Regards sur la science

Les OGM dans l’Union européenne vus par un Américain

par Louis-Marie Houdebine - SPS n° 305, juillet 2013

J.A. Bobo, un conseiller du Secrétaire d’État des USA J. Kerry, a rencontré récemment un certain nombre de chercheurs et responsables politiques de l’UE impliqués dans l’utilisation des OGM. Il a en particulier été interviewé par un journaliste britannique qui a résumé ses propos [1]. J.A. Bobo considère comme désastreuse la gestion des OGM dans l’UE qu’il invite à appuyer ses décisions sur des bases scientifiques et non exclusivement politiques. Il constate le blocage de ce dossier qui n’évolue pas à l’inverse de ce qui se passe dans le reste du monde [2]. Selon lui, le blocage ne sautera qu’à la faveur d’une crise qui ne manquera pas de se produire. Les agriculteurs de l’UE vont en effet se trouver dans une situation commerciale intenable en face de producteurs mondiaux qui sont de plus en plus capables de mettre sur le marché, à des prix avantageux, des aliments de qualité pour les animaux et les consommateurs humains. L’UE va se retrouver dans l’incapacité de répondre à la demande mondiale de nourriture. Le manque à gagner des agriculteurs de l’UE dans l’impossibilité de cultiver des OGM risque de devenir insupportable [3,4].

La menace d’une crise alimentaire pour les animaux d’élevage de l’UE a déjà été annoncée en 2007 [5]. D. Boy (Chercheur au Cévipof : Centre de recherches politiques de Sciences Po, Paris), de son côté, constate que le blocage anti-OGM est une crise atypique en particulier par son inhabituelle persistance, spécialement en France. La communauté scientifique a totalement échoué dans sa communication auprès de l’opinion publique. D. Boy ne croit pas à un renversement spontané de cette situation. Selon lui, un changement d’opinion des Européens pourrait s’amorcer si la crise annoncée devenait une réalité ou s’il apparaissait clairement que certains OGM apportent plus d’avantages que de risques pour les consommateurs humains, en particulier ceux des peuples défavorisés [6]. Ce pourrait être le cas avec le riz doré enrichi en vitamine A dont l’exploitation à grande échelle pourrait commencer en 2013.

J.A. Bobo note tout de même que deux ministres britanniques en charge de l’agriculture se sont clairement prononcés en faveur d’une mise en œuvre intensive des biotechnologies végétales et d’un assouplissement des règles appliquées à l’utilisation des OGM dans l’UE. Le renoncement récent de l’opposant britannique M. Lynas à ses thèses vigoureuses anti-OGM [7,8] est peut-être un autre signe du début d’un déblocage. Une observatrice néerlandaise n’est pas plus optimiste mais elle espère que les discussions sur la politique agricole commune de l’UE – qui auront lieu au cours de la période 2014-2020 – permettront de donner enfin aux biotechnologies végétales la placequ’elles devraient avoir [9]. Il serait en effet temps que l’UE sorte de cette situation avant d’avoir perdu son savoir-faire et ses experts dans ce domaine. En attendant, les autorités suisses ont protégé des champs contre les destructeurs d’OGM pour pouvoir poursuivre les expérimentations [10].

Une question demeure : quelle était la vraie raison de la visite de J.A. Bobo ? Peut-être une préparation des négociations commerciales entre les USA et l’UE qui doivent avoir lieu prochainement. L’utilisation des semences OGM des USA encore refusées par l’UE et qui n’a pas jusqu’à maintenant fait l’objet d’un conflit sera très probablement discutée. On peut s’attendre à ce que les USA acceptent encore le refus des OGM par l’UE mais contre des compensations sur d’autres échanges de produits agroalimentaires. Ce refus aura un coût économique et des retombées négatives importantes sur l’emploi. Cela pourrait concerner l’obtention ainsi que le commerce des variétés de plantes provenant de sélection classique et qui constituent une base essentielle pour des croisements avec des OGM. La France a, dans ce domaine, une place enviée dans le monde. Cette position est de plus en plus menacée. Les négociations et les accords qui en seront issus pourraient en effet contraindre la France à céder ses précieuses variétés. Les citoyens de l’UE doivent connaître le prix de leur entêtement à refuser les OGM qui donnent satisfaction dans le reste du monde.

[1] Case P. Food crisis will prompt GM foods rethink, says US aide. Tuesday 05 March 2013
[2] ISAAA (International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications) 2012, http://www.isaaa.org
[3] Park J., McFarlane I., Phipps R. and Ceddia G. The impact of the EU regulatory constraint of transgenic crops on farm income. 2011, New Biotechnology doi :10.1016/j.nbt.2011.01.005
[4] L.M. Houdebine. À qui ne rapportent pas les OGM ?, SPS n° 298, 2011
[5] Mitchell P, Europe’s anti-GM stance to presage animal feed shortage ? 2007, Nature Biotechnology. 25, 1065-1066.
[6] Boy D, OGM l’opinion des Européens. 2012, Futuribles. 383, 119-134. DOI :http://dx.doi.org/10.1051/futur/383119
[7]. Bosch T. La confession-choc d’un célèbre écologiste devenu pro-OGM. 2013, www.slate.fr/story/66861/ogm...
[8] La force de conviction des arguments scientifiques. Science et pseudo-sciences, n° 304, avril 2013, p. 77.
[9] Fresco L.O., 2013. The GMO stalemate in Europe. Science. 339 (6122), 883. doi : 10.1126/science.1236010.
[10] Romeis J., Meissle M., Brunner S., Tschamper D., Winzeler M. 2013. Plant biotechnology : research behind fences. Trends Biotechnol. 31(4), 222-224. doi : 10.1016/j.tibtech.2013.01.020.

Mis en ligne le 7 janvier 2014
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