La planète des hommes - Réenchanter le risque

Gérald Bronner. PUF, 2014, 142 pages, 13 €

Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 311, janvier 2015

Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’Université Paris-Diderot, est un essayiste qui compte ! Membre du comité de parrainage de Science et pseudo-sciences, bardé de prix, réclamé dans les médias, radios ou télévisions, il est tout aussi brillant à l’oral qu’à l’écrit. Une de ses grandes spécialités est de nous mettre face à certaines de nos insuffisances, et de pointer les faiblesses ou les biais de nos raisonnements. Tâche utile, s’il en est ! Il nous a ainsi alertés, dans des ouvrages précédents1, sur le « biais de confirmation » (préférer les informations qui vont confirmer nos opinions plutôt que celles qui pourraient les infirmer, un biais décuplé par Internet), les piètres qualités du cerveau humain face aux statistiques (négligence de la taille des échantillons, biais de proportionnalité, difficulté à appréhender des causes multifactorielles, surestimation des faibles probabilités, etc.) et autres éléments trompeurs.

Ce nouvel opus est centré autour de la question du « danger de ne pas faire », comparé au danger de l’action. Notre époque est totalement tétanisée par le risque et les dangers de toutes natures. L’homme sait désormais que son action peut avoir des conséquences potentiellement désastreuses. Cela l’inquiète au plus haut point et peut même le conduire à une « anthropophobie » parfois déconcertante, entre autres parce que cette haine ou peur de l’homme émane d’êtres eux-mêmes humains.

G. Bronner analyse les courants de pensée aujourd’hui dominants dans l’espace public en partant notamment du fameux « principe responsabilité » de Hans Jonas. Ce principe, désormais très connu, et même pourrait-on dire, entré dans les mœurs2, est né du constat justifié « que notre planète est périssable et que notre activité, notamment industrielle et technologique, peut nuire à notre environnement et réduire nos chances de survie ». (p. 56). Mais G. Bronner montre qu’il y a un moment où fonder son raisonnement sur ce type de principe dépasse le raisonnable et devient dangereux. En effet, c’est une « heuristique de la peur » qui est sciemment mise en place : il faudrait toujours envisager le pire pour avoir un espoir de s’en protéger (« in dubio pro malo »3). Or, ce principe, « père » du principe de précaution, est intrinsèquement porteur de différents problèmes, notamment lorsqu’il est radicalisé. Cela arrive d’ailleurs de plus en plus fréquemment et, comme le montre l’auteur, sans plus choquer personne : il évoque, par exemple,à propos de « Pièces et main d’œuvre », un groupuscule militant, « une radicalité [pas antipathique, mais qui hier encore] aurait été sans réfléchir assimilée à celle d’une secte comme les amish » (p. 97). Et s’il faut imaginer le pire, on court aussi, bien sûr, le risque de divaguer… Certains ont, par exemple,envisagé la possibilité que le LHC de Genève provoque un trou noir. Fallait-il vraiment suivre le « in dubio pro malo », fallait-il tout arrêter et se priver ainsi (entre autres) de la découverte du boson de Higgs ? Sans même parler des fausses annonces de catastrophes « prévues » et jamais arrivées, Gérald Bronner montre que ce climat anxiogène développe aussi nombre de peurs infondées.

L’auteur indique quelques chiffres inquiétants, comme la progression de 49 % à 69 % en cinq ans (2007-2012) des personnes croyant les antennes-relais dangereuses, ou pire, ce bond de 8 % à 38 %, en dix ans (2000-2010) des personnes défavorables à la vaccination ! Au total, un « embouteillage des craintes », bien difficiles à contrer par la science, qui suit un temps long, comparé aux alertes lancées continuellement. Le discours de G. Bronner n’est jamais caricatural : il montre bien que ces alertes ont aussi leur raison d’être et qu’elles sont loin d’être toutes infondées. Mais d’une part, les solutions envisagées sont parfois très inquiétantes : l’auteur souligne la logique intrinsèque de la pensée précautionniste, qui peut aller jusqu’à préconiser une « suspension temporaire de la démocratie » pour prendre les mesures « indispensables » mais impopulaires qui « s’imposent ». D’autre part, la conclusion inévitablement tirée par les tenants de cette « catastrophe annoncée », c’est en quelque sorte de tout arrêter ; à tout le moins, de renoncer à tel ou tel progrès, telle ou telle technologie (le nucléaire, les OGM… je vous laisse dresser la liste) par crainte que le moindre de nos gestes ne finisse par détruire la planète.

