Exposition aux ondes électromagnétiques

La santé publique ne doit pas être un enjeu politique

par André Aurengo - SPS n° 308, avril 2014

Nous reproduisons ici un communiqué publié le 28 janvier 2014 par l’Académie nationale de médecine et rédigé par le Professeur André Aurengo.

Les intertitres sont de la rédaction de SPS.

La proposition de loi relative à « la sobriété, à la transparence et à la concertation en matière d’exposition aux ondes électromagnétiques » remet encore une fois en cause les données scientifiques sur la dangerosité des ondes et, sous prétexte de précaution et de « modération », risque d’entretenir chez nos concitoyens une inquiétude sans fondement avéré. Une telle loi n’apporterait aucun bénéfice sanitaire, mais aurait au contraire, par son effet anxiogène, des effets indésirables préjudiciables à la santé publique en accréditant l’idée, réfutée par des dizaines d’expertises collectives, que les ondes radiofréquences des wifi ou antennes de téléphonie mobile seraient dangereuses, notamment pour les enfants.

Aucun risque avéré en dessous des limites réglementaires

L’Académie nationale de médecine tient à rappeler qu’aucun risque des radiofréquences n’est avéré en dessous des limites réglementaires et qu’il n’a pas été mis en évidence de mécanisme pouvant entraîner l’apparition d’une maladie : c’est la conclusion de l’ensemble des rapports d’expertises collectives internationaux, dont plus d’une trentaine depuis 2009, fondés sur des milliers d’études1 expérimentales sur des cultures cellulaires, des animaux et des humains volontaires ainsi que sur des études épidémiologiques.

Les radiofréquences ont pour seul effet connu l’échauffement, par absorption d’une partie de la puissance émise. Si la puissance absorbée par unité de masse (DAS ou « Débit d’Absorption Spécifique » exprimé en watt/kilogramme) est négligeable, l’échauffement l’est également, et l’absence de lésion ne peut pas conduire à leur accumulation. La réglementation limite la puissance autorisée avec une marge de sécurité importante et aucun « effet thermique » (échauffement) n’est susceptible d’apparaître au-dessous de ces valeurs.

Les antennes relais émettent des radiofréquences qui conduisent à un très faible niveau d’exposition des personnes. Au niveau de la tête, la puissance absorbée est 10 000 à 100 000 fois moins élevée que celle engendrée par le téléphone portable lui-même pendant une conversation. C’est donc essentiellement l’usage du téléphone mobile (émetteur-récepteur) qui a été à l’origine des recherches sur les radiofréquences.

La recherche d’éventuels effets « non thermiques », qui surviendraient en l’absence d’échauffement significatif, a fait l’objet de centaines de publications. Les expériences conduites sont délicates et trois conditions sont nécessaires pour valider les résultats d’une étude : la maîtrise des conditions d’exposition aux radiofréquences, la maîtrise des effets biologiques recherchés, la réplication de l’expérience par une autre équipe avec obtention des mêmes résultats. Aucun effet biologique non thermique répondant à ces trois conditions n’a été observé. Aucun mécanisme par lequel les radiofréquences pourraient avoir un effet nocif en dessous des seuils réglementaires n’a été identifié.

L’électrohypersensibilité : aucune étude ne l’attribue aux ondes électromagnétiques

En ce qui concerne l’électrohypersensibilité (EHS), aucun système sensoriel humain permettant de percevoir les champs émis par les antennes n’a été identifié. La quasi-totalité des études sur l’EHS a montré que les sujets concernés, bien que manifestant des troubles variés en présence de dispositifs émetteurs de champs électromagnétiques, sont incapables de reconnaître si ces dispositifs émettent des ondes ou non. Le rapport 2009 de l’AFSSET concluait sur l’EHS : « aucune étude ne montre que l’électrohypersensibilité est due aux ondes électromagnétiques. Les études suggèrent un effet nocebo (inverse de l’effet placebo : troubles relatés résultant d’un mécanisme psychologique) et des facteurs neuropsychiques individuels ».

Toutefois, la somatisation en présence d’émetteurs de champs électromagnétiques peut se traduire par des troubles bien réels pouvant aller en s’aggravant jusqu’à constituer un handicap familial, professionnel et social sévère, nécessitant une prise en charge adaptée. On ne peut que déplorer que ces troubles soient utilisés à des fins contestables, notamment idéologiques ou lucratives, souvent au détriment des intéressés. Il faut ici rappeler les campagnes appelant à boycotter les centres de prise en charge et d’étude de l’EHS dans les hôpitaux publics.

En Suède, une prise en charge adaptée est proposée dans les cas extrêmes, mais l’EHS n’est pas pour autant considérée comme résultant d’une perception réelle des ondes. Au contraire, dans une déclaration commune de 2009 [1], effectuée avec les autorités sanitaires danoises, finlandaises, norvégiennes et islandaises, les autorités suédoises reprennent les conclusions de l’OMS, selon lesquelles il n’y a pas de fondement scientifique permettant de relier les symptômes de l’EHS à un champ électromagnétique.

La baisse des seuils ne correspond à aucune recommandation d’expertise

Enfin, contrairement aux déclarations des directions de l’AFSSET en 2009 puis de l’ANSES en 2013, reprises en préambule de la proposition de loi, les rapports des experts réunis par ces organismes n’ont nulle part dans leur rapport recommandé « d’abaisser les expositions aux ondes électromagnétiques ». Les Académies des sciences, de médecine et des technologies n’ont pas manqué, en 2009 et en 2013 [2,3], de dénoncer cette attitude.

