« Documentaires scientifiques » et idéologie de l’effroi

La lumière jaillit-elle dans les salles obscures ?

par François Garçon - SPS n°304, avril 2013

Le temps approchait où la vengeance divine devait éclater. Le monde est près de sa fin. Français, cet avertissement vous concerne !

Copieux ouvrage, le discours apocalyptique servi aux Français se déploie en de multiples chapitres. En ouverture du volume figure le réchauffement climatique. Qui le nie ? Se pourrait-il cependant que ce réchauffement puisse avoir d’autres causes que la seule action humaine ? Est-il seulement plausible de poser la question ? Même question concernant le nucléaire. Si après Fukushima les Japonais restent majoritairement attachés à leurs centrales et s’apprêtent même à en construire quand, en France, leurs fermetures sont exigées, qu’en conclure ? Que les Japonais sont des gens déraisonnables, aussi soumis à leur lobby nucléaire que les Français sont libres de leurs jugements ? Même question avec les OGM. Quelles preuves concrètes et scientifiques de leur nocivité ont-elles été apportées à ce jour ? Au reste, quelle est la valeur des gesticulations françaises quand, déversés par milliers de tonnes dans nos ports, ces produits hybrides rentrent dans une multitude de nos usages alimentaires ? Soit le produit est létal, il faut dès lors bloquer ses déchargements au Havre et à Marseille. Soit il ne l’est pas, et pourquoi faucher un champ de maïs ou couper cinquante ceps de vigne ? Quant au gaz de schiste, mis à part les photos spectaculaires de brûleurs de cuisinière transformés en torchères, ne pourrait-on pas suggérer que si l’on sait faire du gaz de schiste polluant, on sait également en faire du propre ! L’environnement serait dégradé ? Les déboisements forestiers en Malaisie ou en Amazonie paraissent plus attentatoires à notre écosystème.

Ne jetons toutefois pas le bébé avec l’eau du bain. Il est sain que dans une démocratie les contre-pouvoirs agissent, ne serait-ce que pour souligner les incuries que les autorités s’emploient à dissimuler. De ce point de vue, l’action de Greenpeace le 5 décembre 2011 à la centrale de Nogent-sur-Seine, visant à montrer la défaillance de la protection du nucléaire civil, visiblement confiée à des lémuriens, gardiens endormis, est évidemment une saine opération.

À lire, écouter et surtout regarder ce qu’en France les médias nous servent en matière scientifique, tout incline donc à la panique. Comment expliquer l’omniprésence de ce discours apocalyptique dans les médias français ?

Le problème est d’abord commercial

Monopolisant un large espace médiatique, notamment dans le cinéma dit documentaire, ces délires ont pour principal ressort l’argent. Sauf à vouloir en perdre, il faut frapper vite et fort. Les films sur les dangers du nucléaire, des OGM, des gaz de schiste qui nous abreuvent sont un excellent exemple des contraintes imposées. Si une série télévisuelle montre combien la longueur du récit est décisive pour la complexité d’une trame dramatique qui se développera parfois sur plusieurs années (on parle ici de saisons), tel n’est pas le cas pour les films documentaires. Pour l’immense majorité, leurs formats se résument à des « unitaires » de 52 minutes, voire de 90 minutes.

Sur cette première pathologie nommée la brièveté s’en greffe une autre : aux documentaires politiques ou de société qui abordent des sujets chauds et conflictuels, le public préfère les documentaires historiques, de voyage ou animaliers (voir encadré).

Les audiences télévisuelles en 2012 dans la catégorie documentaire

Sur la chaîne Arte, les cinq meilleures sont, dans l’ordre décroissant :
Titanic, l’ultime scénario, diffusé le 31 mars (1,2 million de téléspectateurs), Les cathédrales dévoilées (4 janvier, 1,19 million de téléspectateurs), Le défi des bâtisseurs (15 décembre, 1,1 million de téléspectateurs), Vauban, la sueur épargne le sang (10 mars, 1 million de téléspectateurs), Le code maya enfin déchiffré (11 février, 1 million de téléspectateurs).

Soit le triomphe par K.O. de l’historique et de l’ésotérique.

