Cette vision de la vie - Dernières réflexions sur l’histoire naturelle

Stephen Jay Gould

Note de lecture d’Agnès Lenoire - SPS n° 265, décembre 2004

« Le siècle des Lumières a peut-être péché par un optimisme naïf envers les possibilités humaines et terrestres, mais ses objectifs sont aujourd’hui encore réalisables - et nous ne les atteindrons que si nous ne perdons pas espoir et courage. Je veux croire en cela. » Extrait, page 295

Voici les dernières réflexions de Stephen Jay Gould sur l’Histoire naturelle, gigantesque somme de 300 essais écrits depuis 1975, et terminés au lendemain de la tragédie du 11 septembre 2001.

Pour la dernière fois, l’auteur nous entraîne, en une trentaine d’essais, dans ce grand élan pluridisciplinaire qui lui est propre, au cœur de la démystification de quelques mythes contemporains, populaires et médiatisés, comme la bataille d’Alamo, ou bien l’échec cuisant de l’équipe de base-ball des Sox, vécu comme une malédiction à long terme.

Sur le terrain de l’anthropologie, il nous invite aussi à explorer une théorie étrange, la théorie pré-adamique, initiée en 1655, un peu éteinte ensuite, mais qui renaît en 1860, à l’époque même de la parution du L’origine des espèces de Darwin. Gould analyse avec finesse cette théorie parallèle de l’homme avant l’homme qu’on appelle Adam, inspirée des Écritures. Agrémentée des découvertes scientifiques de l’époque (voyages exploratoires et découverte du temps profond), elle révèle les liens étroits de toute théorie avec la culture dans laquelle elle baigne, et la difficulté à s’en dégager.

Il décrypte aussi pour nous la théorie de la récapitulation, très en vogue en biologie au début du XXe, et reprise à l’envi par la psychanalyse. Les biologistes l’ont pourtant abandonnée il y a une cinquantaine d’années car rien ne justifiait que chaque stade de notre embryogenèse corresponde aux différents stades d’évolution de nos ancêtres. Pourtant Freud en a fait le centre de ses névroses de transfert. « La récapitulation joue un rôle profond, mais presque totalement inaperçu, dans la formulation de l’une des rares théories véritablement influentes du XXe : la psychanalyse. » (p. 169)

Et puis bien sûr Gould continue à défendre sans relâche la théorie de l’évolution, et s’attache à en garder et défendre l’esprit contre ceux qui voudraient le galvauder. Il récuse le concept de « Bonne Mère Nature » en démystifiant la prévalence des plantes natives, lesquelles ne sont aucunement revêtues de perfection. En effet, l’introduction de plantes ou d’organismes nouveaux dans un pays ou une région n’est en rien un sacrilège. Les plantes « du pays » peuvent même disparaître au profit des plantes importées, ce qui détruit la croyance en une qualité maximale du natif.

La seule attitude raisonnable est de considérer le natif comme bien adapté, mais sans lui octroyer l’exclusivité de cette capacité.

À plusieurs reprises dans ses livres, Gould a rendu hommage aux rares naturalistes égalitaristes du XIXe. Cette fois-ci il nous présente un scientifique méconnu, Tiedemann, qui en 1836, afin d’affirmer l’égalité entre les races, à une époque où il était naturel de donner une valeur à chacune d’elles, a rempli et pesé une multitude de crânes de toutes origines. À l’aide de mesures précises, il a constitué le plus grand ensemble de données jamais établies dans ce domaine et démontré ainsi l’absence de fondement des différences raciales.

Qu’il démystifie, qu’il réhabilite, qu’il dénonce, qu’il exhorte, Gould le fait avec bienveillance et sait toujours émouvoir. Non pas par une rhétorique étudiée, mais par une sincérité de chaque instant. Au fil des pages, son immense culture scientifique, sa passion de documentaliste, son talent d’analyste, son regard d’historien pointilleux nourrissent sa vision de la vie.

« Il y a de la grandeur dans cette vision de la vie. » Darwin,1859, dernier paragraphe de L’origine des espèces.

Mis en ligne le 15 janvier 2005
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