Suicide écologique à l’Île de Pâques : ce qu’en dit l’archéologie

par Nicolas Cauwe, Morgan De Dapper et Dominique Coupé - SPS n° 305, juillet 2013

Sauf indication contraire, toutes les photographies illustrant cet article sont de Nicolas Cauwe © Musées royaux d’Art et d’Histoire.

Les habitants de l’Île de Pâques, confrontés au déboisement de leur terre, ont su s’adapter. Ils maîtrisaient leur agriculture, géraient les ressources en eau potable, ne possédaient pas beaucoup d’armes de guerre et ne détruisirent rien de leur patrimoine. L’écocide (le suicide écologique ou effondrement d’une civilisation suite à son action de destruction de son environnement) est une théorie que la recherche scientifique et archéologique ne corrobore en aucune manière. Pour autant, le monde ne fut plus le même après la disparition des arbres. Mais l’adaptation prima sur la déconfiture.

La littérature de vulgarisation portant sur l’Île de Pâques (Rapa Nui, en polynésien) est surabondante. Au delà de la qualité variable de cette copieuse production, quelques idées y restent ancrées envers et contre tout : Rapa Nui est assurément une terre de « mystères » – sans que ce terme ne soit clairement défini – et, avec l’assèchement de la mer d’Aral, forme un des plus beaux exemples « d’écocide », concept éminemment à la mode. Le thème du mystère n’est guère compliqué à réfuter, d’autant qu’il ne camoufle jamais que naïveté et ignorance. Par contre, la déforestation de l’île – et donc la transformation assez radicale de l’environnement – est assurée par de nombreuses analyses difficilement réfutables. Mais, on en a déduit des conséquences funestes : famines, destruction des monuments, basculement des statues..., in fine guerres fratricides. Qu’en est-il exactement ?

La découverte de l’île au XVIIIe siècle

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Paysage steppique de l’Île de Pâques
Autrefois entièrement couverte d’arbres variés, l’Île de Pâques est désormais une vaste steppe. Le point culminant de ce déboisement est assez récent (milieu du XVIIe siècle de notre ère)

Les voyageurs européens du XVIIIe siècle furent très étonnés du paysage qui s’offrait à eux en approchant de l’Île de Pâques, unique terre du Pacifique couverte d’une steppe : point de jungle aux milliers de palmiers, arbres à pain et autres bois de santal. Avec les troncs flottés que les courants portaient rarement jusqu’aux rivages de Rapa Nui, de maigres buissons formaient les seules possibilités d’acquérir du bois. Autant dire, pas grandchose. Les barques indigènes, qu’il fallait écoper sans cesse, étaient faites de planchettes plus ou moins bien assemblées ; dans leurs fours, les femmes n’utilisaient pour combustible que des herbes sèches et de petites brindilles ; les maisons étaient couvertes d’un toit de chaume maintenu vaille que vaille sur une armature assez légère. De plus, pas de cours d’eau visible, tandis que les champs étaient encombrés de quantités de cailloux de basalte. Excepté les grandioses statues (moai, dans la langue locale), dont plusieurs étaient toujours dressées à l’époque, le spectacle proposé aux premiers explorateurs n’était pas vraiment enthousiasmant. Aucune richesse visible, pas même la simple quiétude à l’ombre d’un cocotier arrosé par un ruisselet d’eau fraîche.

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Vallée du Papeno à Tahiti
Sur la plupart des îles volcaniques du Pacifique, la forêt forme une part importante du paysage. Mais, sur ces terres, les reliefs sont aigus et seules les côtes et les vallées ont été colonisées par l’humanité, laissant les pentes des volcans couvertes d’une jungle.

Cette situation provoquait une distorsion entre l’architecture cultuelle, pour le moins impressionnante, et la faiblesse des moyens techniques envisageables pour l’édifier.

Les insulaires n’avaient d’ailleurs aucun souvenir d’arbres d’une certaine ampleur, dont les troncs auraient pu les aider à déplacer leurs statues géantes. Certains en déduisirent qu’une civilisation techniquement plus avancée avait précédé les Polynésiens et érigé les moai. On ne sait pourtant où trouver cet autre univers culturel, ni pourquoi il aurait disparu. Une légende très célèbre à Rapa Nui évoque deux civilisations qui se seraient affrontées, entraînant la disparition de l’une d’entre elles (voir encadré).

Certains des premiers explorateurs européens, encore ignorants du contexte mythologique, furent plus raisonnables. Ainsi, Jean-François Galaup de Lapérouse, envoyé dans le grand océan par Louis XVI impressionné par les voyages de James Cook. Lapérouse estima, en avril 1786, que l’Île de Pâques avait sans doute été déboisée par quelque œuvre humaine. Il nota aussi, fort de son expérience de l’Île de France (Île Maurice), qu’une terre perdue dans l’océan, une fois privée de ses grands arbres, ces derniers ne repoussaient que très difficilement, à moins d’être protégés d’une manière ou d’une autre des vents du large.