L’Académie nationale de médecine considère donc que, dans ce débat plus idéologique et politique que sanitaire, le vrai danger pour la santé publique consiste justement à accréditer des risques purement hypothétiques qu’aucune étude validée n’a confirmés.

C’est pourquoi, elle doit mettre en garde contre les effets indésirables de mesures restrictives régulièrement réclamées depuis des années, mais dont l’effet anxiogène risque de générer des inquiétudes susceptibles de provoquer des effets néfastes bien réels chez certaines personnes.

Une proposition qui pourrait aggraver les troubles

De telles mesures ne manqueraient pas d’être interprétées comme une confirmation de la dangerosité des radiofréquences, au risque de justifier sans raison la demande de mesures encore plus restrictives et contre-productives pour notre pays dans la compétition internationale à tous les niveaux, notamment sur le plan scolaire.

Loin d’aider les personnes électrohypersensibles, cette proposition de précaution ou de « modération » ne pourrait qu’aggraver leurs troubles. Il est en effet bien établi que ce ne sont pas les ondes ellesmêmes, mais l’information sur les ondes, que l’on retrouve à l’origine des symptômes attribués aux émetteurs (effet nocebo). On détourne ainsi les électrohypersensibles des circuits de prise en charge adaptés en favorisant leur isolement et leur détresse, et on laisse se développer impunément le charlatanisme des dispositifs « anti-ondes » et certaines thérapies infondées. De plus, on provoque l’apparition de nouveaux cas [4] en entretenant contre toute justification sanitaire un débat artificiel et nuisible à la santé publique. Ces mesures, enfin, peuvent générer une anxiété infondée chez les parents d’enfants exposés au wifi à l’école ou à la maison.

Est-ce bien conforme au code de déontologie ?

Le Professeur Belpomme, l’un des principaux porte-paroles du mouvement « anti-ondes », a ouvert une consultation privée dans une clinique parisienne. Le traitement proposé [1] est à base d’« antagonistes des récepteurs à l’histamine » pour « fermer la barrière électro-encéphalique », une stimulation de la « régénération des astrocytes (des cellules cérébrales) qui ont été détruites par les champs électromagnétiques » et des« tonifiants du système nerveux ». Un jargon scientifique, qui peut impressionner, pour une sorte de « démagnétisation des temps modernes ». Dans un document remis aux patients (voir ci-contre) les troubles sont « certifiés » comme résultant d’une « hypersensibilité aux champs électromagnétiques » et recommandant « la mise à l’abri d’un maximum de sources [...] sous peine d’atteinte à [la] santé sous forme de détérioration cérébrale sévère ».

Ce certificat est-il bien conforme au code de déontologie de l’Ordre national des médecins ? En effet, ce dernier recommande que soient prodigués des soins « fondés sur les données acquises de la science » (article 32), que le diagnostic soit élaboré « en s’aidant dans toute la mesure du possible des méthodes scientifiques les mieux adaptées » (article 33) et que ne peuvent être proposés « comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé ».

Rappelons que l’OMS recommande, à l’intention des médecins, que « le traitement des individus touchés doit se concentrer sur les symptômes sanitaires et sur le tableau clinique et non sur le ressenti de la personne quant à la nécessité de réduire ou d’éliminer les CEM à son poste de travail ou à son domicile ». L’Agence rappelle par ailleurs qu’« à ce jour, il n’a jamais été établi que le téléphone portable puisse être à l’origine d’un effet nocif pour la santé » [2,3]. À cela s’ajoute « un parcours médical » qui va coûter très cher à ceux qui le suivent, si l’on en croit les témoignages de patients du Professeur Belpomme [4] : une batterie d’examens est proposée (encéphaloscan, échographie doppler pulsé cervico-encéphalique et échographie carotidienne) pour laquelle il est suggéré de « prévoir 199 euros en supplément de la carte vitale » suivi d’un prélèvement sanguin pour lequel il faut « prévoir entre 300 et 500 € non remboursés ». Sans compter la consultation elle-même et le traitement qui va suivre... Très cher pour les patients, mais aussi pour la collectivité (la sécurité sociale et les mutuelles).

[1] Interview du Professeur Belpomme, Metro, 10 septembre 2010. [2] http://www.who.int/peh-emf/publicat... [3] http://www.who.int/mediacentre/fact... [4] Ces témoignages étaient initialement présents sur la page « Consultation du Pr Belpomme – mode d’emploi » du site ehs-action.org. Nous les mentionnions dans notre éditorial, SPS n° 305, juillet 2013. La page entière a, depuis, été retirée. Elle peut être communiquée par nos soins sur demande.

Références

[1] Nordic Statement EMF 161109
[2] Aurengo A. « Réduire l’exposition aux ondes des antennes-relais n’est pas justifié scientifiquement ». Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine. 2009, 193, no 9, 2127-2130. www.academie-medecine.fr/pub...
[3] Communiqué de presse, radiofréquence et santé, les utilisateurs de portable ont besoin de messages clairs. http://www.academie-medecine.fr/com...
[4] Witthöft M & Rubin GJ, Are media warnings about the adverse health effects of modern life selffulfilling ? An experimental study on idiopathic environmental intolerance attributed to electromagnetic fields (IEI-EMF). J Psychosom Res 2013 ; 74 : 206

1 Environ 3000 publications scientifiques dans les gammes de fréquences de la téléphonie et du Wifi référencées dans la base de données emf-portal.

Mis en ligne le 19 septembre 2014
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