fait-il que leurs deux articles dits fondamentaux aient été si incroyablement peu cités (deux fois pour le plus important, dont une citation d’eux-mêmes1) ? Dans la communauté scientifique, leur image est pour le moins sulfureuse (voir encadré).

Les Bogdanov affirment nombre d’assertions mélangeant le vrai, le faux, l’invérifiable et la spéculation. Ils sont très sympathiques dans leurs interviews, ce qui leur permet d’emporter la conviction d’auditeurs peu informés. Ce qui est avéré, c’est qu’ils ont obtenu des thèses de doctorat, quelle que soit la faiblesse de ces thèses sanctionnées par des mentions considérées comme médiocres (voir encadré). De même, ils ont bien publié un article dans Classical Quantum Gravity et un autre dans Annals of Physics (acceptation qui a engendré une controverse sur la faiblesse du processus de sélection). Pour le reste, on se trouve face à une accumulation de détails et de citations qui noient le lecteur ou l’auditeur. Ils affirment qu’ils sont professeurs d’université en Serbie, directeurs d’un laboratoire de cosmologie (toujours en Serbie), membres d’instituts aux activités éphémères, comme par exemple « l’Institut International de Physique Mathématiques », une association loi 1901 créée par Igor lui-même en 2004 quelques semaines avant la sortie du livre Avant le Big-Bang, ou encore le « Centre Mathématique de cosmologie riemannienne » dont le but est de « démontrer qu’il existe un point zéro » correspondant à la naissance de l’Univers. Ce centre se trouverait en Lettonie. Il a été créé par Igor... Ainsi, peu à peu on a l’impression que tout est construit sur du sable.

De la science-fiction à la réconciliation entre science et religion

Les frères Bogdanov se sont d’abord attaqués à la littérature, et ils ont fait un véritable tabac. Leur premier livre, Clefs pour la science-fiction, publié en 1976, était préfacé par rien de moins que Roland Barthes. « Leur livre est empreint d’une bienveillance profonde – profonde en ce qu’elle remonte à une certaine idée du bonheur : fidèles à leurs illustres devanciers, les Dioscures, dieux du Voyage et de l’Hospitalité, les frères Bogdanov ont fait de la science-fiction un être harmonieusement jumeau », écrit-il. S’ils étaient demeurés des animateurs et des auteurs de romans de science-fiction, personne n’aurait trouvé à y redire, au contraire. Malheureusement, ils ont voulu franchir le pas entre la science-fiction et la science…

L’affaire Bogdanov : liberté, science et justice, des scientifiques revendiquent leur droit au blâme

« Nous, scientifiques signataires de cette lettre, souhaitons tout d’abord rappeler que l’analyse détaillée des thèses et articles publiés par les frères Bogdanov a montré à l’envi qu’ils n’ont pas de valeur scientifique, comme il ressort, entre autres, d’un rapport du Comité National de la Recherche Scientifique, que le journal Marianne a récemment rendu public. Rappelons aussi que ces thèses seraient pour l’essentiel un patchwork de travaux publiés antérieurement par d’autres auteurs, comme l’a admis leur directeur de thèse dans une interview de 2002 au Figaro. Rappelons enfin que les dysfonctionnements de la communauté scientifique, qui ont abouti à ce que les frères Bogdanov publient néanmoins des articles et obtiennent le grade de Docteur de l’Université de Bourgogne, ont été également analysés, par exemple dans un texte publié en 2002 par la Société Française de Physique, signé de son vice-président, et ont suscité de salutaires autocritiques comme le mea culpa de certains membres de leurs jurys ou des éditeurs de la revue Classical and Quantum Gravity.

La communauté scientifique ne pouvait donc être plus claire dans son jugement, confirmé par le fait que les travaux des Bogdanov n’ont pas eu d’impact sur le développement de la science, comme le prouve le très faible nombre de citations de leurs articles dans les banques de données scientifiques. L’affaire aurait dû en rester là mais les deux frères ont réagi à ces appréciations négatives de la communauté scientifique par des attaques ad hominem par voie de presse, comme l’illustre par exemple un article de Paris-Match de septembre 2011, et par des attaques en justice, dont Alain Riazuelo vient de faire les frais.