Un déboisement avéré mais relativement récent

La fin du XXe siècle fut plus propice à des recherches scientifiques. Ainsi, Catherine et Michel Orliac, du CNRS, analysèrentils des milliers de charbons de bois récoltés en stratigraphie et dans d’anciens foyers [1] ; de son côté, John Flenley, palynologue (spécialiste des pollens) néozélandais, procéda à des sondages dans les lacs enfermés dans les cratères de quelques volcans. De toutes ces études, il ressort que les Polynésiens qui débarquèrent à Rapa Nui, sans doute aux environs du IXe ou du Xe siècle de notre ère, furent confrontés à un pays entièrement couvert d’une jungle luxuriante, dans laquelle les palmiers géants (Jubea chilensis) rivalisaient avec des variétés d’acacias, de bois de rose, de banians... Rapidement, des clairières furent ouvertes par les colons, afin d’installer leurs villages et d’y développer une agriculture indispensable. Le point culminant de la déforestation se situe au milieu du XVIIe siècle, soit une centaine d’années avant l’arrivée des Blancs. Point d’anomalie donc à Rapa Nui, sinon une activité humaine suffisamment importante pour accélérer un processus assez universel. Mais pourquoi à l’Île de Pâques seulement, une telle ampleur jusqu’à un défrichage aussi absolu ? Lapérouse, encore lui, en avait une idée : les reliefs de Rapa Nui sont moins exigeants et pas aussi aigus qu’ailleurs en Polynésie, où seules les côtes et les vallées sont colonisables ; ici, toute la surface était habitable et le fut sans doute. Mais les Orliac pensent que le phénomène fut beaucoup plus brusque et redevable à une crise climatique, plus fortement ressentie que dans les îles plus occidentales. Ces divergences mises à part, il est définitivement acquis que la steppe de l’Île de Pâques résulte d’une transformation du paysage dont le point culminant est relativement récent, quelle que fut la part des hommes et celle de la nature.

Une légende pour reconstruire l’histoire ?

Une légende, très célèbre à Rapa Nui, évoque deux populations, l’une au physique élancé à laquelle on attribua sur le tard de courtes oreilles, l’autre plus corpulente et dont les lobes auraient été allongés. Ces deux groupes se seraient affrontés, les « Courtes-Oreilles » réduisant leurs rivaux à néant, en les jetant dans un grand foyer. Les Polynésiens seraient-ils cette race gracile qui dut se défaire de concurrents dominateurs, plus ingénieux mais vaincus par la ruse ? Quoi qu’il en soit, il y a toujours quelque danger à prendre les légendes au pied de la lettre. C’est d’ailleurs faire un usage particulièrement pernicieux de l’anthropologie que de confondre l’étude d’une société vivante avec la tentative d’en retracer un passé long de plusieurs siècles. Considérer les traditions orales et les mythes comme la relation de faits historiques relève d’une erreur impardonnable : ce cortège de récits, comme partout ailleurs dans le monde, raconte une façon d’entrevoir l’univers, non la transposition fidèle des faits de jadis. S’ajoute, dans le cas spécifique de Rapa Nui, la faible ancienneté de la plupart des légendes, enregistrées seulement à partir des années 1860, après plusieurs décennies de souffrances majeures endurées par les Pascuans, suite au contact avec les Blancs. Ces textes n’en ont pas moins de valeur, mais ils relèvent d’abord de la reconstruction culturelle à laquelle les rares Rapanui survivants ont dû recourir pour sauver leur monde en perdition, sous le coup d’exactions venues de l’extérieur.

À quelle période les statues ont-elles été érigées ?
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Ahu Nau Nau, plage royale d’Anakena, côte nord ; monument restauré il y a une trentaine d’années.

Actuellement, le plus ancien monument à statues connu (Ahu o Rongo) est daté de la fin du XIIIe siècle ou du début du suivant (datation par le Carbone 14 de la couche de déforestation par brûlis immédiatement sous-jacente aux fondations de la construction, mais aussi datation d’outils en obsidienne associés à l’Ahu o Rongo, selon le principe du taux d’hydratation 1). Les derniers monuments ont été érigés au début du XVIIe siècle. Dans ce dernier cas, on ne possède pas de mesures directes. Par contre, on a pu procéder à la datation des squelettes qui ont été inhumés dans des caveaux ou des fosses postérieurs à l’usage des monuments, car creusés à travers eux ; les plus vieux de ces squelettes appartiennent au milieu du XVIIe siècle.

1 Lors de la taille de l’obsidienne, une couche hydratée commence à se former sur la surface nouvellement exposée. La mesure de l’épaisseur de cette surface permet une estimation du temps écoulé entre la taille d’un objet et sa découverte lors de fouilles archéologiques.

Le déboisement de l’Île de Pâques est donc un fait rigoureusement avéré, même si tous les détails de ce processus ne sont pas encore clairement établis et que les débats entre spécialistes se poursuivent. Quoi qu’il en soit, on ne peut que difficilement accepter que le phénomène n’engendra aucune conséquence. Vivre à la lisière d’un domaine forestier, riche en ressources variées (fruits comestibles, bois d’œuvre, combustible, fibres pour la confection de textiles...) n’implique certainement pas les mêmes pratiques économiques – et donc sociales – que l’exploitation d’une steppe monotone.

Une crise économique provoquant des guerres ?

Aussi, plusieurs hypothèses ont-elles été avancées. Celle d’une crise économique entraînant des guerres intertribales semble, en première approche, rendre compte de tous les faits : les statues associées aux plates-formes cultuelles sont désormais au sol, ce qui résulte sans doute de faits violents (en 1838, l’amiral français Abel-Aubert Dupetit-Thouars fut le dernier à en avoir vu une debout) ; les plates-formes elles-mêmes semblent avoir été partiellement détruites ; les récits traditionnels regorgent de batailles ou de règlements de comptes peu tendres ; la carrière où les moai étaient sculptés paraît avoir été subitement abandonnée, laissant statues achevées ou incomplètes en l’état, comme si les artisans avaient lâché leurs outils pour répondre aux besoins plus urgents de leur survie ; sur les anciens chemins, des géants de pierre gisent, sans doute délaissés pendant leur transport. Tout cela sent le sauve-qui-peut.

Quand et pourquoi la population a-t-elle périclité ?

La seule époque où nous soyons sûrs que la population ait périclité est le XIXe siècle, sous le coup de maladies importées (surtout la petite vérole), et de raids esclavagistes depuis le Pérou. En 1872, l’explorateur français Alphonse Pinart ne compta plus que 111 habitants ! Par contre, la thèse d’une chute démographique antérieure à l’arrivée des Blancs n’est illustrée par aucun fait observable. Il en va seulement d’une logique théorique qui voudrait que le déboisement ait provoqué des famines et donc des guerres, in fine un dépeuplement drastique.

Or, aucune de ces conséquences prêtées au déboisement ne peut être vérifiée, mais il existe des éléments allant dans l’autre sens : bonne alimentation des Pascuans des XVIIe et XVIIIe siècle (étude des isotopes stables de l’azote et du carbone dans les squelettes de cette époque) ; développements importants de l’agriculture à la même période (études de terrain des systèmes d’exploitation agricole) ; non destruction des monuments ; possibilité de prélèvements d’esclaves au début du XIXe siècle, ce qui implique un stock démographique relativement important et non une société décimée par des décennies de guerres...

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Ahu te Niu, plate-forme cultuelle de la côte nord-ouest
Sous de petites collines de cailloux se cachent les anciens monuments, toujours intacts sinon leurs statues qui ont été couchées. L’apparence de ruines n’est donc que factice et les monticules qui recouvrent les ahu-moai forment, en réalité, une fermeture pour des plates-formes cultuelles dont l’usage n’était plus nécessaire.

Le processus qui mena à ces guerres a été reconstruit de façon théorique : les installations humaines auraient lentement imprimé leur marque sur le paysage, dont la couverture se transforma insidieusement, jusqu’à un déboisement quasi exhaustif ; le phénomène entraîna des réductions drastiques de toute une série de ressources, avec pour conséquence l’émergence de disettes sérieuses, résolues dans la violence. L’étude la plus sérieuse de toute cette histoire a été établie par le palynologue néo-zélandais John Flenley et l’archéologue britannique Paul Bahn [2]. Mais, le chantre de cette vision catastrophiste de l’histoire de l’Île de Pâques est l’États-Unien Jared Diamond [3], qui publia en 2002 un ouvrage intitulé Collapse (Effondrement), rapidement traduit en de nombreuses langues et qui est devenu un authentique best-seller. Le point le plus faible de toutes ces démonstrations reste, cependant, l’absence de données archéologiques tangibles pour assurer la logique du raisonnement. Cette lacune peut paraître surprenante, mais l’étude de l’Île de Pâques fut longtemps marquée par des idées préconçues, dont on ne commence à comprendre la faiblesse que depuis peu. La première d’entre elles fut l’inutilité longtemps attribuée aux fouilles archéologiques. Rapa Nui est une terre volcanique où tout semble pétrifié et cette apparente absence de sédiments meubles a fait renoncer à beaucoup de travaux de terrain. De timides excavations furent pourtant entreprises avec succès pendant la Première Guerre mondiale par l’anthropologue britannique Katherine Routledge [4]. Mais il fallut attendre 1955 et l’expédition du célèbre norvégien Thor Heyerdahl [5] pour qu’une véritable exploration des archives du sol soit enfin entamée. Cette faiblesse quantitative des études archéologiques tient également à notre perception des sociétés du Pacifique, hier encore appelées primitives. Inconsciemment, nous avons tendance à percevoir la « tradition » comme une « stagnation », ce qui entraîne la conception d’un passé toujours vivant, car inlassablement perpétué sans grands changements. Aussi, l’interrogation des « anciens » est-elle supposée surseoir aux aléas des vestiges archéologiques, toujours partiels, triés par le hasard et le temps, essentiellement matériels (idées, organisation de la société, croyances... ne laissent pas de traces directes dans le sol), voire inféodés à l’intuition des chercheurs qui ne peuvent pas toujours justifier les raisons d’avoir creusé ici plutôt que là. Les travaux de ces dernières années ne laissent, cependant, plus de doute : la divergence entre la mémoire orale, où il est abondamment question de guerres intertribales, et les archives du sol ne cesse de croître. Les récits traditionnels ne sont en rien illustrés par les résultats des fouilles archéologiques qui, en retour, ne sont nullement éclairées par les histoires qui se racontent encore ! Ainsi, par exemple, les monuments n’ont-ils pas été détruits, mais transformés en nécropole ; les statues n’ont-elles pas été basculées avec violence, mais déposées avec soin face contre terre ; l’analyse des squelettes des habitants de l’époque pour laquelle de la violence est pressentie ne présentent aucune carence alimentaire particulière... La thèse de guerres fratricides est donc largement à remettre en cause.

Les Rapanui ont-ils eu faim et soif ?

Une des conséquences la plus promptement attribuée à la transformation de l’environnement est la pénurie alimentaire. À ce propos, un certain nombre d’avancées ont vu le jour ces dernières années. Un des points les plus fondamentaux est certainement la qualité d’adaptation des Pascuans aux modifications de leur environnement. Ainsi, les recherches d’une équipe allemande, dirigée par Andreas Mieth de l’Université de Kiel [6], mais aussi les travaux de Chris Stevenson de l’Université de Virginie et de Sonia Haoa du Conseil des Monuments Nationaux de l’Île de Pâques [7], ont-ils permis la découverte de traces tangibles d’une transformation des techniques agricoles, passant de cultures sous couvert forestier à une horticulture à ciel ouvert, sans qu’il soit question d’une récession de la rentabilité. Ce processus ne fut pas instantané : il s’établit à travers plusieurs générations jusqu’à parvenir à une technique parfaitement maîtrisée, aujourd’hui connue sous le nom de mulch lithic. Il s’agit de l’utilisation de petits blocs de basalte noir, volontairement éparpillés de façon dense sur les champs cultivés, afin d’obtenir une série de bénéfices. Ces « cailloux » captent la rosée du matin et la redistribuent à la façon d’un goutte-à-goutte vers la racine des plantes, ralentissent l’érosion des terrains mis à nu et diminuent, par leur pouvoir calorique, les écarts de température entre le jour et la nuit. D’autres adaptations sont connues, ainsi la construction de manavai, cercles de pierre d’une hauteur de près d’un mètre, protégeant des vents dominants le pied des bananiers ou d’autres arbrisseaux, tout en assurant le maintien d’un bon taux d’humidité. Des tunnels de lave effondrés furent également mis à contribution, sorte de manavai naturels.

