Toxicologie

La dose ne ferait-elle plus le poison ?

par Gérard Pascal - SPS n° 306, octobre 2013

En avril dernier, un grand quotidien du soir titrait dans sa rubrique science et technique « La seconde mort de l’alchimiste Paracelse »1. Le journaliste auteur de ce long article affichait d’entrée sa conviction : le principe édicté par Philippus Aureolus Theophrastus Bombast von Hohenheim, dit Paracelse (1493-1541), serait désormais scientifiquement caduque. « Tout est poison, rien n’est poison : c’est la dose qui fait le poison » affirmait le médecin et alchimiste suisse. Ce principe sur lequel repose l’évaluation des risques des composés chimiques devrait donc être abandonné ? La dose ne ferait-elle plus le poison ?

Cette opinion n’est en réalité pas réellement originale et s’avère être l’aboutissement d’une campagne promue par de nombreuses associations dont l’objectif consiste à persuader l’opinion publique des risques majeurs que courent nos concitoyens en raison de l’activité industrielle et de la présence de composés chimiques de synthèse dans l’alimentation, dans de nombreux produits cosmétiques et ménagers et dans notre environnement en général.

La toxicologie, une discipline mature qui avance

L’évaluation du risque d’exposition aux composés chimiques repose aujourd’hui, pour l’essentiel, sur deux types de courbes dose/réponse en ce qui concerne leurs effets, toutes deux illustrant la mise en œuvre du principe de Paracelse : plus la dose est élevée, plus l’effet est important :
- Une réponse linéaire au-delà d’une dose seuil. En deçà de ce seuil, on n’observe aucun effet. C’est le cas général.
- Et une réponse linéaire sans seuil. Elle concerne les composés génotoxiques et cancérogènes : seule la dose 0 est sans effet.

Toxiques ? Mais à quelles doses ?

C’est sous le titre « Chassez les molécules toxiques ! » que le magazine 60 millions de consommateurs (septembre 2013) publie un dossier sur la présence de produits potentiellement toxiques pré- sents dans notre environnement quotidien : « Pas une famille de produits n’y échappe : aliments, cosmétiques, détergents... tous peuvent contenir des ingrédients indésirables, dont le contact répété peut avoir un impact réel sur la santé. Pour vous aider, nous avons dressé la liste des substances les plus préoccupantes ».

Toxiques, certes, mais à quelles doses ? S’il fallait bannir toute trace d’un produit dès lors qu’il présente le moindre risque à dose donnée, il est probable que nous devrions arrêter de manger, et même de respirer. La dose fait bien le poison, et rares sont les produits qui y échappent, qu’ils soient « naturels » ou « artificiels ». Or, nulle part dans le dossier ne sont mentionnées les notions de seuil, de doses admissibles, de quantités absorbées... Ce qui est traqué, c’est la simple présence.

Bien entendu, il importe d’être attentif, et le rôle d’associations de consommateurs est de contribuer à cette vigilance... Encore faudrait-il le faire de façon rigoureuse et sans visée idéologique.

J-P.K

Or, il se trouve que depuis quelques années, les scientifiques ont mis en évidence un troisième type de courbe et montré que, dans certains cas, la courbe dose/réponse n’était pas linéaire, mais pouvait adopter une allure en forme de U. Ainsi, de faibles doses peuvent avoir un effet plus marqué que des doses moyennes. Un exemple caractéristique de ce type de réponse est celui du Bisphénol A, perturbateur endocrinien utilisé dans la fabrication de polycarbonates, de résines époxy et d’autres matériaux plastiques ainsi que dans les papiers thermiques (tickets de caisse en particulier). La source alimentaire est la principale cause d’exposition du consommateur en Europe.

Il existe une discussion scientifique justifiée pour savoir s’il y a une dose sans effet de ce composé, et si oui, à quel niveau elle se situerait. Ainsi, pour ces produits, une dose journalière admissible (DJA), calculée sur la base des études classiques de toxicologie, peut s’avérer trop élevée et doit être reconsidérée. En effet, ces études ont recherché, chez les rongeurs de laboratoire, les effets de doses moyennes à fortes (situées sur la partie basse – arrondie – ou sur la jambe droite du U), mais pas de très faibles doses (situées sur la jambe gauche du U) qui, pourtant, manifestent un effet toxique.