Alain Riazuelo, chercheur du CNRS à l’Institut d’Astrophysique de Paris, avait pris connaissance d’une ébauche de la thèse de Grichka Bogdanov que celui-ci avait envoyée à un collègue, et sur laquelle les frères Bogdanov s’appuient dans leur livre Au commencement du temps. Après l’avoir analysée, il l’a postée sur son site personnel. Mal lui en a pris : il a subi un interrogatoire policier et a été assigné en justice par Grichka Bogdanov qui lui a intenté un procès, non pour en avoir critiqué le fond, mais pour avoir reproduit et diffusé ce document sans son autorisation. Cette diffusion a été considérée par la justice comme une entorse à la loi, bénigne vue la légèreté de la peine : Alain Riazuelo a été condamné à une amende avec sursis et un euro de dommages et intérêts.

Nous souhaitons d’abord dire ici que nous soutenons sans réserve Alain Riazuelo, qui a défendu la Science avec conviction, détermination et courage. Nous souhaitons aussi dire avec force que cette décision de justice ne doit en aucun cas être interprétée comme une condamnation de l’analyse qu’Alain Riazuelo a faite de ce document. Une telle analyse relève en effet de l’activité professionnelle des chercheurs dont un des rôles est d’étudier, de juger et, dans le cas présent, de rejeter tout travail se réclamant de leur domaine d’expertise. De manière plus générale, la communauté scientifique a le droit, voire le devoir, de blâme, lorsqu’il s’impose et doit avoir la liberté de pouvoir argumenter ses jugements comme il lui semble, liberté qu’aucune pression, médiatique, policière ou judiciaire, ne doit altérer. »

Signé par 334 scientifiques. Publié dans la revue Ciel et espace, juin 2012.

Les thèses de doctorat des Bogdanov

Devenir docteur en physique ou en mathématique, lorsqu’on a de ces disciplines des notions très approximatives, est quelque chose de difficile. Ce sont des « sciences exactes », très exactes : elles ont un langage précis dont le flou est totalement proscrit. Chaque mot, chaque équation a un sens clair. Ce travail a pris aux frères Bogdanov beaucoup plus que les trois ans habituels pour une thèse scientifique : huit ans pour Grichka, onze ans pour Igor, ce qui explique la longue interruption dans leur production littéraire et dans leur carrière télévisuelle. Ayant voulu soutenir leurs thèses en même temps en 1999, Grichka l’a vue acceptée avec la mention honorable que l’on réserve aux thèses médiocres, sous réserve de changements importants dans le manuscrit, et celle d’Igor a été « ajournée ». Il l’a soutenue trois ans plus tard, et l’a obtenue également avec la mention honorable. Personnellement, je n’ai vu que rarement donner la mention « honorable » à une thèse (c’est la mention « très honorable » qui est courante, à laquelle il est parfois ajouté pour les thèses exceptionnelles – mais cela n’a plus de valeur officielle – « avec les félicitations du jury »), et je n’en ai jamais vu aucune être refusée à la soutenance, ou même simplement « ajournée ».

En octobre 2010, le journal Marianne a publié un rapport, écrit en 2003 à la demande du président de l’Université de Bourgogne par les sections de mathématiques et de physique théorique du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) à propos des thèses des frères Bogdanov. Dans cette analyse consultable en ligne sur le site de Libération [1], on peut lire de nombreuses critiques lourdes et sévères concernant ces thèses.

Igniatios Antoniadis, un des rapporteurs de la thèse de Grichka, a écrit dans Le Monde du 19 décembre 2002 : « J’avais donné un avis favorable pour la soutenance […], basé sur une lecture rapide et indulgente du texte de la thèse. Hélas, je me suis complètement trompé. Le langage scientifique était juste une apparence derrière laquelle se cachaient une incompétence et une ignorance de la physique, même de base. ». Dans ce même article du Monde, le mathématicien Alain Connes, spécialiste du domaine et médaille Fields (la plus grande des distinctions mathématiques) indique à propos des deux frères qu’il « ne lui avait pas fallu longtemps pour se convaincre qu’ils parlent de choses qu’ils ne maîtrisent pas ».