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Un champ couvert de mulch lithique
Le mulch lithique consiste à encombrer une parcelle cultivée d’une multitude de cailloux de basalte, afin de capter la rosée du matin, de retenir l’humidité et de diminuer les écarts de température au sol entre le jour et la nuit. (photo P. Cattelain – © Musées royaux d’Art et d’Histoire)

Au total, il apparaît que les Rapanui ont fait preuve d’une belle ingéniosité, ne connaissant, malgré une transformation du milieu naturel, aucune difficulté particulière à poursuivre la production des denrées qui leur étaient nécessaires. Des témoignages du XVIIIe siècle vont dans le même sens : tant les Espagnols, passés sur cette terre lointaine en 1770, que le comte de Lapérouse, arrivé à Rapa Nui en 1786, ne se privèrent pas de remarquer la qualité et la belle ordonnance de l’agriculture pascuane. Une confirmation éclatante d’une situation alimentaire honorable fut également donnée, il y a peu, par Caroline Polet [8], de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique. Cette biologiste a étudié les isotopes stables – corrélés à la qualité et au type de l’alimentation – de plus de cent squelettes datés entre la fin du XVIIe et le début du XIXe siècle. Il ressort de cette étude que les Rapanui de cette époque, pourtant marquée par le déboisement, étaient bien nourris, mieux que beaucoup de Polynésiens contemporains ailleurs dans le Pacifique. La mortalité infantile n’était pas plus forte qu’à Hawaï ou à Vanuatu ; seules les femmes souffraient d’un régime un peu plus précaire, ce qui nous informe d’abord sur la position de la gent féminine dans la société, plutôt que sur des famines. Enfin, si les légendes de l’Île de Pâques évoquent fréquemment l’importance du cannibalisme, ce dernier n’a laissé aucune trace mesurable dans les os humains. Cette pratique, si elle a existé, devait être occasionnelle, sans rapport aucun avec un besoin pressant en protéines carnées.

Les théories de Jared Diamond sur l’effondrement de la société pascuane à l’épreuve de la science

En 2005, dans son ouvrage intitulé Collapse. How Societies Chose to Fail or Succeed (« Effrondrement. Comment les sociétés décident [sic] de leur disparition ou de leur survie »), Jared Diamond, géographe et biologiste États-Unien, pose la question du possible « suicide » de certaines sociétés, dont les développements culturels ont mené à un cul-de-sac. Les exemples anciens choisis par cet auteur sont l’Île de Pâques, Pitcairn et Henderson pour la Polynésie, les Mayas en Amérique et les Vikings en Europe. Pour l’époque contemporaine, le génocide du Rwanda, Haïti, la Chine et l’Australie sont également sollicités. La question fondamentale de Diamond est celle de la survie des sociétés contemporaines, marquées par une croissance démographique et des besoins économiques qui altèrent l’espace naturel et qui, donc, semblent mener à une impasse. Les exemples historiques illustrent la possibilité de « suicides » face à ce type de situation ; des contre-exemples montrent également que rien n’est inéluctable et que d’autres sociétés ont su surmonter les obstacles (Nouvelle-Guinée, le Japon de l’ère Tokugawa...).

Au registre des critiques, on notera que les cas historiques sollicités par Jared Diamond sont entachés de graves lacunes documentaires : la société pascuane n’a jamais trépassé – même si elle a connu des hauts et des bas, sous l’impact du monde extérieur ; les Mayas ou les Vikings n’ont pas plus disparu, à moins de confondre la perte de leur hégémonie, qui dura un temps, avec un « suicide ». Les Normands ne sont-ils pas ces Vikings qui, grâce à Guillaume le Conquérant, se sont emparés, lors de la célèbre bataille de Hastings (1066), du trône d’Angleterre ? Simplement, l’identité strictement viking s’est délayée insensiblement pour interférer sur d’autres mondes. Il en va de même pour les Mayas dont seul l’empire structuré fut d’une époque, comme tous les empires du monde.

Concernant spécifiquement l’Île de Pâques, Diamond s’est presque exclusivement basé sur la thèse de John Flenley et de Paul Bahn qui ont suggéré l’effondrement de la civilisation de cette île sous le coup de guerres intertribales, consécutives à des famines, elles-mêmes suite logique d’une dégradation de l’environnement. Mais ces chercheurs n’ont effectué sur le terrain que des recherches concernant le milieu naturel. Ils ont d’ailleurs brillamment démontré la transformation de l’environnement, dont on peut difficilement contester aujourd’hui la réalité. Le reste de leur démonstration ne tient, cependant, qu’à des vues théoriques, sans l’appui de données archéologiques concrètes.

Or, ces dernières vont totalement à l’encontre des conséquences pressenties : point de famines, pas plus de trace de guerres... Le traitement de la société maya ou du monde viking, par Jared Diamond, fonctionne de la même manière, l’archéologie hypothéticodéductive prenant le pas sur celle qui essaie d’accumuler les faits et de les prendre tous en compte au fur et à mesure de leur découverte. Or une hypothèse, même apparemment de bon sens, peut-elle être prise en considération dès lors qu’elle néglige une part importante des réalités enregistrées ?

Quant à l’eau, elle est en apparence rare à Rapa Nui. Ailleurs en Polynésie, les masses forestières agrippées sur les flancs des volcans provoquent de fortes condensations qui alimentent de nombreux cours d’eau, phénomène inexistant sur l’Île de Pâques dénudée. Les averses y sont néanmoins fréquentes, mais les précipitations sont rapidement absorbées par le sol poreux. Des résurgences se forment, cependant, à front de mer et des aménagements anciens existent qui empêchaient qu’elles ne se mêlent trop facilement aux eaux saumâtres. Ce système a été particulièrement étudié par Burkhard Vogt [7], de l’Institut archéologique allemand de Bonn. Ce chercheur a également mis au jour des barrages et un bassin de retenue sur une des vallées intermittentes du volcan Terevaka. Ces éléments permettent d’entrevoir que les Pascuans avaient une véritable gestion de l’eau et faisaient face aux difficultés de leur pays. Au total, la thèse d’une famine consécutive à la transformation du paysage est très largement infirmée.

Des guerres qui n’auraient pas laissé de traces

Les guerres qui auraient été la suite logique de la famine n’ont pas laissé plus de traces archéologiques que cette dernière, sauf peut-être les armes qui étaient nécessaires à leur accomplissement. Partout sur la surface de l’île, mais aussi dans les labours et les fouilles archéologiques, d’étranges objets en obsidienne (verre volcanique) sont régulièrement récoltés. Outre la matière première dans laquelle ils ont été taillés, ces ustensiles ont un point commun : la présence d’un pédoncule à leur base, qui servit probablement à leur emmanchement. En 1889, William Thomson, officier de la marine États-Unienne, fut le premier à publier quelques-uns de ces outils et les rangea tous dans la catégorie « pointe de lance ». Depuis lors, ce classement n’a plus jamais été remis en cause et, inlassablement, tout le monde parle de la très grande abondance des lances à Rapa Nui, preuve s’il en est d’une violence guerrière. En polynésien, ces outils sont appelés mata’a, terme aussitôt traduit par « pointe de lance ». Or, mata’a ne signifie rien d’autre qu’obsidienne et, par métonymie, le mot désigne aussi tout objet fabriqué dans ce matériau, sans préjuger de sa fonction. D’ailleurs, certains mata’a sont appointés, d’autres munis d’un tranchant, quelquesuns sont extrêmement massifs et trapus, alors que plusieurs exemplaires sont élancés ou de très petite taille. On remarque aussi des esquilles d’utilisation, tantôt sur les bords, tantôt sur l’extrémité. Tout cela fait désordre dès lors que n’est envisagée qu’une seule utilisation pour tous ces objets. En 2011, Damien Flas, archéologue à l’Université de Liège, prit la peine d’aborder l’étude des mata’a sous l’angle de la technologie, pour découvrir que plusieurs procédés de fabrication étaient utilisés, chaque « chaîne opératoire » engendrant une forme spécifique d’outils [9]. La diversité des formes était donc volontairement recherchée, puisque les tailleurs d’obsidienne modifiaient leurs gestes en fonction de l’ustensile désiré. On est sans doute en présence d’une gamme d’outils du quotidien, dont le nombre ne trahit nullement une pression guerrière. Les Rapanui avaient-ils vraiment des arsenaux pléthoriques ?

Mais les guerres laissent d’autres traces. Incendies ou destructions, par exemple, forment le lot de tout conflit. Aussi, l’apparente ruine des ahu-moai (plates-formes à statues) serait-elle la conséquence d’actes violents. Les fouilles menées depuis 2001 par les Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, avec la collaboration de l’Université de Gand, ont conduit à d’autres constats [10]. Il est avéré, aujourd’hui, que ces monuments n’étaient conçus que pour un laps de temps relativement bref, trois ou quatre générations tout au plus. Le transport des statues et l’édification des vastes podiums pour les supporter n’étaient donc que des entreprises « éphémères ». Le propos peut paraître étonnant, vu le tonnage des blocs de pierre mis en œuvre, mais le phénomène ressortit pourtant à une nécessité culturelle, démontrée à travers l’exploration récente de plusieurs sites. La clôture de l’usage des ahu était d’ailleurs régie par des cérémonies, dont les dernières traces qui nous soient parvenues sont des épandages systématiques de poussière de scorie rouge sur les terrasses cérémonielles précédant la plate-forme proprement dite, mais aussi le prélèvement de quelques galets de ces mêmes terrasses et l’enlèvement des moai. La vie sociale et religieuse était ainsi rythmée par des constructions, puis des déconstructions tout aussi organisées.

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Flanc méridional du Rano Raraku, volcan qui servit de carrière pour la fabrication des statues
Au Rano Raraku, des centaines de statues, achevées ou non, encombrent les pentes internes et externes du volcan. Cet état de fait est régulièrement interprété comme un abandon de la carrière, suite à une crise, laissant en l’état les colosses destinés à des plates-formes cultuelles.
Le « mystère » du transport des statues

Près de 900 statues sont connues sur l’île. Appelées moai, elles sont constituées de tuf extrait du volcan Rano Raraku. D’une hauteur moyenne de 4 mètres, elles pèsent chacune une dizaine de tonnes. Parmi les nombreux mystères savamment entretenus figure en bonne place la prétendue impossibilité pour les civilisations de l’époque de transporter des statues ou des pierres d’un tel poids. Ces statues ont bien été transportées, leur dispersion à travers toute l’île en fait foi. D’ailleurs, le transport de blocs de pierre d’une dizaine de tonnes n’a strictement rien de prodigieux. C’est même un phénomène d’une banalité écrasante : beaucoup de civilisations de par le monde ont procédé de la sorte, sans connaître nos moyens techniques ! Mais, dans le cas de l’Île de Pâques, nulle réponse précise ne peut déjà être apportée quant aux techniques de transport, car le point de départ n’est toujours pas connu. Qu’ont donc transporté les Pascuans : des statues déjà façonnées dans leurs moindres détails, des blocs bruts ou des ébauches ?

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Atelier de fabrication de statues au Rano Raraku.
Tous les ateliers de sculpture du Rano Raraku sont occupés par des figures incomplètes. Ces dernières sont presque systématiquement interprétées comme un travail inachevé. Or, ces esquisses ne sont pas achevables. Dans l’exemple illustré ici, la tête de profil à l’arrière-plan n’aura jamais de corps, une fissure naturelle de la roche empêchant qu’il soit sculpté ; les deux statues de l’avant-plan ne pourront être détachées de la roche sans qu’une des deux ne soit abîmée, tant elles sont proches l’une de l’autre ; la tête sur le côté droit a été façonnée sur une petite émergence de tuf, sans la moindre place pour le reste du corps.

