« La guerre des graines »

Analyse critique d’un documentaire diffusé sur FR5

par André Gallais - SPS n° 310, octobre 2014

André Gallais nous livre ici son analyse critique du documentaire.

« La guerre des graines » est un documentaire qui a été diffusé sur France 5 le 27 mai 2014. Ce documentaire est présenté comme suit : « En Europe, une loi censée contrôler l’utilisation des semences agricoles devrait bientôt voir le jour. Derrière cette initiative, qui empê- chera les agriculteurs de replanter leurs propres graines, se cachent cinq grands semenciers qui possèdent déjà la moitié du marché. Direction la France, où des paysans cherchent une alternative aux graines issues de l’industrie, puis les couloirs du Parlement à Bruxelles, où se joue un épisode déterminant de la législation. En Inde, Vandana Shiva, scientifique militante, est devenue la bête noire de la multinationale Monsanto. Au Spitzberg, près du cercle polaire, une chambre forte a été creusée dans la glace pour préserver des graines issues du monde entier, en cas de catastrophe écologique. »

Le fil du documentaire est dirigé vers l’idée que toute la filière semences et amélioration des plantes ne serait qu’au service de quelques grands groupes et ne travaillerait que pour une agriculture intensive aux nombreux impacts négatifs sur l’environnement et la biodiversité. Le seul objectif de cette filière « capitaliste » serait de priver l’agriculteur de la liberté d’utiliser ses graines sur son exploitation, et cela pour maximiser le profit de quelques grands groupes... groupes qui, de plus, sont liés à la chimie (Monsanto avec l’agent Orange, BASF avec les gaz utilisés par les nazis...). Cette filière n’aurait qu’un but, contrôler le marché des semences, comme elle le ferait déjà avec les OGM.

C’est évidemment une simplification. La filière a un rôle important pour l’agriculteur : lui permettre de disposer de semences présentant de bonnes qualités génétique, germinative et sanitaire ; c’est même cela qui est à son origine, vers 1930, bien avant le développement des grands groupes semenciers. Cet aspect n’est pas même évoqué. De plus, il y a une confusion quand il est dit que « Le catalogue officiel des variétés a contribué à la privatisation des semences ». Le catalogue existe pour protéger l’agriculteur, faire en sorte que celui-ci, sous un nom donné de variété, trouve des semences de bonne qualité et correspondant à ce qu’il attend. La protection de l’obtenteur, ce qui est visé dans le film, a pour but de permettre à ce dernier d’amortir ses investissements dans la recherche (voir ci-dessous le problème du financement de l’amélioration des plantes) ; elle n’est pas liée au catalogue.

Une trop grande concentration des entreprises de sélection peut certes devenir un problème pour maintenir une diversité génétique des variétés mises à la disposition de l’agriculteur. Cependant, en donnant la sélection aux agriculteurs, on maintiendra peut-être la diversité, mais au risque d’une très faible amélioration (voir ci-dessous). D’autres solutions sont possibles pour maintenir la diversité des variétés et avoir une amélioration suffisante, continue. Il faut déjà maintenir une diversité des établissements de sélection.

La loi européenne sur les semences

Qu’en est-il de la loi européenne sur les semences ? Prive-t-elle l’agriculteur de sa liberté d’utilisation de graines récoltées sur son exploitation ? Non, et par rapport à ce qui était en pratique en France depuis 50 ans, elle clarifie plutôt certaines situations. D’abord en Europe, la protection des obtentions végétales ne correspond pas à un brevet. Toute variété peut être utilisée librement comme ressource génétique par tout obtenteur. De plus, un petit agriculteur qui produit moins de 92 tonnes de blé par an a toute liberté de réutiliser ses graines. Seuls les agriculteurs produisant plus, s’ils ressèment les grains récoltés d’une variété, doivent s’acquitter – et ils ont accepté de le faire – d’une taxe destinée à financer l’amélioration génétique (0,70 €/t). Le système européen permettrait au petit agriculteur indien de ressemer le riz qu’il produit à partir d’une variété inscrite au catalogue, ce qui lui est interdit dans son pays. Il faut évidemment lutter contre le brevet sur les variétés qui, à l’opposé du système européen de protection des variétés, empêche à la fois l’utilisation libre d’une variété comme ressource génétique et le ressemis par l’agriculteur des graines récoltées sur son exploitation.