SCZ

[1] Les conclusions sont toujours accessibles.

Après un certain nombre de romans, ils publient en collaboration avec le philosophe catholique Jean Guitton un essai philosophico-scientifique, Dieu et la Science (1991), précurseur de leurs livres ultérieurs. Avec l’aval de ce vieil académicien respecté, les Bogdanov prétendent réconcilier la science et la religion. La science matérialiste aurait vécu et elle doit être remplacée par le « métaréalisme ».

Ils utilisent deux types d’arguments. D’une part, avec la dualité onde-corpuscule, l’indéterminisme et l’intrication, la révolution de la mécanique quantique semble échapper à la logique habituelle et remet complètement en cause nos modes de pensée. Par exemple, l’expérience des fentes d’Young (datant du début du dix-neuvième siècle) impliquerait, d’après eux, que « chaque photon soit doté d’une sorte de conscience rudimentaire ». D’autre part, le développement de la vie dans l’Univers nécessite que les constantes physiques soient réglées avec une précision si stupéfiante qu’elles ne peuvent être dues au simple hasard : notre existence serait donc le couronnement programmé d’un Univers fabriqué pour nous2.

En quelques mois, ayant eu les honneurs de la presse, de la radio et de la télévision, le livre atteint un chiffre de ventes de quatre cent mille exemplaires. La revue La Recherche, dans son numéro de novembre 1991, lui consacre alors un dossier très négatif. On y lit, sous la plume du jésuite historien et philosophe des sciences François Russo, qu’il s’agit « d’une vaste et habile mystification », et, sous celle de plusieurs scientifiques de haut niveau, qu’il contient des erreurs importantes concernant la physique quantique et l’évolution biologique.

Enfin, les frères Bogdanov se lancent, en 2004, dans la littérature scientifique proprement dite avec Avant le Big-Bang, la création du monde. Ils sont très présents pendant trois semaines sur les plateaux de télévision dans des émissions populaires à grand audimat. Les ventes de leur livre s’envolent. Suivent Voyage vers l’Instant Zéro, Nous ne sommes pas seuls dans l’univers, Au commencement du temps, Le Visage de Dieu, Le Dernier Jour des dinosaures, La pensée de Dieu, Le mystère du satellite Planck, qu’y avait-il avant le Big-Bang ?, La fin du hasard, et enfin, en 2014, 3 minutes pour comprendre la grande théorie du Big-Bang.

L’ennui est que, sous ces titres différents, ce sont toujours les mêmes propos qui sont présentés, avec les mêmes styles de phrases et les mêmes citations. J’avoue que je n’en ai lu que cinq, outre Dieu et la Science, en ayant l’impression de lire toujours le même.

Les frères Bogdanov ont très vite acquis la célébrité télévisuelle en animant pendant dix ans, à partir de 1979, une série d’émissions de science-fiction, Temps X. Elles ont eu un succès fou, surtout auprès des adolescents. À l’intérieur d’une capsule spatiale, les jumeaux habillés en combinaison de papier alu, parlent de la vie extraterrestre et de la cinquième dimension. Ils retrouvent la télévision en 1999 et surtout en 2002 sur France 2, où ils présentent pendant plusieurs années Rayons X, une émission quotidienne de deux minutes, scientifique cette fois, à une heure de grande écoute. D’une façon générale, il faut reconnaître une grande qualité aux Bogdanov : ils savent accrocher et mettre la main sur des images qui frappent, même si elles sont fausses.

L’expansion de l’univers

Au fil des controverses qu’ont suscitées les frères Bogdanov, de nombreuses erreurs leur ont été reprochées.

Par exemple, selon eux, il y a quatre milliards d’années, le Soleil paraissait « plus gros et plus brillant dans le ciel  »[1] puisque « l’Univers était alors deux fois plus petit  ». Et, tenez-vous bien, Sirius et l’Étoile Polaire, auraient été alors deux fois plus proches de nous – donc quatre fois plus brillantes – et auraient été visibles en plein jour.