L’autre grande chaîne du documentaire, France 3, propose des sujets dans une veine à peine moins triviale en regard de l’état de crise de la planète : Céline Dion, une star pas comme les autres (21 mai, 3,6 millions de téléspectateurs), Des chansons en héritage (29 octobre, 3 millions de téléspectateurs), Qui êtes-vous Michel Sardou ? (10 septembre, 3 millions de téléspectateurs), Mussolini-Hitler, l’opéra des assassins (6 juin, 2,9 millions), 11 septembre, au sommet de l’État américain (30 avril, 2,1 millions de téléspectateurs).

Voilà pour les deux principaux intervenants du service public. Sur l’autre rive, du côté des chaînes privées, Canal + n’offre guère mieux avec, pour ses cinq meilleures audiences : L’entrée des trappistes, Desperate Housewives - Le dernier baiser, Autour d’Intouchables, Histoires secrètes d’une présidentielle, Wilkinson le perfectionniste.

Source : Le Film Français, n° 3513, 11 janvier 2013

Les thématiques les plus populaires n’ont aucun rapport avec l’actualité. Et quand de tels films sont proposés, le public les boude, comme en font foi leurs audiences désertées.

Mais pourquoi les documentaires unitaires traitent-ils les problèmes de société sur un mode sensationnaliste et millénariste ? Première explication : les films documentaires ont pour particularité d’être pléthoriques : 2225 heures de documentaires télévisuels produites en France en 20101, à quoi s’ajoutent 90 documentaires cinématographiques distribués en salles en 2011. Deuxième explication : le public a des préférences très marquées. En salles, les meilleures recettes documentaires sont, soit des films animaliers (Océan de Jacques Perrin sera vu par 2 870 000 spectateurs), soit des portraits comme Michael Jackson, « This is it », 33e recette salle en France en 2010 avec 1 544 000 entrées).

Les autres documentaires sont commercialement des flops. Sur les 39 films ayant fait moins de 1000 entrées en 2011, 13 sont des documentaires2. Clairement, le marché n’est pas porteur. Il ignore encore toute prime à la qualité. Quelque sophistiqué que soit un film comme Inside Job, et nonobstant qu’il traite de la crise économique qui n’indiffère personne, notamment dans les pays comme la France frappés par la récession, il peine à trouver un public. L’oscar du meilleur documentaire que remporte Inside Job en 2011 ne lui permet pas de se hisser bien haut dans le box-office français : le film en question se classe en 250e position des recettes salles françaises en 2011, avec à peine 60 075 entrées. Inside Job illustre fort bien le dilemme du documentariste : tant sur le grand écran que sur le petit, le public est indifférent au genre en question sitôt qu’il traite autre chose que la vie des baleines.

Les documentaristes sont bien conscients de cette donnée et nul n’ignore la recette pour drainer l’audience la plus large. Pour remplir les salles, il faut bourrer le documentaire avec tous les ingrédients dont on sait le public friand. Foin des approches sophistiquées et intelligentes du style d’Inside Job.

Considérant qu’un bilan nuancé est inaudible avant d’être inintelligible, le documentaire en quête de spectateurs ou téléspectateurs privilégiera les réquisitoires simplistes, présentés sous l’angle caricatural, avec les ficelles les plus grosses.

Un film comme le Cauchemar de Darwin, césar du meilleur documentaire et cité aux oscars à Hollywood en 2005, attirera plus de 400 000 spectateurs dans les salles de cinéma en France. Pour y parvenir, le distributeur fait habilement dessiner une affiche trompeuse qui annonce le discours altermondialiste du film, lourdement manichéen, à supposer même que la fable racontée sur le ton de l’enquête sérieuse ait un fondement réel, ce que beaucoup ont contesté3.