La thèse de statues complètement achevées est partout présentée, mais elle n’est basée que sur le présupposé que les statues encore présentes dans le volcan-carrière étaient destinées à être un jour charriées, idée que l’archéologie réfute désormais : ces statues ont été volontairement enfouies dans des fosses de plusieurs mètres de profondeur, ce qui est fort peu compatible avec l’espoir d’un jour les déplacer. La deuxième hypothèse (blocs bruts) n’est illustrée par rien de concret, ni pour la valider, ni pour la réfuter. Enfin, la troisième hypothèse (transport d’ébauches) est partiellement démontrée par quelques fouilles que nous avons menées devant des autels à statues. Devant ces monuments, on trouve systématiquement une couche de poussières de tuf (matériau dont sont faites les statues), ce qui tend à prouver qu’un minimum de finition était fait après le transport. Tant qu’on n’aura pas résolu la nature des objets transportés, il est vain de vouloir reconstituer les techniques de transport : déplacer une statue complète, et donc fragile dans ses détails et sa structure, ne représente pas la même opération que le transport d’un bloc à peine mis en forme, et donc nettement moins fragile.

Un nouveau rôle assigné aux statues

Dès le XVIIe siècle, soit à peu près au moment du déboisement maximum de l’île, cette alternance entre constructions et déconstructions disparaît partiellement. L’usage des monuments est toujours interrompu de la même manière, avec le saupoudrage de scorie rouge et l’enlèvement de galets des terrasses. Mais les moai ne sont plus emportés : ils sont désormais couchés au sol, souvent devant leur podium et face contre terre. Dans le même temps ou par la suite, une série de sépultures sont aménagées à travers les anciennes plates-formes, dont de vastes caveaux délimités par des dalles soigneusement taillées et parfois fermés par un moai couché par-dessus.

D’autres tombes sont de simples fosses, rapidement creusées dans la masse des ahu ou au travers des terrasses cérémonielles. Enfin, par-dessus le tout, des amas de pierres (cairns) sont constitués. Désormais, les ahu-moai ne sont plus seulement délaissés selon les coutumes ancestrales, mais transformés en nécropoles et scellés par des cairns qui masquent le tout, statues comprises. Pour qui visite rapidement l’Île de Pâques, ces masses de cailloux sont les éléments les plus visibles et donnent aux ahu-moai un aspect de désolation, confondu par beaucoup avec de la ruine, voire de la destruction. Mais sous les cairns, pourtant, les plates-formes sont toujours présentes. Quant aux statues, réputées avoir été basculées lors de rixes ou de guerres, elles gisent souvent intactes, alignées ou servant de couvercle à des tombes. Rien de cela ne correspond à de la malveillance. Il en va, manifestement, d’un démontage des monuments traditionnels afin de leur assigner un nouveau rôle. Le temps des plates-formes à statues est terminé et les morts, qui autrefois étaient souvent incinérés et dont les cendres étaient dispersées, se retrouvent inhumés dans des caveaux, enfermés sous des cairns, dont ils partagent l’obscurité avec les moai. Le mot condamnation paraît plus approprié que destruction : moai et défunts reçoivent toujours soins et respect (les morts sont inhumés, les statues sont soigneusement posées au sol), mais sont soustraits à la vue, car camouflés sous des cairns. Point d’arme ni de ruines, pas plus de famine : la thèse de « l’écocide » commence sérieusement à vaciller.

La « carrière des statues » : abandon ou transformation ?

Reste le problème de la carrière des statues, installée dans le volcan Rano Raraku, un des sites archéologiques les plus spectaculaires de Rapa Nui. Il existe en ce lieu des dizaines de moai dressés et des centaines de figures inachevées. Ici, les tenants d’une crise rapide et profonde se frottent les mains : aucune explication raisonnable autre que l’abandon soudain ne peut rendre compte de la situation. Et pourtant ! En 1914, la Britannique Katherine Routledge fouilla les abords de quelques statues érigées sur les pentes du volcan. À sa surprise, elle constata que ces moai étaient beaucoup plus grands que ceux que l’on rencontre aux abords des ahu, mais aussi qu’ils étaient enfouis aux deux-tiers dans le sol. Beaucoup pensèrent que cet ensevelissement était dû à l’érosion du volcan Rano Raraku : au fil des années, le tuf décomposé aurait lentement percolé, jusqu’à emballer les statues sur plusieurs mètres de hauteur. Si la proposition devait être fondée, elle impliquerait la très haute antiquité de ces moai, tant il est vrai que des millénaires et des millénaires auraient été nécessaires pour justifier l’ampleur du phénomène. Cela nous mènerait des milliers d’années avant les plus anciennes installations humaines sur l’île ! Force est de constater que ces géants ont été volontairement déposés dans des fosses. Les fouilles organisées en 1955 sous la houlette de Thor Heyerdahl ont livré d’autres pièces à verser au dossier : sous ces moai, les Norvégiens ont découvert des socles et des murets en pierre. Plus récemment encore, en 2010, la Californienne Jo-Anne Van Tilburg [11] a dégagé un de ces colosses, dont la base était enchâssée dans une sorte de cuvette creusée dans la roche. Tous ces détails assurent qu’il ne peut être question de statues exposées aux pieds des ateliers, dans l’attente de leur transport vers quelque plate-forme cultuelle. Elles ont été sculptées et dressées pour rester là.