Il faut reconnaître qu’il est difficile à un néophyte ne connaissant pas grand-chose à la cosmologie – mais c’est précisément leur spécialité – de comprendre que l’expansion de l’Univers n’a pas changé la dimension de notre système solaire ou de notre Galaxie (à laquelle appartiennent Sirius et l’Étoile Polaire) même en quatre milliards d’années.

[1] Avant le Big-Bang.

Le dernier livre des Bogdanov

3 minutes pour comprendre la grande théorie du Big-Bang est donc le dernier ouvrage des frères Bogdanov (2014). Comme tous les précédents, il a bénéficié d’une promotion enthousiaste de la quasi-totalité des médias. En ce qui concerne le livre lui-même, il se présente sous une forme qui peut paraître originale et qui est sans doute attractive pour une partie du public : un peu de BD dans laquelle les frères Bogdanov apparaissent tels qu’on les voyait dans les années 1980 à la télévision, un texte assez court, et énormément d’illustrations disparates. Les documents, présentés comme « très rares  », proviennent en réalité presque tous de sites Internet, de livres bien connus, d’observatoires et d’instituts. Le texte lui-même est limité à environ soixante pages sur les cent quarante-huit. Et encore est-il haché menu façon confettis. Certaines illustrations n’ajoutent rien au texte ou sont même parfois sans relation avec lui ; il y a beaucoup de portraits, énormément d’images de synthèse ou de vues d’artistes, parfois sans explication et surtout sans qu’il soit toujours précisé que ce sont des images de synthèse ou d’artiste. Les portraits des scientifiques sont très hétérogènes : certains sont montrés à 20 ans, d’autres à 70 ans, sans que ce soit lié à l’âge où ils ont fait leurs grandes découvertes.

Le livre est accompagné d’un CD d’une heure, condensé du livre. Ce pourrait être une bonne idée. Mais le CD ne fait que reprendre les phrases du texte, débitées sur un ton grandiloquent, appuyées par des extraits de musique et ponctuées de nombreux coups de tonnerre illustrant l’effet de toutes ces découvertes stupéfiantes sur le monde entier qui doit en rester bouche bée. Sous cet aspect fracassant, le discours, plus encore que le livre, donne une image aberrante de la façon dont se pratique la recherche scientifique (voir encadré).

Le CD qui accompagne le livre : erreurs et grandiloquence

Il est partagé en 27 plages, qui sont pratiquement toutes introduites, après une musique de circonstance, par des phrases comme « Lundi 18 septembre 1922, à Berlin, il est 7 heures, Albert Einstein avale à petites gorgées son café du matin… », « Ce vendredi matin 23 novembre 1923, alors que le thé fume dans les tasses… », « Ce lundi 24 octobre 1927, le jeune chanoine Lemaître enfile sa plus belle soutane… », « Ce matin du 20 mai 1964, un fond de vent tiède venu de loin… », « Le 23 avril 1992… ». Comme si toutes les grandes découvertes avaient jailli brutalement dans un esprit prodigieusement intelligent, alors qu’en général elles ont mis des mois ou des années à germer, parfois dans une communauté toute entière, et qu’il est quelquefois même difficile de savoir quel est leur premier auteur.

Exemple (plage 8) : « Un soir, les yeux cernés, harassés de fatigue par leurs innombrables nuits blanches, Hubble et son fidèle assistant, Milton Humason, ont fini par découvrir quelque chose de stupéfiant : la lumière émise par la plupart des galaxies est décalée vers le rouge ! ». Or non seulement cette découverte ne s’est pas faite brutalement en un soir, mais elle était familière aux astronomes depuis plusieurs années déjà et était due à un astronome resté inconnu du grand public, Vesto Slipher, que pourtant les Bogdanov connaissent, car ils en parlent dans le texte. Mais il est sans doute important que le discours dramatise la découverte. La véritable grande œuvre de Hubble est d’avoir montré, cinq ans auparavant, que les nébuleuses spirales sont des galaxies comme la Voie Lactée. D’ailleurs, la découverte de 1929 pour laquelle il est immensément célèbre (le fameux décalage vers le rouge des galaxies est proportionnel à leur distance, ce qui prouve l’expansion de l’Univers), avait été publiée deux années plus tôt par l’abbé Georges Lemaître. Et Hubble lui-même n’ira jamais jusqu’à dire que l’Univers est en expansion, mais seulement que les galaxies s’éloignent de nous avec de grandes vitesses.

