Tabac et cigarette électronique - Un exemple de fraude scientifique mise en œuvre par l’industrie du tabac

L’« affaire Rylander »

par Pascal Diethelm - SPS n° 311, janvier 2015

Le 15 décembre 2003, la Cour de justice du canton de Genève rendait public son ultime arrêt [1] dans ce qui était alors appelé l’« affaire Rylander ». Ce procès avait défrayé la chronique de la cité de Calvin pendant près de trois ans. Après avoir été tancée par le Tribunal fédéral (la cour de cassation helvétique) pour le caractère « arbitraire » et « incompréhensible » de ses quatre jugements précédents, la justice genevoise n’avait plus le droit à l’erreur ; elle se devait de présenter une décision irréprochable.

« Genève a bien été la plate-forme d’une fraude scientifique sans précédent dans la mesure où le professeur Rylander a agi en sa qualité de professeur associé de l’Université, profitant de son rayonnement et n’hésitant pas à mettre la science au service de l’argent, au mépris de la mission confiée à cet établissement de droit public qui consiste en particulier à diffuser une culture fondée sur les connaissances scientifiques et à faire prendre conscience de la responsabilité que les enseignants assument envers la société. »

Le jugement était cette fois-ci sans ambiguïté. L’arrêt précisait encore : « Les appelants n’ont pas exagéré en utilisant le terme de “fraude scientifique” pour qualifier ce double rôle de professeur dans la médecine environnementale et de chercheur indépendant que Ragnar Rylander s’est attribué, d’une part, et de collaborateur au service d’une industrie qui s’est toujours placée à l’opposé de la santé publique, d’autre part. […] Une tromperie qui s’est étendue, comme en l’espèce, sur une trentaine d’années et qui a été entretenue même au prix du mensonge [...] mérite assurément le qualificatif ainsi utilisé. »

Ainsi se terminait, pour les deux accusés, Jean-Charles Rielle et moi-même, les deux militants antitabac genevois poursuivis pour diffamation par Rylander, une longue et rude bataille aux multiples rebondissements, qui avait duré plus de trente mois : le tribunal reconnaissait enfin comme étant fondées et conformes à la vérité toutes les accusations que nous avions proférées publiquement contre le professeur, en organisant le 29 mars 2001 une conférence de presse au cours de laquelle nous avions révélé les liens secrets qui unissaient Ragnar Rylander à la multinationale du tabac Philip Morris, dont il était l’un des « consultants les plus grassement payés ». [2]

Des recherches frauduleuses à l’instigation de Philip Morris

Documents à l’appui, nous montrions que les recherches frauduleuses du professeur, qui niaient ou minimisaient les dangers de l’exposition à la fumée de tabac, étaient toutes financées par la multinationale américaine et pilotées en sous-main par ses avocats, qui n’hésitaient pas à en modifier les conclusions dans un sens favorable aux intérêts commerciaux de leur client. Rylander s’était aussi spécialisé dans l’organisation de symposiums traitant de l’impact sur la santé de la fumée de tabac environnementale, dont le caractère était très particulier : ils étaient entièrement pris en charge par les compagnies de tabac, la participation y était sur invitation, la liste des invités étant fixée par les bureaux d’avocats, les orateurs avaient tous des liens non déclarés avec les compagnies de tabac à l’exception de quelques chercheurs véritablement indépendants, choisis pour donner le change et qui traitaient de sujets « non sensibles », c’est-à-dire sans conséquences pour les intérêts commerciaux du sponsor financier. Les actes de ces conférences étaient ensuite publiés dans une édition spéciale d’une revue scientifique prestigieuse. Les conclusions du symposium, rédigées par Rylander, faisaient l’objet d’une vaste campagne de communication, orchestrée par les agences de relations publiques, notamment auprès des décideurs politiques [2].

Ces révélations surprenantes avaient été rendues possibles grâce à une décision de la justice américaine de 1998, qui avait contraint les multinationales du tabac, prises en flagrant délit d’activités frauduleuses, à publier sur Internet la totalité de leurs documents internes. Aujourd’hui, plus de 14 millions de documents, soit un total de 80 millions de pages, sont consultables sur le site de la Legacy Tobacco Industry Documents Library. [3] Ils fournissent une image édifiante et accablante des agissements de l’industrie du tabac depuis le milieu du 20e siècle, tout en constituant un terrain de recherche très fertile, qui a donné lieu à de nombreuses publications, académiques et autres – telles par exemple que le récent livre de l’historien californien Robert Proctor, Golden Holocaust1.