Cette découverte a été réalisée par des « toxicologues classiques » et les résultats, publiés dans les grandes revues de toxicologie, sont partagés par la communauté scientifique. Les agences de santé se saisissent du sujet et évaluent les conséquences. Ceci est à l’origine de questions majeures (voir par exemple [1,2,3]) qui concernent la définition des perturbateurs endocriniens, la méthodologie destinée à différencier leurs effets physiologiques dans le cadre de l’homéostasie, des effets ayant une signification toxicologique, l’identification de ceux qui répondent à une relation dose/réponse en U (ce qui est loin d’être le cas de tous...). Bref, la science et la connaissance, en avançant, ouvrent de nouvelles perspectives et remettent parfois en cause certains acquis. Mais tout ce qui a fondé la discipline n’est pas à mettre à la poubelle. Très loin s’en faut, et en particulier ce qui concerne les résultats de toxicologie en termes de santé publique.

La rhétorique du bonneteur

Pourtant, à l’aide d’un extraordinaire tour de bonneteau, des « marchands de peur » voudraient nous persuader que tous les composés de synthèse sont potentiellement des perturbateurs endocriniens dont la courbe dose/réponse n’est pas « monotone » (linéaire), mais en forme de U, et ainsi que toutes les évaluations conduites jusqu’à présent auraient minimisé les risques. La moindre trace de composés chimiques (sous-entendu artificiels) pourrait être à risques, et même davantage qu’à des doses plus importantes. Bref, en un mot, que la toxicologie se serait totalement fourvoyée et serait à complètement reconsidérer...

L’« effet cocktail »

Plus grave encore, nous dit-on, serait l’« effet cocktail »1. Les composés toxiques, même à faible dose, sont présents en mélange et vont agir en synergie, augmentant encore le risque pour le consommateur. Les toxicologues ne se seraient pas préoccupés de cet aspect ! Heureusement, ils ont, depuis longtemps, pris en compte dans leurs évaluations la présence simultanée de composés qui ont le même mode d’action dans le cas des dioxines ou des pesticides organophosphorés inhibiteurs de cholinestérase. On peut alors attribuer à chaque molécule un « coefficient de toxicité » comme dans le cas des dioxines, pour tenir compte de l’effet d’un mélange. Lorsque plusieurs composés sont présents, ayant des cibles et des modes d’action différents, la question est plus délicate : ils peuvent agir en synergie certes, mais aussi être antagonistes ou, c’est sans doute le cas le plus courant, ne pas manifester d’interactions. Des travaux expérimentaux, difficiles, sont en cours, en particulier à l’INRA, dans des projets européens, dans les agences (ANSES, EFSA...)2.

G.P.

1 Ainsi la réalisatrice Marie-Monique Robin, auteur d’un documentaire partisan Notre poison quotidien, déclarait-elle dans Télérama le 28 janvier 2011 : « il faut savoir que 100 000 produits chimiques sont apparus depuis la seconde guerre mondiale et qu’on n’a jamais évalué les conséquences de ces produits lorsqu’ils sont mélangés, ce que l’on nomme "l’effet cocktail". Aujourd’hui, il y a du poison partout, qui rentre dans la nourriture, et on essaie simplement de faire en sorte que les gens ne tombent pas raides morts tout de suite ! ».
2 Les 10 et 11 décembre 2013, en collaboration avec les agences allemande et danoise, l’ANSES organise à Paris un colloque sur le thème « Les effets cumulés des expositions aux substances chimiques » (http://www.anses.fr/fr/content/les-...

À partir d’un composé qui pose la question d’une approche toxicologique spécifique, certains en ont fait un cas général, laissant accroire que tous les produits phytosanitaires sont des perturbateurs endocriniens potentiels (la grande majorité de ceux qui l’étaient, comme le DDT et son métabolite le DDE, sont aujourd’hui interdits), que la plupart des additifs alimentaires le sont également et qu’en extrapolant encore un peu plus, tous les composés chimiques de synthèse qui sont des constituants des produits industriels utilisés dans tous les domaines de l’activité humaine répondent à des courbes dose/réponse en U.

Ainsi, les risques de tous ces composés auraient été sous-estimés, il ne serait pas possible de définir des seuils en deçà desquels ceux-ci seraient négligeables. Il faudrait donc s’en débarrasser à brève échéance... Pour ne faire appel qu’à des composés naturels ?