Dans la première plage, les Bogdanov prétendent que le physicien russe Friedmann a supprimé la constante cosmologique d’Einstein. En réalité, il a seulement dit qu’elle était « superflue », mais il l’a conservée dans les équations et il en a déduit une variété d’Univers possibles. Il avait d’ailleurs raison de ne pas l’éliminer, puisqu’on est en train de la remettre au goût du jour…

Plage 15, on apprend que les ingénieurs Penzias et Wilson « entendent un bruit étrange » provenant de leur radiomètre dirigé vers le ciel (un « chuintement » qu’ils nous font entendre sur le CD). Apparemment, Messieurs Bogdanov ont confondu le bruit habituel, celui que font des enfants dans une cours de récréation par exemple, avec le mot « bruit » utilisé par les scientifiques pour désigner des signaux parasites, en général aléatoires, qui se superposent au signal correspondant à l’information que l’on souhaite récupérer. Ou alors peut-être veulent-ils suggérer que les deux ingénieurs avaient pris la peine de transformer leurs ondes radio en ondes sonores, pour le plaisir d’écouter la « musique du ciel » ?

Autre erreur, dans la plage 16, à propos de la découverte de Penzias et Wilson : « la température de 2,72 degrés Kelvin, mesurée dans leurs instruments… ». Or il est tout à fait impossible de mesurer la température avec une seule fréquence, comme c’était le cas de leur observation. C’est seulement vingt-cinq années plus tard que la température de 2,72 kelvins a été mesurée par le satellite COBE (COsmic Background Explorer). D’ailleurs, ce satellite est qualifié par eux de « premier satellite astronomique américain » (plage 18) alors qu’il y en a eu des dizaines d’autres avant lui !

Les deux dernières plages nous entraînent dans les spéculations habituelles des Bogdanov, le temps imaginaire, la singularité, et le fameux code mathématique qui en découlerait (un « cloud » d’informations, comme celui de nos téléphones portables…). On peut les écouter, ébahi, à condition de garder à l’esprit qu’il s’agit d’une belle histoire sans aucune vérification possible. Et l’on en sort en ignorant totalement que d’autres qu’eux ont proposé d’autres modèles, dont certains sont susceptibles d’être testés prochainement.

La prétendue « singularité initiale »

Pour les Bogdanov, il est indispensable de convaincre de l’existence d’une « singularité initiale », afin que la théorie qu’ils auraient démontrée dans leur thèse puisse s’appliquer (voir leur livre Avant le Big-Bang, publié en 2004). Ils rappellent ainsi (page 181) qu’ils sont « auteurs d’une théorie physique nouvelle démontrant pour la première fois l’existence d’une origine singulière à l’histoire de l’Univers (instant zéro de l’espace-temps)  ». C’est le cœur de leur discours cosmologique depuis quinze ans. Ils disent avoir montré que cette « singularité initiale » aurait contenu un code mathématique ayant structuré l’Univers, de même que le code génétique est à l’origine de la Vie. La démonstration est loin d’être convaincante, mais c’est une autre histoire. Une particularité de leur théorie est qu’elle nécessite un Univers fermé sphérique.

