Bruno Bettelheim ou la fabrication d’un mythe. Une biographie

Richard Pollak, traduction d’Agnès Fonbonne. Les Empêcheurs de penser en rond, Le Seuil, 2003. 525 pages. 24 €

Note de lecture de Monique Bertaud - SPS n° 260, décembre 2003

C’est plus de trente ans après avoir été confronté à un mensonge éhonté de celui qui a été un des maîtres à penser du XXe siècle que le journaliste Richard Pollak entreprend la biographie de Bruno Bettelheim.

Poussant ses investigations dans les bibliothèques et les archives à Vienne, Amsterdam, Dachau, Buchenwald et aux USA, interrogeant plus de 100 personnes, y compris les proches, épluchant la correspondance, confrontant les livres et les articles de Bruno Bettelheim à de très nombreuses références bibliographiques, l’auteur nous fait pénétrer dans la forteresse bâtie sur le sable.

Petit-fils et fils de riches négociants en bois, la mort de son père l’oblige à interrompre ses études en histoire de l’art et en commerce international pour reprendre l’entreprise familiale à 23 ans. Bien qu’évoluant dans la haute société viennoise, ce drame ruine son désir farouche de s’intégrer pleinement à l’élite intellectuelle qu’il fréquente.

Pris dans une rafle en 1938, il est déporté à Dachau puis à Buchenwald, d’où il est libéré au printemps 1939 grâce à des pots-de-vin alimentés par l’argent qu’il réclame à sa mère et à des relations de sa femme émigrée aux USA.

En entrant dans le port de New-York, il dit : « une nouvelle vie s’ouvre à moi ».

Dès lors, avec un art consommé de la manipulation et de l’intoxication, mettant à profit les bouleversements de la seconde guerre mondiale, il parvient à se construire un passé aussi prestigieux que mythique.

Dosant subtilement séduction et provocation, grâce au monde médiatique tombé sous le charme de son talent de conteur, et en dépit des critiques des professionnels qui passent inaperçues du grand public, il va, avec un opportunisme sans faille durant des décennies, glaner, plagier, usurper, élaborer des théories sans fondement, affirmer des résultats invérifiables. Il jettera l’anathème sur des groupes fragilisés, les juifs sous le nazisme, les internés des camps, les mères d’enfants autistes, les jeunes pacifistes, tandis que son entregent remarquable lui permettra de récolter, auprès des puissants, des fonds privés considérables pour l’école d’orthogénie, où les seuls Noirs admis sont les domestiques. Il y règnera en maître absolu en déstabilisant en permanence ses collaborateurs pour mieux les exploiter.

« Nous devons vivre en nous fondant sur les fictions, non seulement pour donner un sens à notre existence mais aussi pour la rendre supportable.1 » Aveu de fragilité ou stratégie de gourou ? Sans doute un peu les deux, comme le montre le travail scrupuleusement documenté de Richard Pollak qui nous permet de comprendre comment le talent d’un escroc hors du commun peut manipuler l’opinion publique grâce à la complicité médiatique.

1 Bruno Bettelhein, Le poids d’une vie (page 144-145), Robert Laffont, 1991.

Mis en ligne le 16 juillet 2004
10284 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !