Comment fabriquer de faux souvenirs avec une question

L’infaillibilité de la mémoire, un mythe de la psychologie populaire

Scott O. Lilienfeld et al. ont publié récemment un livre intitulé The 50 Great Myths of popular Psychology [1]. Le mythe 11 expose la représentation inexacte selon laquelle la mémoire humaine fonctionnerait comme un enregistreur ou une caméra vidéo, stockant avec précision les évènements vécus. C’est ce mythe qu’une expérience d’une équipe de chercheurs de l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas contribue à démystifier, à la suite des travaux de chercheurs comme Elizabeth Loftus [2]. L’information, reprise par de nombreux médias et blogs français, a envahi le Web ces derniers jours et a donné lieu à des commentaires enthousiastes ou incrédules. Pourtant, jusqu’à présent, le fait que l’on puisse implanter de faux souvenirs dans l’esprit des gens n’a pas passionné les foules, en France.

Exposée dans la revue Science en septembre 2012 [3], une expérience menée par une équipe suédoise de l’Université d’Uppsala sur le syndrome de stress post-traumatique a montré que la mémoire et les phénomènes de reconsolidation sont instables chez les humains et qu’en supprimant la reconsolidation [4], on supprimait la peur. Elle avait été menée sur des humains volontaires, alors que les études de ce genre le sont habituellement sur des rongeurs, avec des médicaments.

Cette fois-ci, c’est une expérience sur le terrain et non plus en laboratoire qu’ont menée les chercheurs de l’Université d’Utrecht [5]. Annoncée dès le 2 mai 2013, l’information a été relayée par plusieurs blogs.

L’expérience sur des soldats en Afghanistan

L’objectif premier de l’expérience néerlandaise était de « tester l’effet de la désinformation à l’extérieur du laboratoire et d’explorer les corrélats de l’effet, notamment l’excitation, la capacité cognitive et la névrose. » sur 249 soldats envoyés en mission en Afghanistan. Deux mois après leur retour, les soldats ont été interrogés sur les facteurs de stress rencontrés sur le terrain. Dans la foulée, on leur a demandé s’ils se souvenaient d’une attaque du camp à la roquette, la veille du Nouvel An. Les chercheurs ont précisé que l’attaque avait été inoffensive, tout en décrivant le bruit de l’explosion et la projection de pierres, ces détails sensoriels ayant pour but de provoquer l’« inflation de l’imagination », mise en évidence par Elizabeth Loftus au cours de ses expériences et propice à l’induction de faux souvenirs, dans la mesure où nous utilisons les détails sensoriels comme indices de la réalité des souvenirs. En effet, nous croyons que plus nos souvenirs comportent de détails sensoriels forts et plus ils sont vrais, alors même qu’ils peuvent être inventés.

L’attaque était fictive.

Deux mois plus tard, huit soldats ont dit se souvenir de l’évènement, les 241 autres ne se souvenant de rien. Sept mois plus tard, 26% ont reconnu l’évènement. Le faux souvenir a paru être corrélé avec de moins bons résultats aux tests cognitifs ainsi qu’à des troubles de stress post-traumatique plus sévères chez ces sujets.

L’originalité de cette expérience

À la différence des expériences précédentes, elle n’a pas été faite en laboratoire avec des sujets volontaires, mais chez des hommes de métier dans le contexte de leur mission, et il a fallu plusieurs mois pour que le faux souvenir soit intégré. De plus, c’est une question et non une affirmation qui a induit le faux souvenir, ce qui montre que les questions sont tout aussi suggestives que les affirmations.

Ce qui est toutefois remarquable, c’est que dans cette expérience comme dans celles de Loftus, Wade, Garry, Read et Lindsay, etc., le pourcentage de ceux qui ont « retrouvé » un faux souvenir est de l’ordre de 25 à 30%.

L’intérêt des expériences sur l’induction de faux souvenirs

Aux États-Unis, ce sont des expériences telles que « Perdu dans un centre commercial », « Bugs Bunny à Disneyland », « Être léché par Pluto », ou encore « Le voyage en ballon » [6], qui ont montré que l’on peut induire de faux souvenirs par la suggestion. Le test du « Voyage en ballon » consistait à présenter à des sujets, dont on s’était assuré auparavant qu’ils n’y étaient jamais montés, une photo truquée d’eux enfants à bord d’une montgolfière, accompagnés d’un membre de leur famille. Au bout de quelque temps, 50% des sujets1 qui n’avaient jamais fait de voyage en ballon, ont raconté ce souvenir avec force détails.

Loftus a même donné la recette de la fabrication des faux souvenirs. Ses recherches ont permis de dénoncer l’induction qu’opèrent certains thérapeutes, dits de la « mémoire retrouvée », chez certains de leurs patients venus les consulter pour des problèmes existentiels plus ou moins banals et qui souvent en quelques séances « retrouvent » des souvenirs d’abus sexuels commis sur eux par des membres de leur famille pendant leur enfance, alors même qu’ils n’avaient jamais eu jusque-là de tels souvenirs. Dans plus de deux cents procès de parents accusés sur la base de souvenirs « retrouvés », Elizabeth Loftus a pu ainsi apporter le témoignage, fondé sur ces expériences, que tous les souvenirs « retrouvés » en psychothérapie ne sont pas nécessairement vrais [7].

On peut toutefois se demander s’il n’est pas contraire à l’éthique de manipuler la mémoire dans un but expérimental, mais, dans la mesure où ce pouvoir s’exerce dans des situations de la vie réelle, il est nécessaire de le connaître, de le mesurer et de le contrôler. De plus, la manipulation peut aussi être utilisée pour le bien de l’individu. En effet, si on ôte un souvenir désagréable qui empêche de vivre, cela offre un moyen de guérir de certains syndromes.

[1] The 50 Great Myths of popular Psychology, Scott O. Lilienfeld, Steven Jay Lynn, John Ruscio & Barry L. Beyerstein, Wiley, 2010
[2] Elizabeth Loftus, psychologue et professeur à l’Université de Californie à Irvine, a mené des travaux sur la mémoire et est intervenue comme experte dans plus de 200 procès aux États-Unis.
[3]Science, http://www.sciencemag.org/content/3...
[4]La consolidation et la reconsolidation des souvenirs sont deux processus qui interviennent dans la mémorisation : http://www.neur-one.fr/m%E9moirecon...
[5] Lommen, M. J., Engelhard, I. M., & van den Hout, M. A. (2013). Susceptibility to long-term misinformation effect outside of the laboratory. European journal of psychotraumatology, 4.
[6] Faux souvenir à partir d’une photo truquée : Wade, Garry, Read & Lindsay Petite histoire des recherches sur les « faux souvenirs »
[7] Faux souvenirs et thérapies de la mémoire retrouvée et Les illusions de la mémoire.
Mise à jour : 20-06-2013.

1 Lors des expériences d’implantation de faux souvenirs, Elizabeth Loftus a trouvé que le taux moyen de faux souvenirs s’élève à environ 30%, mais lorsque des images visuelles sont utilisées pour donner de la substance à ces fausses informations, le taux s’élève. C’est le cas ici.

Mis en ligne le 18 juin 2013
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