La démocratie des crédules

Gérald Bronner, PUF, mars 2013, 19 €

Analyse de Jean-Paul Krivine

La démocratie suppose des citoyens informés pour exercer de façon éclairée les choix qu’ils sont appelés à effectuer. Mais comment accéder à l’information indispensable pour étayer nos jugements, particulièrement à une époque où un individu seul ne peut prétendre embrasser l’ensemble des connaissances nécessaires à la compréhension d’un sujet donné ? Une certaine confiance, menant à ce que l’auteur appelle une « croyance par délégation », semble donc incontournable tant il est illusoire de penser que l’on puisse vérifier systématiquement chaque information reçue. Cette forme de croyance (ou cette croyance éclairée) est-elle pour autant condamnée à sombrer dans la crédulité ?

Dans la Démocratie des crédules, Gérald Bronner nous livre une analyse fine et complète des mécanismes à l’œuvre dans la formation de nos convictions. Il examine en particulier le rôle déterminant d’Internet, apportant à la fois instantanéité et accessibilité généralisée.

L’ouvrage examine tout d’abord, et de façon vivante et détaillée, les différents éléments qui vont biaiser, et finalement complètement distordre, le rapport que nous avons à l’information. Ainsi, le « biais de confirmation » nous fait-il accepter plus facilement une allégation qui renforce un préjugé. Allié à une sorte d’« avarice intellectuelle » qui nous fait préférer une croyance qui épouse les pentes naturelles de notre esprit, au détriment de la recherche d’informations contradictoires (demandant un bien plus grand effort cognitif), ce biais de confirmation se trouve sublimé à l’ère du numérique. Pis, Internet favorise d’emblée les fausses croyances, avant même que le biais de confirmation ne puisse opérer : « les croyants [étant] généralement plus motivés que les non-croyants pour défendre leur point de vue et lui consacrer du temps », l’« offre » sur le « marché de l’information » est d’emblée déséquilibrée.

Organisés et motivés, les groupes voulant promouvoir une idée particulière vont alors produire un corpus d’affirmations qu’il est difficile de remettre en cause. Ces « mille-feuilles argumentatifs », composés d’une innombrable quantité d’étages, bien que très fragiles pris isolément, donnent une impression d’ensemble où « tout ne peut pas être faux ». Puisant dans des champs disciplinaires très variés, chacun de ces éléments, pour être démystifié, requiert un investissement démesuré si l’on n’est pas spécialiste du domaine (et on ne peut jamais être spécialiste des tous les domaines invoqués évoqués). Les théories du complot relatives aux attentats du 11 septembre en sont une illustration parfaite.

D’autres types de biais sont examinés, en particulier ceux relatifs aux piètres qualités de statisticien du cerveau humain : négligence de la taille des échantillons, biais de proportionnalité, difficulté à appréhender des causes multifactorielles, surestimation des faibles probabilités, etc.

Des biais collectifs sont également présentés, montrant que l’« intelligence des foules » n’est pas toujours au rendez-vous, et peut ne pas être un bon recours aux limites de notre raisonnement individuel.

Gérald Bronner s’intéresse ensuite au réseau de contraintes dans lequel la presse se trouve prise au piège. La très forte concurrence sur le marché de l’information, alliée à l’immédiateté d’Internet, incite à ne plus prendre de recul face à l’événement, ne plus s’accorder l’indispensable temps de la vérification. Ceci tout particulièrement quand l’information est extraordinaire, scandaleuse ou inhabituelle. N’importe quelle alerte, n’importe quelle rumeur, trouvera facilement un journal privilégiant le scoop, l’exclusivité, au détriment de la vérification, de la mise en perspective, de la nuance. L’effet boule de neige est alors enclenché : la « presse en parle », le lecteur se dit qu’il ne peut pas y avoir de fumée sans feu… et d’autres journaux vont emboîter le pas pour ne pas être en reste sur l’information qui circule déjà largement sur la toile. De nombreuses illustrations sont présentées : l’étude Séralini sur les OGM, les « plages radioactives », la « vague de suicides » chez France Télécom, pour ne prendre que quelques exemples.

Internet, par son omniprésence (des milliards d’internautes, autant de « témoins », – 72 heures de vidéo sont chargées sur YouTube à chaque minute1), apporte une sorte de transparence, où tout peut se trouver sur tout. Mais il faut compter avec les effets collatéraux de cette « transparence » (« pour un scandale révélé, combien d’histoires sans signification [...] qui tisseront la trame d’un récit paranoïde »).

Enfin, la « démocratie participative », ou « participation citoyenne » fait l’objet d’une critique précise, mettant en évidence comment une opinion publique instrumentalisée peut s’opposer à l’intérêt général, particulièrement quand des préoccupations sanitaires ou environnementales sont en jeu (principe de précaution, moratoires, etc.).

Bref, au terme de ce riche et passionnant texte, l’auteur conclut ainsi : « La démocratie des crédules réunit toutes les conditions pour qu’une nouvelle forme de populisme puisse s’épanouir. Je n’utilise pas le terme “populisme” par provocation. J’entends par là toute expression politique donnée aux pentes les moins honorables et les mieux partagées de l’esprit humain. »

Toutefois, l’ouvrage est loin d’être pessimiste. S’il faut bien reconnaître les limites de notre cerveau, il reste néanmoins possible, « d’affaiblir le pouvoir d’attraction qu’exercent ces raisonnements captieux sur nos esprits. » L’esprit critique, car c’est de cela qu’il s’agit, « ne peut s’acquérir qu’à force d’exercices persévérants ». La responsabilité particulière du système d’enseignement est souligné pour « creuser le sillon de la pensée méthodique pour que chacun soit en mesure de se méfier de ses propres intuitions, d’identifier les situations où il est nécessaire de suspendre son jugement, d’investir de l’énergie et du temps plutôt que d’endosser une solution qui paraît acceptable : en un mot, de dompter l’avare cognitif qui est en nous tous. »
C’est ce travail indispensable à l’avènement d’une démocratie de la connaissance qu’appelle Gérald Bronner de ses vœux. Un effort qu’il convient particulièrement de faire dans les écoles de journalisme et dans les différentes écoles d’administration.

Mis en ligne le 20 avril 2013
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