Je suis à l’Est !

Joseph Schovanec avec Caroline Glorion. PLON, 2012, 239 pages, 18€50

Note de lecture de Brigitte Axelrad - SPS n° 304, avril 2013

Ceci est la version intégrale d’une note de lecture abrégée parue dans le SPS n° 304.

« Il arrive, parfois, qu’une rencontre nous marque profondément, très au-delà de ce que nous pouvions en attendre. »
Jean-Claude Ameisen, auteur de la préface.

Lors d’un débat « Autisme, le scandale français » qui a fait suite au documentaire-fiction Le cerveau d’Hugo, diffusé le 27 novembre 2012 sur France 2, des enfants, des adolescents, des adultes autistes et des parents ont témoigné. Josef Schovanec, l’auteur de Je suis à l’Est, né de parents tchèques le 2 août 1981 à Charenton-le-Pont dans le Val-de-Marne, y tenait une place centrale.

C’est avec une syntaxe impeccable, une logique imparable et beaucoup d’humour qu’il nous livre son témoignage de « personne avec autisme », comme il préfère se désigner parce que tous les autistes sont d’abord des personnes et parce qu’en France « autiste » est synonyme d’« enfant », et qu’on oublie qu’il y a aussi des adultes autistes : « C’est curieux quand on y songe. Quand on dit « aveugle » ou « sourd », on ne pense pas forcément à des enfants ! » Comme pour beaucoup d’autistes de sa génération, ses troubles n’ont reçu que tardivement, à 22 ans, le diagnostic de syndrome d’Asperger, qui n’est que l’un des troubles envahissants du développement recouvert par le terme d’autisme. Il n’a parlé qu’à 6 ans, mais il a su lire et écrire bien avant. Son comportement étrange en a fait le souffre-douleur de ses camarades de classe. Sa façon de marcher et de parler comme une machine, de ne pas regarder dans les yeux, de ne pas connaître les bases élémentaires du code social, de ne pas savoir comment serrer la main, comment répondre au téléphone, comment ne pas dire la vérité, comment accepter que les autres ne se soumettent pas à « la règle », comment ne pas faire de gaffes, comment commencer un mail ou comment le terminer autrement que par la formule : « … que je demeure avec un zèle respectueux de SON EXCELLENCE, le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur », toutes ces « anomalies » l’ont fait prendre pour un idiot « Car je parle en idiot. Trop lentement. », ou comme « Une andouille, un crétin, un taré. ». Mais il n’en veut à personne. L’autisme n’est pas facile à identifier. Ce n’est ni une maladie dont on guérit, ni un handicap que l’on peut compenser avec une voiture ou un fauteuil, comme un handicap moteur. Une forme de folie, pourquoi pas ? « En somme, être normal est bien triste. Je préfère la compagnie des fous. »

Considéré comme psychotique et schizophrène par les médecins et les psychiatres, il a été pendant cinq ans assommé par les neuroleptiques, qui ne marchaient pas... et pour cause. Grâce à la détermination de ses parents et à une intelligence hors du commun, Josef s’en est sorti ! Il a réussi à intégrer presque tous les codes de la comédie sociale, dont il se dit être un « intermittent du spectacle ». Il est docteur en philosophie, diplômé de Sciences-Po, polyglotte, conférencier et écrivain, chercheur spécialisé dans la philosophie des religions du Moyen Orient. Il travaille à la Mairie de Paris où il écrit des discours et des articles. Mais il n’en tire aucune fierté. Ni fier ni susceptible, il supporte par exemple très bien que l’on déforme son nom : « Que vous m’appeliez Joseph, Djozef, Yossef, ou encore Youssouf, tant que je reconnais que c’est moi, il n’y a pas de problème. Tout comme on pourrait également convenir de m’appeler Stéphanie. »

Le titre du livre « Je suis à l’Est » reste un peu une énigme. Au début du livre, Josef révèle qu’il confond la gauche et la droite, l’est et l’ouest. Mais cela n’explique pas tout. En tout cas, il n’est pas du tout « à l’ouest », il ne perd pas le nord, il a au contraire un solide bon sens qui ne cesse de nous surprendre, nous les neurotypiques ou personnes non autistes.

À chaque page du livre, nos certitudes sur l’autisme, la normalité, la différence, s’effondrent. Il nous arrive de penser encore que les autistes, selon de lointaines théories, sont privés de vie intérieure. C’est une erreur. Nos convictions sur ce qui nous fait paraître à nos propres yeux comme tout le monde et les autistes comme différents sont bousculées. Josef pose d’ailleurs la question comme il faudrait la poser : « Qu’est-ce que le non-autisme ? » plutôt que « Qu’est-ce que l’autisme ? » Dans une classe d’autistes, dit-il, un non-autiste serait celui qui est différent, bizarre, décalé. Il n’y a pas de normes dans l’absolu.

Le chapitre IV intitulé « C’est quoi, l’autisme ? » est placé dans le « ventre mou » du livre, « que le lecteur, commençant à la première page, n’atteindra probablement pas lucide. ». Pas plus d’ailleurs que le lecteur qui, comme lui, lit les livres à l’envers, en partant de la dernière page. Il nous entraîne dans ce monde étrange, mais avec le recul qui le caractérise, il s’interroge : Qui est-il donc pour dire ce qu’est l’autisme ? Comment un autiste peut-il être à même de le dire ? Ne devrait-il pas se limiter à parler de lui, de son vécu d’autiste ? Il n’est pas spécialiste, « mais le lecteur l’a déjà deviné, un charlatan en matière d’autisme ». Tout compte fait, comme rien n’indique qu’il incarne ce que l’autisme a de spécifique, pourquoi ne serait-il pas au fond aussi bien placé qu’un autre pour dire ce qu’est l’autisme ?

Le livre achevé, on a envie de le reprendre, de le relire, de s’assurer que l’on a bien tout compris, tant il bouscule nos convictions les plus enracinées et modifie notre regard sur notre monde et sur celui de tous les Josef du monde.

Mis en ligne le 7 avril 2013
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