Quant aux « esquisses » qui encombrent les carrières proprement dites, elles posent également une série de problèmes, dès lors qu’il serait question d’ébauches dont le façonnage aurait été interrompu. Toutes sont encore solidaires de la roche-mère, mais possèdent déjà des visages parfaitement formés. Est-il logique de parachever de si fragiles détails, comme la fine ciselure des oreilles, avant même de détacher le bloc des flancs du volcan ? Mais, le plus étrange est que fort peu de ces figures seraient achevables : des bustes ou des têtes sont sculptés là où la roche s’incurve, ne permettant pas de dessiner un corps ; plus loin, des statues quasiment terminées sont à ce point proches les unes des autres, que certaines devront être partiellement détruites pour permettre l’extraction de leurs voisines ; ailleurs, des failles naturelles sont comme des blessures profondes à travers le corps des « futurs » moai. Rappelons que toutes ces statues ou esquisses sont façonnées dans du tuf, roche formée de cendres volcaniques lapidifiées. Ce matériau tendre est propice à la sculpture, mais est fragile et oblige à quelques limites. Il est pourtant une esquisse de près de 20 m de long, dont le détachement de la falaise est irréaliste.

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Flanc méridional du Rano Raraku, volcan qui servit de carrière pour la fabrication des statues
Les statues complètes qui encombrent les flancs de ce volcan, loin d’être abandonnées, ont été plantées dans des fosses profondes, ne laissant dépasser que les bustes des géants. Il en va d’une transformation de ce site, simple carrière au départ, mais devenu lieu cultuel à part entière.

Ce rapide inventaire de bizarreries n’offre que deux solutions interprétatives : soit les derniers sculpteurs étaient devenus incompétents, essayant à gauche et à droite de créer quelques moai, avant de renoncer devant l’inanité de leurs efforts ; soit toutes ces figures ont été volontairement créées pour habiller le volcan, non pour être extraites un jour. La première solution pêche par sa naïveté, d’autant qu’au cours des siècles précédents, les insulaires ont fait preuve d’une grande compétence, en attestent les centaines de statues associées aux ahu dispersés sur l’île. Une telle tradition peut-elle soudainement disparaître ? Quelques-uns ont pensé qu’il s’agissait peut-être d’essais d’apprentis. Pourquoi pas, mais alors comment comprendre que tous les espaces exploitables du volcan aient été livrés à des débutants sans plus laisser la moindre place aux artistes chevronnés ? On retiendra donc la seconde hypothèse, celle de la récupération des lieux d’extraction pour y installer un art rupestre spectaculaire, qui humanise la roche. Mille faces regardent en tous sens, certaines surmontant un corps, d’autres pas, mais toutes fixant l’horizon, le ciel ou le visiteur d’un regard pénétrant et légèrement hautain. Le but de cet assemblage n’est pas simple à percevoir. Mais, s’il était vraiment question de peupler le Rano Raraku d’êtres efficients, on comprend alors pourquoi tous avaient déjà le visage entièrement apprêté : nez, yeux, bouche et oreilles sont les attributs minimum accordés à ces sculptures, les rendant pourvues de la plupart des sens, donc vivantes. Quoi qu’il en soit de cette interprétation, impossible d’encore classifier ces productions dans la catégorie des œuvres incomplètes. Elles sont volontairement inachevables, de même qu’il a été convenu en toute conscience d’enfoncer aux pieds du volcan d’autres moai, ceux-là entièrement sculptés.

Des carrières transformées en sites cultuels

Tout compte fait, c’est encore à une fermeture que l’on assiste. Les figures inachevables qui occupent les ateliers empêchent d’encore extraire du tuf, à moins de les détruire. Cette transgression était-elle culturellement pensable dans un monde où tout est occupé par des forces ou des esprits ? Les moai dressés quelques mètres en contrebas forment une barrière supplémentaire à toute évacuation de blocs d’une certaine importance. On en déduit que les carrières n’ont jamais été subitement délaissées, laissant le travail en plan, mais qu’elles ont été dûment transformées en un site cultuel à part entière, lieu de rassemblement de centaines d’anthropomorphes qu’il n’est plus jugé bon de disperser à travers l’île. Or, il y a globalement concomitance entre la transformation des ahu en nécropole et cette nouvelle vocation assignée au Rano Raraku. Il est évident que les productions encore en place dans le volcan sont les dernières à avoir été réalisées, car elles empêchent la poursuite de l’exploitation des fronts de taille ; or des moai ont encore été érigés sur des ahu au début du XVIIe siècle. Par ailleurs, les stratigraphies et les datations radiométriques des ahu-moai les plus récents montrent que ceux-ci furent fermés entre le milieu du XVIIe et le début du XIXe siècle. Chronologiquement, tout se place donc dans un mouchoir de poche, ce qui ne veut pas dire que tout fut parfaitement synchrone : c’est d’une période dont il est ici question, non d’un moment.

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Statue couchée sur un des anciens chemins qui permettaient de transporter les moai vers leur destination
Figure du dieu Makemake sculpté en bas-relief et peint en rouge sur la paroi d’une petite grotte de l’îlot de Motu Nui, au sud-ouest de l’Île de Pâques.
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Île de Pâques, le grand tabou
Dix années de fouilles reconstruisent son histoire
Nicolas Cauwe. Versant Sud, septembre 2011, 160 p., 25 €

Enfin, il est souvent question des statues abandonnées le long des chemins. Tantôt couchées sur le ventre, tantôt sur le dos, elles semblent définitivement attendre que les convoyeurs reprennent leur tâche et les mènent jusqu’à leur plate-forme. En 2010 et en 2011, une étude géoarchéologique fut entreprise à leur propos [12]. La combinaison de la géomorphologie (formation et transformation des paysages) et de l’archéologie est ici fondamentale. En effet, ces moai, comme tous les autres restés au Rano Raraku ou couchés devant les ahu, ont subi les outrages du temps, mesurables par la géomorphologie. Les dégâts les plus spectaculaires sont les rigoles creusées à travers le tuf par les précipitations. L’orientation de ces cannelures est tributaire de deux systèmes : la stratification du tuf et la position de la statue. Tel moai debout, sculpté de biais dans la roche, n’aura pas ses cannelures orientées de la même façon que tel autre, couché au sol et taillé dans le sens longitudinal de la matière première. Une analyse du phénomène permet d’assurer que toutes les statues qui gisent le long des anciennes routes furent dressées pendant plusieurs décennies. Par ailleurs, l’archéologie montre que toutes reposent aujourd’hui au sol sans avoir subi la moindre chute. 60 % d’entre elles sont intactes, tandis que celles brisées ont conservé leurs fragments en connexion, ce qui signifie qu’elles se sont fendues après avoir été couchées, non pendant leur basculement. De plus, 80 % de ces moai reposent sur des sols aménagés de mains d’homme, de simples empierrements pour l’essentiel. Il n’en faut pas plus pour se convaincre que ces géants, loin d’être abandonnés en cours de transport, furent érigés le long des chemins, avant de subir le même sort que leur coreligionnaires des ahu, eux aussi étendus en des circonstances préméditées, mais non violentes.