Homogénéité vs hétérogénéité des variétés

L’homogénéité des variétés est fortement critiquée dans le documentaire, ridiculisée même (« pas une tête ne doit dépasser ») alors qu’elle présente des avantages, qui ne sont pas mentionnés, pour l’agriculteur, le consommateur et l’industriel. L’homogénéité n’aurait que des inconvénients et l’hétérogénéité que des avantages ou vertus. Les variétés-populations formées d’un mélange de génotypes peuvent certes être intéressantes dans certaines situations de culture, variées et variables (par exemple, différences de fertilité des sols, présence ou absence de maladies...), mais pour de très faibles niveaux de production, en dessous de ceux de l’agriculture bio (AB). Ce type de variété qui peut être valable pour une agriculture dans les pays en développement, à très bas niveaux d’intrants, voire une agriculture de subsistance, comme celle défendue par Vandana Shiva, ne l’est plus pour des agricultures dans les pays développés. En revanche, avec des variétés homogènes, il est possible de combiner productivité et stabilité de production ; la stabilité est apportée par le fait qu’elles réunissent des gènes d’adaptation à différents milieux (résistance à différentes maladies, tolérance au froid et à la sécheresse...). Pour des agricultures assez productives, il est encore possible de gagner en stabilité par la culture en association (mélange raisonné) d’un nombre restreint de variétés homogènes (cela se fait pour le blé pour limiter le développement des maladies).

Il est important de souligner que ce sont les agriculteurs qui ont choisi de passer à des variétés homogènes, bien avant le développement des grands groupes semenciers. C’est ainsi que les agriculteurs ont choisi de cultiver des variétés lignées pures chez le blé il y a environ un siècle, et que, pour le maïs, ils sont passés des variétés-populations aux hybrides il y a environ 55 ans en France... et cela parce qu’elles étaient plus productives (et avec d’autres caractères agronomiques intéressants) que les variétés-populations.

Les types de variétés

En amélioration des plantes, chez les plantes à reproduction sexuée, on distingue quatre grands types de variétés : les variétés-populations, les variétés lignées pures, les variétés hybrides et les variétés synthétiques. Chez les plantes à multiplication végétative, on développe des variétés clones.

Les variétés populations sont formées par la multiplication en mélange, avec ou sans sélection, d’ une population naturelle ou artificielle. C’est toujours la même population qui est multipliée. Elles sont génétiquement hétérogènes. Elles existent surtout chez les plantes à fécondation croisée.

Les variétés lignées pures sont en théorie formées d’ un seul génotype homozygote qui donne des descendants tous identiques entre eux et identiques à la génération précédente. Elles sont essentiellement développées chez les plantes qui s’autofécondent naturellement (exemples : le blé, l’orge, le riz, le haricot...).

Les variétés hybrides résultent du croisement contrôlé de deux constituants (parents) qui peuvent être des clones comme chez l’ asperge, des lignées pures comme chez le maïs, ou des familles plus ou moins complexes, comme chez la betterave. Les variétés hybrides les plus développées sont les hybrides simples, résultant du croisement de deux lignées. Elles sont génétiquement homogènes. Elles sont surtout développées chez les plantes à fécondation croisée où la dépression de consanguinité est forte (exemples : maïs, tournesol...).

Les variétés synthétiques sont des populations artificielles résultant de la multiplication sexuée pendant un nombre limité de générations (trois ou quatre) de la descendance de l’intercroisement d’un nombre limité de constituants (lignées, clones...). À la différence des variétés-populations, c’est toujours la même génération qui est commercialisée. C’est un type de variétés développé chez les plantes à fécondation croisée, là où il est difficile de contrôler l’hybridation à grande échelle pour produire des variétés hybrides (exemples : graminées et légumineuses fourragères à fécondation croisée).

Les variétés clones sont obtenues par la multiplication végétative d’une seule plante. Elles sont donc génétiquement homogènes. Elles sont développées chez les plantes où la multiplication végétative est facile (exemples : la pomme de terre, de nombreux arbres fruitiers, la vigne...). Ainsi, depuis son introduction, la culture de la pomme de terre correspond à la culture d’un seul génotype.

Il est faux de laisser croire que la sélection des plus beaux épis de maïs par l’agriculteur permettra une amélioration des populations cultivées. De nombreux résultats français et étrangers [1], connus depuis environ 100 ans, montrent la limite de ce mode de sélection, même sans intensification de l’agriculture. Ainsi, il n’est dit nulle part d’où viennent les semences de maïs de Marie Durand, agricultrice interviewée dans le documentaire ! Il serait en revanche possible de sélectionner des variétés-populations assez performantes avec les moyens de la sélection moderne, mais il se poserait le problème du paiement du coût de la sélection. D’une façon plus générale, la sélection par les agriculteurs est d’une efficacité très limitée, voire nulle, surtout pour les caractères comme le rendement. Elle n’est efficace que pour les caractères peu affectés par l’environnement de la culture comme la résistance à certaines maladies.

