Les Français et les pesticides - Désinformation « Express »

par Jean-Paul Krivine

« Pesticides : les Français en ont plein le sang ». C’est sous ce titre alarmiste qu’Annabel Behaim, journaliste à l’Express, publie1 sur le site de l’hebdomadaire un billet bien inquiétant : « Les Français ont plus de pesticides agricoles dans le sang que les Américains et les Allemands. C’est ce qui ressort d’une étude inédite de l’Institut national de veille sanitaire (InVS). », et ce, dans des proportions « au moins trois fois plus élevées ». Elle met particulièrement en garde contre des produits d’utilisation domestique (antimites ou désodorisants pour toilettes) qui véhiculent « d’autres types de pesticides, dits “organochlorés” » et dont le taux dans notre sang serait cette fois « dix fois supérieur à celui trouvé dans le sang des Allemands ! ».

Des « pesticides plein le sang ». Qu’en est-il exactement ?

Pour en savoir plus, reportons-nous au rapport2 sur lequel la journaliste affirme avoir fondé son article (voir encadré). On peut y lire, en conclusion générale que « la population française présente des niveaux d’exposition aux métaux lourds et aux pesticides organochlorés globalement bas et conformes aux niveaux observés à l’étranger. » L’agence précise cependant, que pour deux pesticides particuliers (paradichlorobenzène et pyréthrinoïdes), les niveaux français « sont notablement plus élevés que ceux observés aux États-Unis et en Allemagne ».

Ajoutons qu’une concentration de pesticides dans le sang ou l’urine ne signifie pas nécessairement un risque sanitaire.

Nous sommes donc très loin des Français avec des pesticides « plein le sang »... Analysons les choses plus en détail.

L’exposition aux pesticides

L’exposition à trois types de pesticides a été évaluée.

Les pesticides organochlorés, introduits dans les années 1940, ne sont plus guère utilisés en France en raison de leur persistance dans l’environnement. Ils se sont montrés très efficaces contre les insectes, les champignons et les bactéries. Sans surprise, donc, le DDT se retrouve à des concentrations « faibles et inférieures à celles signalées dans d’autres pays étrangers », et l’HCB (hexachlorobenzène) à des concentrations qui se situent « entre les niveaux observés dans les populations américaines et allemandes et généralement plus bas que ceux observés dans d’autres pays européens ». Seuls les chlorophénols sont encore d’une utilisation fréquente. Pour l’InVS, « globalement, les données françaises concernant les chlorophénols sont similaires à celles rapportées aux États-Unis et en Allemagne [...] excepté pour le 2,5-DCP dont le niveau moyen est environ 10 fois plus élevé en France qu’en Allemagne ».

Les pesticides organophosphorés ont progressivement remplacé leurs homologues organochlorés dans les années 1970. Pour ces substances, les concentrations relevées par l’agence montrent des « niveaux supérieurs à ceux des Américains et similaires à ceux des Allemands ».

Enfin, pour les pesticides pyréthrinoïdes, largement utilisés dans de nombreux domaines (agriculture, domaine forestier, santé publique, constructions qui accueillent du public, installations pour les animaux, etc.), les taux mesurés en France « semblent environ trois fois plus élevés que ceux observés aux États-Unis et encore supérieurs aux niveaux allemands ».

Une cascade d’erreurs et d’approximations

Résumons la cascade d’erreurs et d’approximations qui a conduit à la conclusion alarmiste de la journaliste de l’Express.

Là où cette dernière évoque des pesticides (en général, sans préciser le type) « présents dans notre sang à des niveaux au moins trois fois plus élevés que dans celui des Américains ou des Allemands », l’agence parle, elle, de niveaux « globalement bas et conformes aux niveaux observés à l’étranger », et n’indique ce rapport de trois que pour les pesticides pyréthrinoïdes, et uniquement en comparaison avec les Américains.

Là où la journaliste évoque, pour les pesticides organochlorés en général, des niveaux « dix fois supérieur à celui trouvé dans le sang des Allemands ! », l’agence relève pour ces mêmes pesticides des niveaux « globalement bas et conformes aux niveaux observés à l’étranger », et, pour le cas particulier des chlorophénols, des niveaux similaires aux USA et à l’Allemagne, sauf pour le 2,5-DCP « dont le niveau moyen est environ 10 fois plus élevé en France qu’en Allemagne ».

Bref, la journaliste a attribué à tous les pesticides en général le rapport trouvé vis-à-vis des Américains pour un pesticide particulier (et l’a étendu à la comparaison avec l’Allemagne), et elle a étendu à tous les pesticides organochlorés le rapport trouvé (vis-à-vis de l’Allemagne) pour une famille particulière de ces pesticides (rapport qu’elle a étendu aux USA).

Quels risques ?

En ce qui concerne les polluants pris en compte dans l’étude de l’InVS, des seuils sanitaires n’existent que pour le plomb, le mercure, le cadmium et les PCB. Le rapport indique d’ailleurs que, uniquement pour le PCB, seule « une faible proportion de la population dépasse les seuils sanitaires », ce que la journaliste de l’Express omet de préciser.

Pour les pesticides, il n’existe donc pas de seuils sanitaires. En l’absence de tels seuils, il est impossible de relier un niveau de marqueurs biologiques à un risque. En ce qui concerne le 2,5-DCP trouvé à des taux « 10 fois plus élevé dans la population française », on sait qu’il est le principal métabolite (issu du métabolisme) du para-dichlorobenzène (1,4-DCB). Ce dernier a été largement utilisé jusqu’au milieu des années 2000 comme désodorisant et comme antimites, souvent sous forme de boules ou de bloc, en remplacement de la naphtaline. Des effets néfastes ont été observés chez l’animal et chez l’homme pour des concentrations importantes, et il est apparu souhaitable d’en limiter l’exposition. Ainsi ce type d’utilisation a été interdit en France en 2009 (après, justement, l’étude ENNS à partir de laquelle l’InVS a produit son analyse).

Bref, une étude plutôt rassurante, qui relève un ou deux éléments spécifiques à la France qui méritent vigilance et investigations plus poussées (et qui ne permettent pas de donner corps au titre de l’article de L’Express  : « Pesticides : les français en ont plein le sang »).

Mais une étude rassurante ne fait pas un titre accrocheur. Et tant pis pour le lecteur de l’Express qui n’est sans doute pas jugé digne d’une information honnête et précise.

Merci à Gérard Pascal pour ses commentaires, et aux auteurs de l’étude de l’InVS qui ont accepté de répondre à des questions techniques (mais aucun d’eux, bien entendu, n’est engagé par le contenu de cet article qui ne relève que de la seule responsabilité de son auteur).

1 www.lexpress.fr/actualite/en...

2 L’exposition de la population française à divers polluants de l’environnement a été estimée par la mesure de 42 biomarqueurs d’exposition : 11 métaux (l’antimoine, l’arsenic, le cadmium, le chrome, le cobalt, l’étain, le mercure, le nickel, le plomb, l’uranium et le vanadium), 6 PCB (polychlorobiphényles, également connus en France sous le nom de pyralènes) et trois familles chimiques de pesticides (organochlorés, organophosphorés et pyréthrinoïdes). Ces substances chimiques ou leurs métabolites ont été dosés dans des prélèvements de sang, d’urine, ou de cheveux recueillis auprès d’un échantillon de la population dans le cadre de l’Étude nationale nutrition santé (ENNS) portant sur 3 100 personnes adultes âgées de 18 à 74 ans et 1700 enfants âgés de 3 à 17 ans en France métropolitaine. www.invs.sante.fr/publicatio...

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