Un autre aspect passionnant de l’ouvrage est de montrer que cette « pause », cet arrêt des actions humaines, même si on pourrait espérer mettre à son crédit, peut-être, l’arrêt de certaines nuisances, présenterait lui-même de grands dangers ! Il n’est que de reprendre l’exemple des vaccinations pour comprendre : si l’on ne vaccine personne, on ne risque aucun choc anaphylactique, aucun effet secondaire. L’action humaine n’aura rien fait, n’aura provoqué aucun dommage. Mais combien de morts et de malades aura causé cette inaction ! Et l’auteur de poursuivre le raisonnement en montrant que la planète que l’on va « léguer à nos enfants » est certes abîmée, mais aussi que les découvertes passées et actuelles sont de prodigieux cadeaux ! Tout arrêter est aussi leur voler potentiellement quelque chose4...

Ce « danger de ne pas faire », dont nous parlons dans nos colonnes5, n’avait jamais été, sans doute, le centre d’une réflexion aussi fouillée. On peut seulement regretter que pour l’illustrer, l’auteur se soit placé dans des hypothèses ou des perspectives très lointaines (comme le danger que représente une météorite géante, ou le nécessaire départ de l’humanité, un jour, de sa planète-berceau, comme le disait Arthur C. Clarke). En effet, on entend déjà s’élever les objections du style « mais l’humanité n’arrivera jamais jusque-là, en tout cas pas sans changer radicalement de comportement ! ». G. Bronner aurait peut-être pu axer aussi sa réflexion sur le danger de ne pas continuer dans la voie du progrès et de la connaissance pour remédier aux problèmes mêmes que la technique peut poser6.

Par ailleurs, l’ouvrage est aussi très agréable à lire : d’un style particulièrement fluide, émaillé de formules ingénieuses qui font mouche, les idées s’enchaînent sans à-coups. La dernière du livre, très intéressante : pour Gérald Bronner, nous avons en charge « la sauvegarde de l’objet le plus complexe de l’univers, notre cerveau » (p. 127). De ce fait, et sachant aussi le destin du Soleil (même si l’on a encore un peu de temps avant de devoir préparer les valises…), il suggère que nous serions davantage des « humains » que des « terriens ». Sans doute peut-on voir là une différence majeure avec la pensée actuelle : ce qu’il faut sauver, ce n’est pas la planète, c’est l’être humain. Un livre passionnant, à lire et à relire ; un propos fort, une pensée active et stimulante, qui nous sort efficacement du pessimisme ambiant : dans les « dangers de ne pas faire », ajoutons celui de ne pas lire ce livre !

1 Par exemple les deux derniers : L’inquiétant principe de précaution et La démocratie des crédules, également chez PUF.

2 Et dans les institutions, sous la forme du fameux « principe de précaution ».

3 Dans le doute, envisage le pire.

4 Ou comme l’exprimait aussi Jean-Marie Lehn par ce joli titre : Ne pas éteindre la lumière du futur (un article paru dans SPS, n° 304 d’avril 2013).

5 Par exemple ici : Principe de précaution. Et le risque de ne pas faire ?.

6 Cela dit, les exemples choisis par G. Bronner ont aussi leur raison d’être, malgré leur échéance lointaine : on sait qu’ils ne manqueront pas de survenir, contrairement aux catastrophes annoncées à grand renfort médiatique, mais qui restent hypothétiques.

Mis en ligne le 1er février 2015
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