Et, de façon imperceptible, avec ses multiples citations de grands scientifiques, le livre instille en permanence dans nos esprits une idée qui paraîtra évidente lorsqu’elle sera enfin donnée explicitement : l’Univers serait fini (et même sphérique), il était réduit à un point avant le Big-Bang, et ce point est un être mathématique (un créateur ?) qui a programmé tout son développement ultérieur. À preuve : Kepler selon qui « la géométrie existait avant la création  » ou Galilée pour qui « le grand livre de la nature est écrit dans un langage mathématique ». D’ailleurs (page 30), Galilée a compris que « l’Univers a nécessairement eu un commencement, comme la suite des nombres » (c’est le premier fondement de la théorie des Bogdanov). En exergue de la page 38 est citée la phrase de Leibniz : « Pendant que Dieu calcule, l’Univers se fait  ».

Suit un galimatias mathématico-métaphysique nous apprenant que Leibniz a montré que l’Univers a connu « un commencement fondé sur le jeu combiné du zéro et du un » (c’est le deuxième fondement de leur théorie) et que « la preuve en sera apportée soixante-dix ans plus tard à la faveur de cette question incroyablement banale : pourquoi le ciel est-il noir la nuit  ? ». Il s’agit du fameux paradoxe d’Olbers, résolu plus tard par la découverte de l’expansion de l’Univers, et qui n’a jamais prouvé, à ma connaissance, autre chose que cette expansion. Deux images (page 45) montrent la grande bibliothèque de l’Université de Göttingen, voûtée comme une cathédrale, où « Dieu semble remplacé par les mathématiques  ». « Les investigations mathématiques fournissent le modèle naturel d’un univers fini », conclut vers 1900 ce « prince de l’esprit » qu’est le mathématicien Hilbert. Les auteurs vont jusqu’à invoquer les paroles de l’astronaute John Glenn qui « est fasciné par les origines de l’Univers à tel point qu’il a déclaré au retour de son second séjour dans l’espace : contempler ce genre de création et ne pas croire en Dieu est pour moi impossible”. »

Toutefois, l’argument le plus important pour leur (hypo)thèse est la fameuse « conjecture de Poincaré ». Celle-ci nous dit qu’un espace à trois dimensions, fermé, sans borne et simplement connexe (en gros, d’un seul morceau) est nécessairement une sphère à trois dimensions. Par ailleurs, on sait qu’une telle sphère, si elle s’effondre, va former une singularité. Réfléchissons, nous disent les Bogdanov, car « les mesures du satellite Planck suggèrent que la forme de l’Univers pourrait bien être celle d’une sphère à trois dimensions  ». Or les observations du satellite Planck ne « suggèrent » pas plus une sphère qu’un espace plat infini, ou même concave. Très précisément, il donne une densité égale à 1 (correspondant à un espace plat), avec la fourchette d’erreur suivante : plus 0,001 (espace convexe), ou moins 0,001 (espace concave). Au demeurant, les Bogdanov admettent (page 146) que « la majorité des scientifiques pensent aujourd’hui que l’Univers est plat  ». Mais ils n’en sont pas gênés pour autant et n’hésitent pas à écrire que « selon les données les plus récentes de la mission Planck, la densité totale de l’univers serait légèrement – très légèrement – supérieure à 1  », ce qui est inexact (voir les résultats sur le site de Planck). « La conclusion semble donc inévitable », écrivent-ils, « de même que la Terre est ronde, l’Univers est probablement rond… Et lorsque le rayon de la sphère-univers devient nul, celle-ci se transforme donc en un point singulier  ». En réalité, contrairement à ce qu’assurent les Bogdanov, rien ne permet d’affirmer que l’Univers est issu d’une singularité initiale : en fait, seule une théorie complète de la gravitation quantique, qui n’existe pas encore, pourrait permettre de répondre à cette question, évidemment lourde de sens métaphysique. Quant au code mathématique, c’est une pure spéculation sans aucune preuve en vue.

Manichéisme, simplifications et affabulations

Selon les Bogdanov, la science russe (effectivement l’une des meilleures à cette époque), a été à la base de toutes les grandes découvertes en cosmologie. Par exemple, ils affirment (page 70) que les « quatre mousquetaires  » russes, Bronstein, Gamov, Invanenko et Landau, ont « fondé la théorie du Big-Bang  ». C’est faire peu de cas de Lemaître, et de tous ceux qui ont élaboré par la suite l’histoire physique de l’Univers.