Le solide dossier de l’accusation

En effectuant une recherche dans ces documents, un jour de l’automne 2000, j’ai eu la grande surprise de découvrir qu’une requête avec le nom « Rylander » donnait plus de 16 000 résultats – pratiquement autant que ceux associés au nom du PDG de Philip Morris. L’analyse systématique de ces documents m’a permis de constituer un volumineux dossier sur lequel nous nous sommes appuyés pour formuler nos accusations publiques. Notre but était de demander l’ouverture d’une enquête par l’Université de Genève. Vu le caractère accablant des documents en notre possession, nous étions loin de nous douter que Rylander nous attaquerait en justice pour diffamation, et encore moins que les juges genevois, ainsi que l’Université elle-même (voir encadré) lui donneraient raison dans un premier temps.

L’attitude de l’Université

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Une publicité datant de 1930 met en avant une prétendue caution scientifique.

L’Université a effectivement donné suite à la demande d’enquête formulée par les deux militants antitabac lors de leur conférence de presse de mars 2001. Cependant, le résultat a été loin de leurs espérances. En fait, le rapport de la commission d’enquête [10], livré moins de trois mois plus tard, devint instantanément une pièce à charge centrale contre eux dans le procès que Rylander leur a intenté. Pain béni pour le plaignant, ce rapport aboutissait à la conclusion suivante : « La commission n’a pas trouvé, dans les documents qu’elle a examinés et les entretiens qu’elle a menés, d’indices permettant de conclure que le professeur Rylander se serait rendu coupable de fraude scientifique. ». Les enquêteurs ne se sont pas contentés d’exonérer le professeur, ils ont invité l’Université de Genève « à résister à la tentation de céder au chant de certaines sirènes qui semblent avoir trouvé, dans la critique radicale des agissements de l’industrie du tabac, un moyen de focaliser, sinon de monopoliser l’opinion publique et le débat politique », suggérant que le professeur Rylander était la victime de deux fanatiques antitabac qui voulaient le sacrifier sur l’autel de leurs convictions – cette thèse sera d’ailleurs reprise en boucle par l’avocat de Rylander dans ses plaidoiries.

Il faudra encore attendre dix mois après le jugement final de décembre 2003 pour que l’Université de Genève produise enfin un nouveau rapport [11] sur l’affaire, dont les conclusions réfutaient celles des premiers enquêteurs, résumant ainsi les agissements de Rylander : « […] la dissimulation de la portée réelle des liens de dépendance par rapport à l’industrie du tabac et l’alignement de ses activités de chercheur et d’expert dans le domaine de la fumée du tabac sur les objectifs stratégiques de l’industrie constituent une atteinte à l’intégrité scientifique que la population et ses pairs sont en droit d’attendre d’un chercheur universitaire. » Cependant, pour l’Université, le fautif était avant tout l’industrie du tabac : « Les manquements du Pr. Rylander à l’intégrité scientifique ne prennent sens que dans le cadre de la stratégie conçue et menée par l’industrie du tabac pour semer le doute sur la toxicité de la fumée, en particulier pour les non-fumeurs. Le destin d’une personne ne doit pas nous faire oublier que la culpabilité la plus impardonnable est celle d’une force institutionnelle et commerciale, l’industrie du tabac, dont les objectifs et les intérêts sont en contradiction à la fois avec la santé publique et avec la science médicale. » En octobre 2004, l’Université de Genève publiait un communiqué de presse [12] dans lequel elle indiquait vouloir tirer les leçons de cette affaire et remerciait Pascal Diethelm et Jean-Charles Rielle pour avoir « joué un rôle essentiel dans son élucidation ».

L’institution académique genevoise a certes attendu la décision finale de la justice avant de manifester sa clairvoyance, mais elle a su effectivement tirer les leçons de l’affaire en se dotant de nouvelles directives relatives à l’intégrité scientifique, réglementant strictement les conflits d’intérêts des chercheurs et incluant la protection du dénonciateur « qui, par son acte, peut faire preuve de courage intellectuel » [13].

Parmi les documents produits lors du procès, outre les copies de chèques versés sur un compte personnel à New York, les liste des salaires payés par Philip Morris au professeur, et de multiples autres pièces révélatrices, deux exemples illustrent bien sur quoi étaient fondées nos accusations.