La clé du succès : émouvoir et simplifier jusqu’à la caricature

Bref, pour que « ça marche » commercialement, il faut porter de très gros sabots. Ainsi, sera nettement visible la trace que le public pourra suivre sans effort. Voilà pourquoi les médias audiovisuels et cinématographiques, non seulement raccourcissent leurs démonstrations, mais cherchent aussi à faire simple. Il s’agit non de faire réfléchir, mais d’émouvoir. Mieux encore, de susciter l’indignation ! Dans cette veine, la théorie du complot sur fond apocalyptique (contre la démocratie, les agriculteurs, nos estomacs) est le meilleur piment pour corser l’affaire. Qui ne se plie pas à cet usage se condamne à l’échec. Un autre excellent documentaire didactique sur la crise économique, Cleveland contre Wall Street, que signe Jean-Stéphane Bron en 2010, plafonnera à 81 012 entrées.

Le problème central de tous les médias est en effet l’audience. Audience en salle pour les films, audience télévisuelle pour les chaînes de télévision publique ou privée, radiophonique pour les radios, vente au numéro pour la presse écrite. À l’audience correspond des recettes qui font tourner la boutique ou qui, en leur absence, conduisent à sa fermeture. Bâtir une audience et la conserver est de longue date une entreprise difficile, difficulté renforcée depuis une vingtaine d’années par l’instabilité du public et l’incapacité grandissante des lecteurs, spectateurs, téléspectateurs, auditeurs à se concentrer sur les dossiers longs, explorant les arcanes de problématiques complexes.

L’époque est à la vitesse et à la concision. Sur ce plan, les comportements du public ont changé en profondeur (voir encadré « Débat avec Abraham Lincoln »).

Surfant constamment sur leurs écrans pendant nos cours, nos étudiants illustrent ce délitement de la capacité de concentration. Les médias audiovisuels ont leur responsabilité dans l’encouragement aux actions spectaculaires. Pour eux, la meilleure action est la plus brève. Il est plus rentable, au sens comptable du terme, de suivre vingt faucheurs qui, s’imaginant dans la France occupée de 1944, auront invité une poignée de journalistes complices de leur action à venir, que de suivre en laboratoire une expérience se déroulant sur deux ans. Même pour un tournage, le temps presse. Le nouveau modèle rhétorique né des nouvelles conditions d’écoute a des effets désastreux : l’argumentation n’est pas seulement écourtée, mais saccagée, réduite à des propos forcément binaires car le temps presse : le mal contre le bien. Ainsi faisant, le public versatile comprendra mieux. Il ne décrochera pas pendant la diffusion pour fuir ou se reposer sur une émission plus accessible, soumise au même broyage.

Débat avec Abraham Lincoln

Si, de nos jours, vitesse et concision sont la clé du succès d’un débat télévisé, il n’en a pas toujours été ainsi. Selon Neil Postman, aux États-Unis, lors de leur deuxième face à face à Peoria dans l’Illinois le 16 octobre 1854, après avoir écouté sans jamais l’interrompre un discours de trois heures de Stephen A. Douglas et estimant qu’il lui faudrait sans doute autant de temps pour répondre aux arguments développés par son adversaire, Abraham Lincoln considérant l’heure tardive (17 heures), avait estimé qu’il vaudrait mieux que tout le monde aille dîner puis revienne. Souper pris, devant une assistance inchangée, Lincoln à son tour avait parlé pendant quatre heures. Les deux orateurs utilisaient un vocabulaire précis, recherché, le tout serti dans des phrases longues, enchâssant les propositions subordonnées. Époque préhistorique ! Non seulement, il convient aujourd’hui que le discours soit court, mais immédiatement intelligible. Inutile donc de s’attarder sur les clauses annexes, il faut rapidement tirer la conclusion. Le spectateur/lecteur est pressé, n’entend pas perdre de temps.

Neil Postman, Amusing Ourselves to Death, Public Discourse in the Age of Show Business, Penguin, 1986, page 47 et suivantes.

La grande responsabilité des médias

Obsédés par l’audience et persuadés d’avoir trouvé dans la peur et le simplisme la recette pour toucher le public le plus large, les médias ont donc une grande responsabilité dans le caractère débilitant du discours scientifique. Instruire le procès des médias ne doit pas faire oublier qu’en leur cœur se trouvent les journalistes. Éventuellement soumis aux dictats de rédacteurs en chef corsetés par des actionnaires cupides ou des régies publicitaires avides de maximiser les spectateurs, les journalistes spécialisés français font montre d’une remarquable prudence quand il leur reviendrait de dénoncer les délires des millénaristes. On sait la faiblesse de la culture scientifique des journalistes français. Ne pas leur jeter la pierre.