L’histoire racontée à leur façon est d’ailleurs très manichéenne : parmi les grands scientifiques, il y a ceux (en général des Russes) qui ont les idées prémonitoires, qui restent incompris jusqu’à ce que les faits leur donnent raison, parfois longtemps après (suivez mon regard…). Et de l’autre côté, ceux qui, gouvernés par des convictions irrationnelles, se trompent, sont coléreux, vindicatifs, et ne reconnaissent la vérité que lorsqu’ils y sont acculés par les évidences. Exemple : Einstein, « blême de fureur  », foulant aux pieds un article de Alexandre Friedmann (russe) qui prône l’expansion de l’Univers (leur controverse est présentée pages 64 à 69 littéralement comme une lutte entre l’ange – Friedmann – et le démon – Einstein) ; ou Fred Hoyle se déchaînant à la BBC contre Georges Gamow (russe), et inventant par dérision le terme de Big-Bang. Il faut entendre le narrateur, dans le CD, imitant Hoyle en train de se moquer de Gamov, comme s’il avait assisté à la séance. Il oublie de nous dire qu’à cette époque, en 1949, Hoyle avait de très bonnes raisons de refuser le Big-Bang et de penser que l’Univers était stationnaire : l’âge de l’Univers était trouvé inférieur à celui de la Terre. Les Bogdanov vont même jusqu’à inventer une double découverte russe qui n’a jamais existé : le satellite russe Prognoz 9 (le « satellite rouge  », comme ils l’appellent) aurait obtenu, cinq ans avant les américains, une photographie (« rudimentaire », ils l’admettent) du rayonnement fossile, et en plus il aurait vérifié que son spectre est bien celui d’un « corps noir » (pages 116 et 117). Fables que tout cela !

Erreurs, approximations et interprétations hasardeuses

Difficile de les citer toutes. En voici quelques-unes parmi les plus caractéristiques. Dans la nuit du premier décembre 1609, « Galilée observe la Lune et constate qu’elle tourne autour de la Terre et du Soleil » (page 30). Par quel miracle peut-il parvenir à cette conclusion seulement en observant la Lune pendant une nuit ? Qu’elle tourne autour de la Terre, on le savait depuis des siècles ; en ce qui concerne la Terre tournant autour du Soleil, effectivement Galilée, qui avait lu Copernic, commençait à l’entrevoir… mais pas par ses observations lunaires !

Page 92, on apprend que « l’Univers est né en cinq minutes ». Ce qui ne signifie rien ! Car on pourrait aussi dire que l’Univers est né en deux ou trois milliards d’années – le temps que soient formés tous les éléments, en 380 000 ans – moment où sont formés les atomes d’hydrogène, en 3 minutes – moment où sont formés les noyaux d’hydrogène et d’hélium, ou bien en une seconde – moment où se forment les particules élémentaires, ou encore bien d’autres.

Page 113, une image prise par le satellite Fermi a la légende suivante : « C’est celle qu’auraient pu photographier Penzias et Wilson en 1964. Hormis la bande rouge représentant l’avant-plan galactique, l’Univers ne présente pas encore de différence de température visible. » En réalité, l’image représente l’Univers observé en rayon gamma, c’est-à-dire exactement à l’autre extrémité du spectre électromagnétique par rapport au fond diffus galactique, observé, lui, dans le domaine radio ! Elle n’a aucune relation avec la température…

Une illustration (page 121) est présentée comme « une image infrarouge du rayonnement fossile prise par FIRAS », alors qu’en fait, elle montre le rayonnement des poussières de la Voie Lactée (d’ailleurs cette photographie a été obtenue dans le but d’étudier ces poussières).

Sur la page d’illustrations dans la partie consacrée au satellite artificiel Planck, on trouve ce qui semble deux grandes « photographies » du satellite. Sur la première, on le voit surplomber la Terre. Légende : « 14 mai 2009 : le satellite Planck vient d’être lancé par Ariane 5 ». Sur la seconde, on le voit environné de nuages de gaz brillants. Légende : « Le voilà à un million et demi de kilomètres de chez nous ». Ces deux photos sont naturellement des montages. Et le second induit le lecteur en erreur : même si l’on photographiait effectivement le satellite à partir d’un autre satellite, on ne verrait pas sur la photo ces nuages de gaz brillants, car ils ne sont pas plus visibles à un million de kilomètres de la Terre qu’ils ne le sont d’ici !