Premier exemple : En octobre 1991, l’assistante de Rylander soumet le résumé d’une étude pilote qu’elle cosigne avec Rylander pour présentation à la 17e réunion de l’Association des épidémiologistes de langue française. Sous la rubrique « Résultats », on peut lire : « Les résultats préliminaires nous ont permis de trouver une corrélation entre l’exposition à la fumée passive chez les enfants et la fréquence des bronchites » [4]. Rylander en informe le siège de Philip Morris USA à Richmond, où la nouvelle est considérée comme catastrophique : cette étude genevoise est en train de démontrer que l’exposition au tabagisme passif provoque des infections respiratoires chez l’enfant ! Il est immédiatement convoqué à Richmond où il a une explication en tête-à-tête avec un avocat de la multinationale, puis il revient sans tarder à Genève. Début novembre, il envoie un fax à l’avocat de Philip Morris USA pour le rassurer : « Nous sommes maintenant en train de ré-analyser les données et des choses extraordinaires se produisent. Je prends contact dès que nous avons fini le travail » [5]. À peine quelques heures plus tard, ce fax est suivi par un autre, envoyé au siège de la compagnie, dans lequel Rylander, enthousiaste, annonce : « Les données de l’étude sur les enfants commencent à paraître extrêmement intéressantes. Après avoir fait des corrections dans la base de données, il n’y a plus maintenant de corrélation entre l’exposition à la fumée de tabac environnementale et la fréquence des infections respiratoires. » [6] En remaniant directement la base de données, Rylander a fait disparaître la corrélation gênante ! Peu de temps avant d’annoncer cette bonne nouvelle au cigarettier américain, il lui avait exprimé sa reconnaissance « pour l’augmentation dont nous avons discuté au téléphone – la majeure partie de cet argent va aller aux activités de Genève relatives à la fumée de tabac » [7].

Deuxième exemple : Rylander avait été secrètement engagé par Philip Morris en 1971 pour superviser un laboratoire en Allemagne, que la compagnie avait acquis dans la plus grande discrétion pour y faire des études biologiques ultra-confidentielles sur la toxicité de la fumée de tabac. La compagnie désirait qu’il n’y ait pas de correspondance écrite directe entre son centre de recherche à Richmond, aux USA, et ce laboratoire, appelé INBIFO (Institut für Biologische Forschung) à Cologne, dont elle était pourtant propriétaire par l’intermédiaire de sa filiale suisse. Toute la correspondance transitait par Rylander, qui n’était pas officiellement un employé de la multinationale, mais un consultant externe. [8] Un incident survint en juin 1997 qui risqua de mettre en péril cet arrangement. Il reçut une invitation émanant de Philip Morris à Neuchâtel en Suisse pour participer à une réunion en présence d’un chercheur suédois extérieur à la compagnie (lui-même enseignait aussi à l’Université de Göteborg en Suède). Il envoya immédiatement à Richmond une lettre [9] pour alerter le siège de la multinationale du danger d’une telle invitation, lettre dans laquelle on trouve cette précision stupéfiante : « Au cours des ans j’ai toujours été très strict en rendant compte de mes activités seulement à Richmond et en évitant tout particulièrement d’être engagé dans les activités du groupe de Neuchâtel. […] je n’ai jamais participé à des réunions ou eu des contacts avec aucun cadre supérieur de Philip Morris en présence de personnes externes, pour préserver autant qu’il est possible l’image d’un scientifique indépendant . » (enrichissement en gras ajouté)

Une précaution boomerang

Rylander avait pris un grand soin à ne communiquer par écrit qu’avec le siège de Philip Morris USA et évitait de correspondre avec les membres des filiales européennes de la multinationale. Il pensait probablement que sa correspondance serait plus à l’abri des regards indiscrets si ses destinataires étaient confinés de l’autre côté de l’Atlantique. C’est pourtant cette précaution qui lui a été fatale. Il ne se doutait pas en effet que la justice américaine obligerait Philip Morris, et plus particulièrement sa filiale des USA, à rendre publics tous ses documents internes en les publiant sur Internet, exposant d’un coup en plein jour la totalité de la correspondance qu’il avait entretenue secrètement pendant trente ans avec le cigarettier. Sans cette tournure imprévue des événements, l’éminent professeur aurait probablement réussi à préserver jusqu’à aujourd’hui « l’image d’un scientifique indépendant ». Et l’industrie du tabac continuerait d’utiliser ses travaux pour alimenter la « controverse » sur la nocivité du tabagisme passif.