Si le public s’intéressait à la science, à ses progrès et ses désordres, sans doute les écoles de journalisme élargiraient-elles leurs programmes de formation, et les médias recruteraient-ils hors de l’IEP -science po- (d’où toute culture scientifique est absente), et des deux autres centres de formation des journalistes de province, où domine la même indigence. Preuve en sont les intervenants permanents et les invités occasionnels croisés dans ces écoles, exceptionnellement des hommes de science. « Ils sont ennuyeux à lire, ils ne savent pas écrire ! Ils leur suffirait de publier leurs livres avec un journaliste, leur message alors passerait »4. Au motif qu’un chercheur ne serait pas bon « communicant », ce qui reste à prouver, le journaliste spécialisé ne peut-il tout simplement s’en tenir à son métier qui consiste à vulgariser le savoir scientifique. Si le journaliste souhaite une lecture divertissante, qu’il se tourne alors vers John Grisham. Au final, la culture scientifique n’a donc pas sa place dans les formations françaises en journalisme.

Et les quelques journalistes scientifiques français vivotent sur d’étroits créneaux, redoutant d’être lâchés par des rédactions que des armées de millénaristes en colère auront fait trembler. Quant à ceux qui ne sont pas scientifiques et qui, multicartes, opèrent dans les médias, notamment radiophoniques, en particulier dans le service public, ils sont d’autant plus panurges qu’ils sont « généralistes », autrement dit ignares pour tout ce qui touche à la science. Étiage atteint lors des interventions du style « la parole est aux auditeurs », effrayants carottages de la bêtise ambiante. Si ces exercices paresseux sont sans effet pour ce qui touche aux problèmes de société, où tout le monde peut se faire une opinion sans gros effort intellectuel (mariage homosexuel, changement d’ailier droit au PSG, etc.), les micro-trottoirs sont calamiteux quand on aborde un sujet scientifique. Les millénaristes étant en surnombre, se nourrissant d’une littérature apocalyptique sur fond complotiste dont les librairies regorgent, on n’entend qu’eux.

Rares sont les journalistes avec assez de caractère pour rectifier un propos vaseux, pour faire taire un prophète de malheur. Journaliste au Monde, Stéphane Foucart, qui n’est pourtant pas un pourfendeur du mouvement anti-OGM, a fait l’expérience de cette intransigeance sur France Inter, quand il s’est retrouvé assailli par pas moins de cinq procureurs, y compris l’animateur de l’émission, alors qu’il ne faisait qu’émettre de simples doutes sur le protocole qu’avait suivi Gilles-Éric Seralini. « On reste confondu par la légèreté de la chaîne du service public (France 2) qui s’était déjà distinguée en recevant Jérôme Kerviel sans lui porter la contradiction », notent encore Menthon et Routier à propos d’un plateau où, plus d’une heure durant et sans lui opposer un seul argument, un illuminé, bâtissant ses propos sur du vent, avait accusé Sarkozy, entre autres, d’avoir fait tuer Kadhafi5.

Ces palinodies prospèrent-elles pareillement dans les pays étrangers ? D’aucuns le prétendent. Des documentaristes français se sont ainsi élevés contre leurs homologues anglo-saxons qui accorderaient une place exagérée au doc-entertainment : « Je suis partisan soit de la fiction historique pure, soit du documentaire pur », déclare ainsi Patrick Rotman6. Selon les mêmes, l’accent mis sur le spectacle dégraderait la recherche de vérité qui sous-tend la démarche documentariste. Osons affirmer que les falsifications visibles introduites par les producteurs anglo-saxons (recours à des comédiens payés, écriture des dialogues, scénarisation des séquences, retournage) ne sont pas pires que la fausse impartialité de tant de documentaristes français, comme Marie-Monique Robin, qui, au nom d’une mission qu’ils jugent aussi vitale qu’héroïque (ils se vivent sinon comme « résistants » du moins toujours comme « rebelles »), pêchent par omission, délivrant un message aussi tronqué qu’orienté.

