Sciences « participatives » : plus de science ou détournement de la science ?

Ce texte a été adopté par le Conseil d’Administration de l’AFIS (juillet 2015).

La « science participative » pour « plus de science »

La participation de non-professionnels a toujours existé en science. Il n’y a pas de règle qui imposerait que la pratique scientifique devrait être réservée à des professionnels. Il existe bien des domaines de recherche particuliers dans lesquels l’implication de non-professionnels peut être un atout pour les chercheurs. Très emblématique est ainsi la contribution apportée par les amateurs d’astronomie dont les activités apportent une contribution précieuse aux chercheurs. Le Muséum d’histoire naturelle invite ainsi les passionnés de nature à participer à la collecte d’informations sur la faune et la flore, sur la base de protocoles simples répondant à des questions scientifiques [1].

Il s’agit ici d’une collaboration. La démarche se concentre particulièrement sur la récolte d’une grande quantité d’informations dans l’espace et dans le temps que les seuls moyens à disposition des chercheurs professionnels n’auraient pas permis de réaliser. Elle vise à plus de science. Autre effet bénéfique, elle permet d’attirer de façon simple et ludique un plus grand nombre de personnes vers la science.

D’autres démarches souhaitent familiariser des non-scientifiques avec la méthode d’investigation scientifique. Ces initiatives s’organisent autour de stages en laboratoire ou sur le terrain, de rencontres, etc. Elles visent également à plus de science, au sens de partage des connaissances.

Enfin, la vulgarisation scientifique est une autre forme d’implication des citoyens. Elle vise à rendre accessible le développement de la connaissance scientifique et faire partager à tous l’enthousiasme que suscite l’aventure scientifique.

Cette promotion de la science impliquant le partage avec le plus grand nombre doit être développée. Rappelons cependant les propos d’Alain Fuchs, Président du CNRS, réaffirmant que « la liberté de la recherche et du chercheur sont fondamentales, et l’autonomie du champ scientifique implique que ce sont les chercheurs qui définissent eux-mêmes leurs sujets de recherche et la façon de les traiter » [2].

Cette exigence de liberté nous impose d’aborder avec attention la pratique de la « science participative », car un passager clandestin s’y invite parfois…

Une expression ambiguë

L’ajout d’un adjectif au mot science peut être trompeur et favoriser des entreprises qui ne se fixent pas les objectifs de développement de la connaissance scientifique.La science repose sur une méthode (expérimentale et théorique) qui permet d’appréhender la réalité qui nous entoure par un jeu de confirmation et réfutations d’hypothèses. À ce titre, la science est indépendante de toute idéologie : il n’y a pas plus de science de droite que de science de gauche, de science prolétarienne que de science bourgeoise1, de science progressiste ou de science réactionnaire, pas plus qu’il n’y avait de science juive ou de science aryenne2. L’ajout d’un adjectif, quelle que soit sa connotation n’est jamais heureux. À quelle science non-participative devrait s’opposer la science participative ?

Et il est bien évident que le concept récent de « sciences citoyennes », souvent associé par ses promoteurs à celui de science participative, a une forte connotation politique : il s’est popularisé dans le sillage de l’opposition politique aux OGM. Il vise au contrôle de l’activité scientifique afin que la science ne produise pas des technologies non conformes à une certaine vision du monde, et également à biaiser l’évaluation scientifique des risques pour que ses conclusions confortent un a priori militant. L’expression « science citoyenne », en suggérant l’idée d’une opposition avec une autre science, une science qui ne serait pas citoyenne, ne peut qu’éloigner des motivations initiales de la recherche dite participative.

Nous sommes alors bien en présence d’une « science » parallèle pour servir des objectifs politiques [4].

« Plus de science » ou « une autre science » ?

Le projet politique de la « science citoyenne » s’appuie sur l’engouement réel et justifié pour la participation au travail scientifique pour dévoyer la science au profit de projets militants et politiques.

Prenons l’exemple des Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation (Picri) financés par la Région Ile-de-France, et qui « vise à promouvoir des programmes de recherche reposant sur une collaboration étroite entre laboratoires de recherche publics et organisations issues de la société civile dans toutes leurs diversités  ». On notera que lesdits « citoyens » sont en fait des fractions organisées de la « société civile » (il peut s’agir d’associations de malades, mais aussi, par exemple, d’associations de l’écologie politique) [5].

Parmi les projets financés, on trouve certes des initiatives utiles dans le domaine de la santé, la mise en place d’observatoires environnementaux ou encore d’autres visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais on y trouve aussi des projets à forte connotation idéologique, comme des soutiens à l’agriculture biologique ou encore à une sélection « participative » des plantes qui résultent d’une volonté politique correspondant à une certaine vision du monde, de l’économie et de l’agriculture. On trouvera également d’autres projets, comme celui qui, sous couvert de « mettre au point une bibliothèque numérique », vise explicitement au développement d’un « portail d’informations sur les initiatives citoyennes pour la construction d’un autre monde » [6]. Et aussi le financement des actions anti-OGM du Criigen… [7].

Attention donc à ce que le terme de « science participative » ne cache pas une entreprise, habillée de « citoyenneté », qui vise en réalité à l’inverse d’une association du plus grand nombre à l’aventure scientifique, et au développement de plus de science et de plus de connaissance.

1 Voir à ce propos : « L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir », Yann Kindo - SPS n° 286, juillet-septembre 2009.

2 Dès 1920, des étudiants et certains professeurs distribuaient des tracts dans les universités allemandes présentant Einstein comme l’« incarnation d’une science “juive dégénérée” dont le caractère théorique allait au rebours des vertus réalistes, intuitives et proches de la nature de la Deutsche Physik, la physique “aryenne” ou “physique des hommes nordiques” » [3].

Mis en ligne le 28 juillet 2015
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