L’affaire Rylander a eu des répercussions importantes en Suisse et au-delà. Elle a fait évoluer la perception de la fraude scientifique dans les milieux académiques. Autrefois souvent synonyme de falsification des résultats d’une étude par un chercheur isolé qui était persuadé de la justesse de sa théorie et considérait comme faux les faits qui ne la confirmaient pas, la fraude scientifique devient de plus en plus un phénomène organisé à large échelle dans le but de protéger les intérêts commerciaux de grandes compagnies ou de groupes industriels contre des recherches susceptibles de leur porter atteinte. La présence de conflits d’intérêts non déclarés, ou déclarés incomplètement, est l’un des indicateurs les plus fiables de ce type de fraude. À titre de précaution, de nombreuses revues médicales ou de santé publique ont décidé de ne plus accepter pour publication des études financées partiellement ou totalement par l’industrie du tabac. Le European Journal of Public Health est l’une des dernières à avoir adopté une telle règle (en 2014) [14]. Dans les raisons qu’elle invoque pour justifier sa décision, l’affaire Rylander et les leçons qui en découlent y occupent une place prépondérante.

Références

[1] République et Canton de Genève, Arrêt de la Cour de justice, Chambre pénale, Audience du lundi 14 décembre 2003, cause P/5421/01, arrêt ACJP/223/03 www.prevention.ch/ryju151203.pdf
[2] Un livre est consacré à l’affaire : Infiltration – Une taupe à la solde de Philip Morris. Sophie Malka et Marco Grégory. 177p. Georg Éditeur, 2005
[3] University of California, San Francisco, Legacy Tobacco Industry Documents Library http://legacy.library.ucsf.edu/
[4] Rylander, R. et Mégevand, Y. « Maladies respiratoires chez l’enfant et facteurs de l’environnement. » 17e réunion ADELF 1992, Lausanne. www.oxyromandie.ch/docs/19920326-ad...
[5] Rylander, R. Fax du 2 novembre 1991 à D. Hoel, étude Shook, Hardy & Bacon. Philip Morris, Bates 2028463143 http://legacy.library.ucsf.edu/tid/... – Note : Les extraits des documents en anglais (ce document et les suivants) ont été traduits librement en français par l’auteur.
[6] Rylander, R. Fax du 2 novembre 1991 à T.S. Osdene, Philip Morris USA. Philip Morris, Bates 2028463143 http://legacy.library.ucsf.edu/tid/...
[7] Rylander, R. Fax du 6 octobre 1991 à T.S. Osdene, Philip Morris USA. Philip Morris, Bates 2023533349 http://legacy.library.ucsf.edu/tid/...
[8] Sur le rôle de Rylander par rapport à INBIFO, voir : Diethelm PA et al. « The whole truth and nothing but the truth ? The research that Philip Morris did not want you to see. » The Lancet 366 : 86–92, 2004
[9] Rylander, R. Fax du 23 juin 1997 à R. Carchman, Philip Morris USA. Philip Morris Bates 2063590609. http://legacy.library.ucsf.edu/tid/...
[10] Université de Genève. Relations entre l’industrie du tabac et l’Université de Genève. Rapport d’enquête établi à la demande du rectorat par les doyens Andreas Auer (droit), Beat Bürgenmeier (SES) et Jacques Weber (sciences). Genève. 25 juin 2001 www.oxyromandie.ch/docs/20010625-un...
[11] Université de Genève. Rapport d’enquête dans l’affaire du Pr. Ragnar Rylander. Genève. 6 septembre 2004 www.unige.ch/presse/communique/04-0...
[12] Université de Genève. Suite et fin de l’Affaire Rylander – L’Université de Genève tire les leçons. Communiqué de presse. Genève. 29 octobre 2004. www.unige.ch/presse/communique/04-0...
[13] Université de Genève. L’Université se dote d’une charte relative à l’intégrité dans la recherche. Communiqué de presse. 2005. www.unige.ch/presse/archives/unes/2...
[14] M. McKee et P. Allebeck. « Why the European Journal of Public Health will no longer publish tobacco industry-sponsored research. » European Journal of Public Health. Vol. 24, Issue 2, 1 avril 2014.

Mis en ligne le 2 juin 2015
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