Peurs ou intérêt général : les dangers de la « démocratie participative »

par Gérald Bronner et Etienne Géhin - SPS n°304, avril 2013

Ce texte est extrait (avec l’aimable autorisation des auteurs) de leur livre L’inquiétant principe de précaution, PUF 2010.

Que les hommes politiques soient attentifs aux inquiétudes que suscitent les nouvelles technologies est sans doute nécessaire, mais doivent-ils pour autant faire croire au plus grand nombre qu’ils expriment un bon sens populaire auquel il serait urgent de prêter l’oreille ? Bien entendu, en démocratie, il n’est pas illégitime que l’opinion publique puisse se faire entendre autrement que par les urnes. Tout système politique, cependant, doit être attentif à ménager des instances de décisions qui lui deviennent indifférentes lorsque l’une d’elles contredit manifestement l’intérêt général. Or, ce n’est pas la direction qu’emprunte la société française en particulier lorsque, un peu partout, elle appelle de ses vœux la généralisation de dispositifs de démocratie participative, qu’ils portent le nom de consultation citoyenne ou d’audition publique, etc., qui ne peuvent avoir d’autre effet qu’amplifier l’expression de ce populisme précautionniste [...].

Cette passion pour la multiplication des instances démocratiques et le succès que rencontre l’idéologie de précaution sont peut-être en partie interdépendants. La démocratie locale n’a sans doute pas attendu le précautionnisme pour trouver des soutiens ici ou là, mais celui-ci lui confère une sorte d’urgence à se développer lorsque les angoisses collectives réclament d’être entendues de ceux qui, jusqu’alors, ont prêté, selon une opinion de plus en plus répandue, une oreille complaisante aux discours d’experts corrompus. Réciproquement, ces instances de démocraties locales, à mesure qu’elles se développent, offrent comme une chambre d’écho à la rhétorique précautionniste. Il n’y a aucune raison de croire, en effet, que ces dispositifs de consultation soient de nature à faire émerger une forme de sagesse collective. Elles sont, bien sûr, très utiles lorsqu’il s’agit d’attirer l’attention de l’homme politique sur des problèmes locaux que sa position de surplomb l’empêche de percevoir [...]. Mais leur existence ne favorise guère l’intérêt général lorsqu’elles servent de catalyseur et de justification démocratique aux égarements de notre esprit face au risque.

Les spécialistes des processus de décision collective savent bien que ceux-ci ne représentent que rarement la somme des intelligences qui y participent, et trop souvent, pas même leur moyenne. Ils connaissent bien, par exemple, le fait que les stéréotypes émergent plus facilement lors de délibérations collectives qu’individuelles.

Il y a donc des chances, et c’est ce que l’on a pu observer jusqu’à présent, que ces dispositifs démocratiques offrent au conformisme cognitif et idéologique qu’incarneaujourd’hui le précautionnisme, un écrin qui le fait briller de mille feux. C’est pourquoi ils s’égarent, ceux qui croient pouvoir décréter que le principe de précaution est un principe hautement démocratique, comme l’affirme Jacques Testart dans un article du Monde diplomatique (septembre 2000) intitulé « Les experts, la science et la loi », où il appelle de ses vœux la mise en œuvre de comités d’expertise où chacun pourrait faire valoir son point de vue à égalité (scientifiques ou non) : « Une telle option serait non seulement la plus démocratique mais aussi la plus "scientifique" pour un processus d’expertise, si l’on admet comme véritablement scientifique une production de la raison qui n’oublie pas qu’elle ne sait pas tout. »1

On pourrait répondre que la vérité ne se décrète pas à l’applaudimètre et que, pour reprendre le mot de Julliard2 : « La science a des droits qu’il faut fermement refuser à l’ignorance ».

Étant donné que cet inquiétant principe de précaution flatte certains des réflexes les moins honorables de notre esprit, on peut bien dire qu’il reflète ce que le plus grand nombre craint et donc croit, mais le plus juste en ce cas serait de considérer qu’il est un principe bassement démocratique. Pour cette raison, l’élu doit se méfier des rapports qu’il entretient avec ce néopopulisme qu’est le précautionnisme, même s’il peut être tentant pour lui, comme le suppose Dominique Lecourt3, d’y voir un moyen de réaffirmer que le pouvoir politique est en mesure de façonner le monde contre le jeu aveugle des lois économiques. C’est un test idéal pour mesurer l’envergure du politique car il s’agit de voir s’il est des décideurs qui sont capables, pour servir l’intérêt général, de s’élever contre une forme particulièrement redoutable de l’opinion publique. L’histoire a montré depuis longtemps qu’on trouvait facilement des légions de politiciens mais, parmi eux, assez peu d’hommes d’État.

Arrêtons d’avoir peur

« Dans de nombreux grands pays, notamment en Allemagne, en France et en Italie, il existe des partis écologistes qui obtiennent aux élections un nombre non négligeable de voix. On ne peut que se réjouir de voir grandir des formations qui militent en faveur du respect de l’environnement et de la nature, on leur doit de nombreux progrès. Mais les membres de ces partis constituent des ensembles hétérogènes, et certains d’entre eux sont des militants de l’antiscience et de l’anti-progrès. À côté de militants qui désirent sincèrement améliorer la qualité de l’environnement, il y en a d’autres dont les motivations sont plus idéologiques, et qui récusent le système politique ou économique des pays démocratiques. C’est leur droit. Il faut pourtant éviter la confusion entre deux objectifs très différents : le respect, voire le culte de la nature, et la remise en question du système politique et économique. La peur est ici utilisée comme instrument de pouvoir [...].

Faute d’une écologie scientifique bien structurée, des mouvements se sont développés, fondés sur l’adoration sans esprit critique d’une nature sacralisée... Et dans les cas extrêmes, l’écologie est devenue une religion séculaire accompagnée de fanatisme et d’intolérance. A priori, il n’y a pourtant aucune opposition entre science et écologie, bien au contraire. En revanche, une religion écologiste est bien différente d’une science de l’environnement, fondement d’une politique tenant compte des besoins de la société et de la protection de la nature [...]. On amplifie les risques et on interdit la méthode, sans tenir compte de ses avantages économiques, sans tenter de réduire les effets nocifs pour améliorer le rapport coût-bénéfice. Dans un pays démocratique, ce rapport devrait être établi par des spécialistes compétents. En France, hélas, les manifestations bruyantes sont plus importantes que les données scientifiques [...]. Lutter contre les mensonges anti-science n’est pas seulement la pose de quelques professeurs et le combat pour une vérité objective, il s’agit aussi de protéger l’industrie [..]. Protéger la science et le progrès technique est une nécessité vitale [...]. Il y a une disproportion entre les efforts relativement réduits qui suffisent à susciter des peurs, et les conséquences économiques de ces peurs. Il suffirait de dénoncer ces opérations pour en limiter l’impact, mais seul l’État peut financer la protection de la science. Tout autre sponsor rendrait l’information suspecte. »

Maurice Tubiana
Arrêtons d’avoir peur !, Michel Lafon éditeur, 2012, pages 224 et suivantes.

Voir notre note de lecture.

1 Jacques Testart, Le Monde diplomatique, septembre 2000.

2 Jacques Julliard, La reine du monde, Flammarion 2009, page 19.

3 Voir sa chronique « Derechef, le principe de précaution », dans le journal La Croix (31 octobre 2007).

Mis en ligne le 10 septembre 2013
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