Au sujet de la gestion des ressources génétiques

La gestion des ressources génétiques avec la banque de gènes sur l’île norvégienne du Spitzberg, et l’alternative implicite, la sélection par les agriculteurs, sont présentées de façon un peu trop simpliste. Une association stricte est faite entre la gestion de la diversité génétique et la sélection par les agriculteurs. Certes, les banques de gènes ne peuvent pas être la seule solution au maintien de la diversité génétique des espèces cultivées ; les agriculteurs peuvent contribuer à la gestion de cette diversité, mais ils ne pourront pas développer une sélection suffisamment efficace pour nourrir la planète. Il faut séparer les deux fonctions. Par ailleurs, il y a bien un risque de privatisation des ressources génétiques contre lequel il faut lutter. En France, dans le cadre de la charte nationale de gestion des ressources génétiques [2], l’INRA en liaison avec les sélectionneurs, a mis en place un système de conservation statique des ressources génétiques pour les espèces sélectionnées avec remultiplication des échantillons conservés tous les 20-30 ans environ.

Deux points essentiels non abordés

Comment nourrir la planète ?

À aucun moment le problème essentiel de la nécessité d’augmenter les rendements n’est évoqué. Comment nourrir 9 milliards d’habitants en 2050 ? La seule sélection par et chez l’agriculteur (qui est présentée dans l’émission) ne sera évidemment pas suffisante (voir études de la FAO1). « La révolution verte correspond à une industrialisation de l’agriculture », certes, mais elle a permis d’éviter des famines. Ainsi en 50 ans, alors que la population mondiale a été multipliée par 2,3, la production en calories des céréales majeures (blé, riz, maïs, qui font plus de 50 % des calories consommées) a été multipliée par 3,6. En proportion, la population mondiale sous-alimentée a diminué, mais il y a toujours environ 1 milliard d’humains qui sont sous-alimentés (données FAO). Que serait la situation si les rendements n’avaient pas augmenté ?

Comment financer la nécessaire amélioration des plantes ?

Augmenter la quantité et la qualité des productions pose la question de l’organisation de la sélection. Qui paiera le progrès génétique (qui n’est pas gratuit, ne se réalise pas tout seul et peut demander des investissements assez importants) ? En essayant de répondre à cette question on retombe sur l’organisation de la filière semences. Pour les plantes de grande culture, la filière actuelle est une réponse, d’autres réponses sont peut-être possibles dans certains pays, comme la sélection par la recherche publique, mais celle qui est proposée, la sélection par et chez les agriculteurs, ne peut pas permettre d’atteindre l’objectif essentiel de l’agriculture qui est de mieux nourrir la planète (voir ci-dessus). Cette forme de sélection peut avoir sa place dans certains pays en développement avec une agriculture de subsistance, mais elle ne peut avoir qu’une place très limitée en France et en Europe et plus généralement dans les pays avec une agriculture développée.

Deux choix de société ? un film partisan

Oui, il y a un problème de choix de société et de types d’agricultures. Le film ne considère que deux types de sociétés : une société avec une agriculture très intensive, polluante et dangereuse pour l’Homme, et une société avec une agriculture très vertueuse, écologique, bénéfique pour l’environnement et la santé mais insuffisante pour nourrir le monde. Entre ces deux types extrêmes d’agricultures auxquels il est difficile de souscrire pour des raisons différentes, mais tous les deux non durables, il est évident qu’il y a la place pour différents types d’agricultures durables, suffisamment productives pour nourrir l’humanité et respectueuses de l’environnement et de la santé.

Le problème est que les éléments qui permettraient de se forger une opinion n’étaient pas présentés dans le documentaire. L’indienne Vandana Shiva, présentée à tort comme spécialiste (voir encadré), était là, renforçant le côté partisan du documentaire. Il s’agit pourtant d’un sujet important pour l’avenir de la société, touchant aux relations entre agriculture et société, et surtout très lié au problème général de la faim dans le monde. Sur un tel sujet, une chaîne d’information publique doit apporter des éléments pour faire réfléchir en montrant les avantages et les limites ou les inconvénients de tels ou tels choix de société ou d’organisation économique... Non seulement ce n’est pas ce qui a été réalisé, mais c’est une seule vision partisane qui a été présentée, sans aucune référence et qui plus est, avec des informations fausses.

Quelques erreurs importantes

« Les hybrides sont stériles »

C’est bien là une contre-vérité. Rien n’empêche tout agriculteur de ressemer ses propres graines de maïs, elles ne sont pas stériles. Il perdra "simplement" 25 à 30 % de rendement et aura un produit très hétérogène (hétérogénéité qui n’est pas très ennuyeuse pour un maïs récolté en ensilage, comme l’agricultrice interviewée, et la perte de rendement pour une récolte en ensilage est d’ailleurs plus faible que pour une récolte en grain).