Entrée en scène du dieu Makemake

Au total, les Rapanui qui ont connu le maximum du déboisement de leur île maîtrisaient leur agriculture, géraient les ressources en eau potable, ne possédaient pas beaucoup d’armes de guerre et ne détruisirent rien de leur patrimoine. L’écocide est une idée morte. Pour autant, le monde ne fut plus le même après la disparition des arbres. Mais l’adaptation prima sur la déconfiture. Ces changements s’observent tant au niveau des techniques agricoles, qu’à celui de la vocation des ahu-moai et des carrières du Rano Raraku.

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Figure du dieu Makemake sculpté en bas-relief et peint en rouge sur la paroi d’une petite grotte de l’îlot de Motu Nui, au sud-ouest de l’Île de Pâques
Le dieu Makemake apparaît dans l’art de l’Île de Pâques alors que les ahu-moai (plates-formes à statues) sont passés de mode. Il symbolise les nouvelles valeurs politicoreligieuses qui marquèrent la société pascuane de la fin du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XIXe siècle.

À la même époque, un curieux personnage entra également en scène. Le dieu Makemake, sans doute issu du vieux fonds mythologique, prit du galon et devint la référence majeure de la vie religieuse. Les défunts, désormais relégués dans des caveaux obscurs aménagés dans les ahu périmés et qui étaient autrefois symbolisés par les moai, dorénavant inhumés avec eux ou enfermés au Rano Raraku, cèdent la place à une divinité plus globale. Cette empreinte de Makemake se rencontre partout, sous la forme d’un masque gravé sur mille rochers ou à travers le dessin dans la pierre du tangata manu (l’homme-oiseau), le substitut de la divinité sur l’île. C’est ce culte-là que les premiers explorateurs et missionnaires rencontrèrent aux XVIIIe et XIXe siècles, non celui déjà largement moribond associé aux ahu-moai. Adaptations économiques, modifications religieuses, tout alla de pair pour assurer la continuité de la société, plutôt que son effondrement. Quant à l’utilité de passer des ancêtres aux dieux, il n’en est pas d’explication vérifiable. Mais il est certain qu’une divinité fédératrice fut sans doute plus efficace pour affronter les temps nouveaux que les rois ou les héros divinisés qui ne travaillaient que pour leurs descendants, c’est-à-dire pour des confédérations établies sur des bases familiales ou claniques. Makemake est le symbole de nécessités inédites qui ont forcé les Rapanui à resserrer les rangs.

Traditionnellement, en Polynésie, les dieux créateurs laissent la gestion du monde aux ancêtres. À l’Île de Pâques, ils ont été sollicités pour reprendre en mains leur création. Les Rapanui, partout désignés comme l’exemple à ne pas suivre, car responsables d’une destruction de l’environnement qui leur fut fatale, sont, au contraire, ces gens ingénieux qui surent relever le défi d’un changement de milieu.

Références

[1] Orliac C., Orliac M., 2008. Rapa Nui, l’Île de Pâques. Paris, Louise Leiris, 126 p.
[2] Bahn P., Flenley J., 2012. Easter Island. Earth Island. Hanga Roa, Rapanui Press, 378 p..
[3] Diamond J., 2006. Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Paris, Gallimard (nrf essais), 648 p.
[4] Routledge K., 1919. The Mystery of Easter Island. The Story of an Expedition. London, Sifton, Praed & Co. Ldt, 404 p.
[5] Heyerdahl T., Ferdon E.N. jr (eds), 1961. Report of the Norwegian Archaeological Expedition to Easter Island and the East Pacific. Vol. 1. Archaeology of Easter Island. London, George Allen and Unwin (Monographs of the School of America Research and the Museum of Mexico 24/1), 560 p.
[6] Mieth A., Bork H.-R., 2004. Easter Island – Rapa Nui. ScientificPathways to Secrets of the Past. Kiel, Christian Albrechts Université (Man and Environment), 112 p.
[7] Stevenson C. M., Wozniak J., Haoa S., 1999. Prehistoric Agricultural Production on Easter Island (Rapa Nui), Chile. Antiquity, 73, p. 801- 812.
[8] Polet C., 2006. Indicateurs de stress dans un échantillon d’anciens Pascuans. Antropo, 11, p. 261-270 (www.didac.ehu.es/antropo).
[9] Flas D., 2011. Étude préliminaire des industries en obsidienne de l’Île de Pâques. In : Rapport de la mission 2011 des Musées royaux d’Art et d’Histoire (rapport inédit), p. 50-61.
[10] Cauwe N., 2011. Île de Pâques. Le grand tabou. Louvain-la-Neuve, Versant Sud, 158 p.
[11] Van Tilburg J.A., 2010. www.eisp.org/3527/. Van Tilburg J.A., 2011. www.eisp.org/4095/
[12] Cauwe N., De Dapper M., sous presse. The Road of the Moai, an interrupted Travelator ? In : Cauwe N., De Dapper M., Huyge D. (éds). Proceddings of the Easter Island Conference, Brussels November 2012. Bruxelles, Académie royale des Sciences d’Outre-Mer.

Mis en ligne le 18 janvier 2014
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