Un public pareillement responsable

Apprécier la réaction des lecteurs, des auditeurs ou des téléspectateurs est une entreprise complexe. Du conformisme et du monolithisme des émissions offertes, on en déduira qu’est fourni aux spectateurs le breuvage qu’ils attendent. Pour se convaincre de ce que le discours ainsi servi correspond bien aux attentes de la partie du public généralement la plus vociférante, il faut se reporter aux réactions des lecteurs qui, par chance et depuis la mise en ligne des journaux, sont désormais en accès libre. Ces « commentaires » sont un matériau précieux sur l’état de nos mentalités. S’y lit en toile de fond la disparition de l’idéal rationaliste, forgé au 18e siècle et au fondement de notre liberté politique et de notre prospérité économique. Anathèmes et incantations d’inspiration religieuse s’attaquent aux auteurs des productions intellectuelles estimées suspectes sous l’angle de la doxa régressive.

Une nouvelle piété se lit dans tous ces propos apocalyptiques que ne renierait pas Nostradamus. Adhérer aux grandes phobies scientifiques contemporaines est un ordre, non une invitation. Et gare à qui émet des doutes sur la véracité du propos ! Si l’on se fie aux médias de masse, et notamment à Arte et France Inter, la science contemporaine est en France entre les mains de docteurs Frankenstein qui nous cuisinent une prochaine Planète des singes. Ces délires marquent le crépuscule de la pensée critique, frappée de régression. Règne désormais une idéologie fermée, bunkerisée, véhiculée par des masses qui se vivent comme des minorités persécutées.

Gardons cependant espoir. Sur M6, une émission comme E=M6 ou encore Les P’tits bateaux de Noëlle Breham sur France Inter montrent que certaines fenêtres sur la science ont trouvé un public. Et quand Le Monde inaugure un supplément scientifique hebdomadaire, l’optimiste en déduira que tout n’est pas perdu.

Le triomphe des jugements bâclés

Un autre phénomène récent, frère jumeau du sectarisme borné, est la disparition de la controverse. Parlant au nom du bien commun, les écologistes français, pour ne prendre qu’eux, exercent dans les médias un magistère sans contradicteur. Émettre ne serait-ce qu’une réserve sur la nocivité des gaz de schiste ou sur les miracles supposés de l’éolien procède du sacrilège. Dans la salle du tribunal, la partie civile est seule et, tétanisés, les juges opinent. Ni contre-éclairage, ni avocat de la défense, rien. Il faut marteler une idée simple, partant du principe que le public est idiot parce que lobotomisé par la société marchande. Le propos binaire, du bon contre le méchant, triomphe. Qui ne se reconnaît pas dans ces deux pôles extrêmes n’est pas un intrus mais un ennemi. Quand bien même soulèverait-il des problématiques intéressantes, sa parole sera étouffée ou, comme cela s’est produit lors du Cauchemar de Darwin, le contradicteur sera dénoncé comme agent des forces du mal (nervis au service d’un gouvernement étranger, représentant probable de l’industrie d’armement, suppôt des industriels de la malbouffe, etc.). Partant du postulat que le public n’a ni le temps d’approfondir un sujet controversé, ni la patience d’écouter les témoins des parties, l’équarisseur est requis d’intervenir.

À la controverse, nos apôtres de la société citoyenne préfèrent le recours aux tribunaux. Gare à qui tente de les contredire7, mais aussi gare à ceux qui produisent des documentaires qui les gênent8.

À moindre échelle, le contradicteur est ainsi propulsé dans un remake bon marché des procès de Moscou. Pas d’avocats de la défense, des magistrats à charge. Qui aura noté que dans les documentaires d’investigation, ces films sur Monsanto, sur les OGM ou sur le nucléaire, la défense est systématiquement absente ? Si l’on en croit les auteurs de ces films à charge, la partie adverse a, selon la formule, « refusé de répondre aux questions ou de se laisser filmer ». Pardi, qui les en blâmerait ? Par expérience, les personnes concernées savent qu’elles n’ont aucun moyen de vérifier la conformité de leurs propos lors du montage final, et qu’elles n’ont quasiment aucun recours juridique. Dès lors, autant se taire. Au reste, ils se taisent. Voilà aussi pourquoi les seuls dont on surprend encore les témoignages à l’écran sont généralement les Africains, moins au fait des roueries que s’autorisent les réalisateurs occidentaux une fois retournés dans leur salle de montage, à Paris ou à Berlin. Cornaqués par des conseillers en communication qui n’ignorent rien de l’effet Koulechov9, d’un montage d’images pouvant faire dire n’importe quoi, les personnes physiques et morales mises en cause sous nos latitudes savent par expérience qu’elles ont meilleur temps de s’abstenir.