L’étrange rhétorique de Vandana Shiva

Vandana Shiva est une militante indienne qui est devenue une des figures de proue du mouvement altermondialiste. Elle est très sollicitée sur certains campus américains. Son opposition à la mondialisation se manifeste en fait essentiellement dans une opposition aux OGM, responsables, selon elle, d’une infinie variété de dégâts sociaux et environnementaux. Sa présentation de ces dégâts supposés se caractérise par une emphase dans la critique qui confine souvent à l’absurde. Par exemple, malgré l’absence de données factuelles pour appuyer la légende urbaine des suicides de paysans en Inde à cause de l’introduction des OGM (voir [3,4] par exemple), et malgré les nombreuses démonstrations inverses, elle continue à alimenter la diffusion de ce hoax en parlant de génocide2. Son éco-féminisme s’accommode de comparaisons qu’on peut juger de mauvais goût quand elle écrit : « Dire que les agriculteurs devraient être libres de cultiver des OGM, qui peuvent contaminer des exploitations biologiques, c’est comme dire que les violeurs devraient avoir la liberté de violer. »3. Elle est souvent présentée en Occident par ses partisans comme une scientifique indienne de premier plan, et elle s’efforce elle-même d’entretenir la confusion en convoquant ses supposées qualifications en physique quantique pour appuyer ses prises de positions politiques4. En réalité, Vandana Shiva a arrêté ses études en sciences physiques à un niveau équivalent à la licence, et a ensuite soutenu une thèse en philosophie des sciences.

Yann Kindo

« Les suicides en Inde dus au développement du cotonnier transgénique »

Il est prouvé que ces suicides sont dus à un endettement des petits agriculteurs et à une politique agricole défavorable qui, au départ, les a encouragés à investir dans une certaine intensification (avec mécanisation) puis les a abandonnés : les OGM ne sont pas directement en cause dans les suicides constatés (voir par exemple les articles publiés dans Science et pseudo-sciences [3,4]). À noter que le taux de suicides est sept fois plus faible chez les agriculteurs que la moyenne des suicides dans la population (10,5 pour 100 000 habitants). Ce taux est même inférieur à celui observé dans la population agricole française (environ 30 pour 100 000 d’après l’Institut de veille sanitaire) [6].

« 75 % de la diversité des graines cultivées a été perdue »

D’où vient ce chiffre ? pour quelles espèces ? Ce chiffre ne correspond en rien à la réalité, surtout si l’on dit que c’est dans les 100 dernières années. On a évidemment perdu de la diversité en passant des variétés-populations à des variétés plus homogènes. Mais depuis 60 ans, en France et en Europe, sur différentes espèces de grande culture (blé, maïs...), la diversité génétique des variétés à la disposition de l’agriculteur n’a, en moyenne, absolument pas diminué (il y a eu des périodes de diminution et des périodes d’augmentation), alors que les établissements privés de sélection se sont développés. On peut même dire que la diversité génétique utile (pour les caractères agronomiques) a augmenté... car perdre des gènes de sensibilité aux maladies n’est pas un problème !

Références [1] André Gallais (2011), Méthodes de création de variétés en amélioration des plantes, Éditions Quae, 278 p.
[2] Charte Nationale pour la gestion des ressources génétiques. www.brg.prd.fr/brg/pdf/Charte.pdf.
[3] « Le suicide d’agriculteurs en Inde », Louis-Marie Houdebine, 2009. Le suicide d’agriculteurs en Inde.
[4] « L’introduction du coton Bt et le suicide des agriculteurs en Inde. Vérité ou rumeur ? ». Interview de Guillaume Gruère – Science et pseudo-sciences n° 286, juillet-septembre 2009. L’introduction du coton Bt et le suicide des agriculteurs en Inde.
[5] Roger Establet, 2012. « Le suicide en Inde au début du XXI e siècle », Sociologie. http://sociologie.revues.org/1265.
[6] C. Bossard, G. Santin, I. G. Canu, 2012. Rapport de l’Institut de Veille Sanitaire. Surveillance de la mortalité par suicide des agriculteurs exploitants.
[7] André Gallais, 2012. Évolution de la diversité génétique des variétés à la disposition de l’agriculteur. Communication à l’Académie d’Agriculture de France le 23/1/2013.
À lire également :
Bernard Le Buanec, 2012. Le tout bio est-il possible ? Éditions Quae, Versailles, 240p.
Méthodes de création de variétés

en amélioration des plantes

André Gallais, Quae Éditions, 2013


De la domestication à la transgénèse :

Évolution des outils pour l’amélioration des plantes

André Gallais, Quae Éditions, 2013

Mis en ligne le 10 mai 2015
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