Le « naturel » et l’« artificiel »

Soulignons que cette rhétorique de séparation entre produits issus d’une synthèse chimique, qualifiés d’« artificiels » et présentés comme étant à risque, et produits dits « naturels », parés de toutes les vertus d’innocuité et de bienfaits, est pour le moins idéologique (voir encadré). Le naturel n’est pas nécessairement bon et l’artificiel n’est pas forcément dangereux (il est par contre beaucoup plus contrôlé).

Il faut savoir qu’à l’analyse, de très nombreux composés naturels se sont révélés toxiques (voir par exemple [4]). Les mêmes toxicologues qui ont mis en évidence le risque ont également établi des doses en dessous desquelles la consommation de composés naturels était sans danger... Faudrait-il également remettre en cause ces évaluations... parce que fondées sur une application caduque du principe de Paracelse ?

Le « naturel » forcément bon ?

Le naturel serait sain par essence, le chimique (sous-entendu l’« artificiel », car tout est chimique en réalité) serait suspect. C’est du moins ce dont certains courants de pensée voudraient nous convaincre. La réalité est bien différente : la nature n’est ni bonne, ni mauvaise... elle est, tout simplement. Et comme le rappelait John Stuart Mill, philosophe et économiste anglais du XIX e siècle : « ce qui saute aux yeux, c’est que la Nature accomplit chaque jour presque tous les actes pour lesquels les hommes sont emprisonnés ou pendus lorsqu’ils les commettent envers leurs congénères. Selon les lois humaines, le plus grand crime est de tuer. Or la Nature tue une fois chaque être, souvent après des tortures prolongées, pareilles à celles qu’infligent délibérément à leurs semblables les pires monstres dont l’histoire nous rapporte les méfaits [...] ».

La liste des produits naturels mais toxiques est très longue, y compris parmi ceux d’utilisation courante. Une partie d’entre eux a fait l’objet d’évaluations de toxicité et une analyse du risque (s’appuyant sur le principe de Paracelse...) a permis de définir les conditions de leur consommation. Ainsi, pour ne prendre que quelques exemples, la solanine et la chaconine (glycoalcaloïdes présents dans les pommes de terre, les tomates, les aubergines), l’estragole (présent dans l’estragon, le basilic, le cerfeuil), la coumarine de la cannelle sont des toxiques que la sélection végétale ou les pratiques culinaires ancestrales ont maintenu à des taux suffisamment bas dans notre alimentation, sans influence néfaste sur la santé. Faut-il également rappeler que des produits dits naturels ont été directement à l’origine d’intoxications ?

Rappelons également cette étude [5] qui établit que « dans une simple tasse de café, les produits chimiques naturels, connus comme étant cancérigènes chez les rongeurs, représentent en poids l’équivalent d’un an de consommation des pires pesticides de synthèse connus comme étant cancérigènes, alors que seulement 3 % des produits chimiques naturels contenus dans le café torréfié ont été correctement testés en termes de cancérogénèse ». Les auteurs soulignent, bien entendu, que « ceci ne signifie pas que le café ou les pesticides naturels soient dangereux pour la santé »... Là encore, la dose fait le poison.

J-P. K.
Références
[1] Dekant W. and Colnot T., « Endocrine effects of chemicals : aspect of hazard identification and human health risk assessment », Toxicology Letters, 2013, in press.
[2] UK REACH Competent Authority, « UK views on the issue of whether or not a threshold can be determined for endocrine disruptors identified as Substances of Very High Concern under REACH, 2013 ».
[3] Società Italiana di Tossicologia (SITOX), « A report of the Italian Society of Toxicology Task Force on Endocrine Disrupting Chemicals Expert Consensus Documents », Juin 2013.
[4] Ruth Williams, "Cancer causing Herbal Remedies", The Scientist, News and Opinions, Daily news, 7 août 2013.
[5] « Paracelsus to parascience : the environmental cancer distraction », Bruce N. Ames, Lois Swirsky Gold, Mutation Research 447_2000.3-13. http://potency.berkeley.edu/pdfs/Pa.... Traduction de la rédaction.

1 Stéphane Foucart, « La seconde mort de l’alchimiste Paracelse », Le Monde, science et techno, 11.04.2013.

Mis en ligne le 5 mai 2014
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