Pages 130 et 131, on « voyage vers les trois premières minutes de l’Univers ». « 10 000 ans après le Big-Bang. Il fait noir. En effet, la température est à présent de 12 000 degrés, ce qui fait que les particules de lumière sont prisonnières des particules de matière. » Quelle étrange physique ! Non, il ne fait pas « noir » parce que la température est de 12 000 degrés et que les particules de lumière sont prisonnières des particules de matière, mais parce que la densité des particules de matière est terriblement élevée. Allez vous balader dans l’atmosphère du Soleil, dont la température est de 6 000 à 1 million de degrés, et vous verrez que la lumière passe très bien, et que vous en serez même aveuglés (en plus d’être grillés).

Dans la page 148, intitulée « le mystère de l’énergie noire », on peut lire – sans aucune explication – que celle-ci est réglée avec une « précision vertigineuse bien au-delà du milliardième de milliardième de milliardième de milliardième ». Et naturellement, suit la question : « Mais d’où pourrait provenir ce fantastique réglage ? » Réponse page 150 : « Un code sous-jacent, d’essence mathématique, pourrait expliquer toutes les lois physiques et organiser, selon une précision vertigineuse, les valeurs de toutes les constantes fondamentales entre elles, jusqu’à engendrer un Univers ordonné et susceptible d’évoluer vers la vie et la conscience. » En fait, tout ce que disent les scientifiques à l’heure actuelle, c’est que les constantes ont des valeurs particulières nécessaires à l’évolution observée de l’Univers et de la Vie, Et pour le moment on ne sait pas tenir compte du fait qu’elles sont sans doute reliées les unes aux autres.

Le style

Comme dans tous leurs livres, on trouve des précisions fantaisistes (« par une belle nuit d’été de 1977 », « par une belle nuit de juin 1780  », « par un matin de 1900 » « par un matin grisâtre…  »), et des historiettes sorties tout droit de leur imagination fertile, destinées à rendre la lecture plus attractive : Olbers a découvert son paradoxe en trébuchant dans la nuit sur une pierre ; Edgar Poe l’a résolu en ouvrant grand ses fenêtres sur la nuit ; Gödel a inventé son fameux théorème un soir pluvieux, blotti près du poêle qui ronflait dans son petit logis ; Boltzmann lève les bras au ciel en découvrant que l’Univers n’est pas éternel ; le grand Poincaré est de bonne humeur par ce matin de l’été 1904, et beaucoup d’autres du même acabit. On ne s’aviserait pas de le leur reprocher dans un ouvrage de fiction, mais ce n’est pas le cas de celui-ci qui se veut être une histoire sérieuse de la cosmologie. On retrouve également leur langage à la fois élémentaire et excessif, avec une utilisation permanente d’adjectifs grandioses pour qualifier les choses ou les gens, « la formidable intuition  », « l’immense savant  », un « texte incroyable  », « un processus inouï  », un peu moins toutefois que dans les ouvrages précédents…

Conclusion

Il est fort regrettable qu’un lecteur peu informé puisse se laisser impressionner et croire avoir été initié aux vies de grands savants. Il faut rappeler que ces livres colportent nombre d’erreurs et de choses fausses ! Il est désolant d’imaginer que, vu leur succès, des générations d’enfants, d’adolescents (et d’adultes...) puissent avoir cette image déformée de la science.

Merci à Jean-Paul Krivine pour ses nombreuses remarques et suggestions sur les différentes versions de ce texte.

1 Selon la base Nasa ADS qui couvre les revues en physique et astrophysique).

2 Voir « Le principe anthropique », Suzy Collin-Zahn - SPS n° 307, janvier 2014.

Mis en ligne le 3 novembre 2015
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