Comment expliquer la popularité des combats contre la science qui se mènent sur le sol français ? Observons en effet que si, dans beaucoup de pays, le nucléaire est peu populaire, la France offre la particularité de rejeter tout à la fois le nucléaire, les OGM, les gaz de schiste, etc. Les Français célèbrent à l’envi leur esprit critique, que nul autre peuple n’exercerait avec autant de célérité. Notez ainsi combien est célébré chez nous l’enseignement de la philosophie en classe de terminale, discipline déclarée indispensable car elle forgerait ce citoyen résistant, capable de détecter le mensonge et les forfaitures. Muni de cet outillage intellectuel, le jeune Français s’estimera dès lors capable de tout comprendre, de tout critiquer. À lui, on ne la lui fait pas ! À vie, il sera encore le rebelle à l’ordre établi, don Quichotte rétif à tous les compromis.

Évidemment, ceci n’est qu’une posture qu’exaltent des médias moutonniers. Quand José Bové démonte un McDonald’s sous l’approbation tacite des caméras, pourquoi aucun journaliste d’aussitôt préciser qu’avec 1228 implantations, la France est sur la planète la plus grosse concentration de franchisés McDonald’s hors États-Unis ! Ce complément d’information permettrait d’en déduire que le combat de José Bové est simplement celui d’un ultra minoritaire devant qui tremblent les juges. Quand les écologistes bataillent contre les émissions de CO2, pourquoi les médias se privent-ils de rappeler que l’actuelle ministre de l’écologie s’est offert un séjour de pure vanité aux Maldives, sans égard pour ses émissions de CO2 ?

Aux imposteurs, les médias anglo-saxons s’emploient à mener la vie dure, vexés que des Tartuffes aient pu les prendre pour des imbéciles. Déplorons que ce personnage que créait Molière en 1664 coule chez nous des jours heureux, faute de se voir botter les fesses. Tous les partisans de la décroissance ont-ils ainsi opté pour des vacances de proximité, ont-ils cessé d’utiliser les comparatifs de prix avant de choisir leur destination sur des vols low-costs ? Si les Français adhéraient tant à l’esprit critique, se satisferaient-ils ainsi d’un discours monocorde ? On se permettra d’en douter.

Pour l’instant, on apprécierait surtout que les râleurs millénaristes se mettent au travail intellectuel. Qu’après que leur a été assénée la « thèse » du journaliste-enquêteur, ils ne referment pas le dossier mais exigent la fameuse « antithèse », qui leur permettra de faire eux-mêmes la « synthèse ». Bref, qu’après s’être enorgueilli d’être si futé, le Français en apporte enfin la preuve.

1 CNC, La production audiovisuelle aidée en 2010, avril 2011, page 38 et suivantes.

2 Le Film Français, n° 3409, 4 février 2011.

3 François Garçon, Enquête sur Le Cauchemar de Darwin, Flammarion, 2006, 264 pages.

4 Propos tenu à l’auteur par une journaliste dans un grand hebdomadaire parisien.

5 Challenges, n° 327, 10 janvier 2013.

6 Le Monde télévision, 23-24 janvier 2005.

7 La science se déciderait-t-elle au tribunal ?.

8 Autisme et psychanalyse : premier jugement du Tribunal de Lille.

9 Théorisée en 1922 par le théoricien russe Lev Koulechov, la manipulation d’images au montage suggère qu’en fonction de l’image qui précède, le personnage à l’écran éclate de rire ou en sanglots.

Mis en ligne le 28 décembre 2013
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