La nature de l’art - Ce que les sciences cognitives nous révèlent sur le plaisir esthétique

Edmond Couchot. Éditions Hermann, 2012, 315 pages, 28 €

Note de lecture de Martin Brunschwig

« L’art, c’est l’affaire de tout le cerveau » Robert Vigouroux, cité p.108

Edmond Couchot, ancien directeur du département Arts et Technologies de l’image à l’université Paris VIII et dont le domaine d’enseignement et de recherche est celui des interactions entre l’art et la science, nous propose un gros ouvrage, foisonnant et complexe. En effet, l’auteur estime (à juste titre, sans aucun doute) que les sciences cognitives, encore jeunes, ont beaucoup à nous apprendre sur l’art et nos relations avec lui. Mais pour comprendre déjà la pertinence de cette démarche, il se doit de donner des sciences cognitives d’abord, et de l’art ensuite, des définitions les plus complètes possibles.

Le livre débute ainsi par un historique des sciences cognitives qui permet de se familiariser avec la démarche des neurosciences et les études qui seront ensuite décrites et détaillées. Mais pour l’art, l’exercice est bien plus complexe. Et Couchot ne masque jamais les problèmes que l’on pourrait rencontrer en tentant de « cerner » le domaine de l’art, en perpétuelle évolution – et souvent pour aller contre « ce qui était l’art » jusqu’ici ! Au contraire, une certaine tendance à aller chercher le cas particulier qui pourrait être oublié dans telle ou telle approche le conduit à un éclectisme qui frôle l’excès…

Mais l’intérêt du livre est aussi, naturellement, dans ce foisonnement d’études et d’hypothèses, livrées par l’auteur avec intelligence et prudence : il donne confiance dans sa démarche critique en présentant d’une part les faits (on constate ceci ou cela) et d’autre part les interprétations, qu’il discute davantage, les remettant même parfois en cause. Il est important de bien rester attentif dans ce livre plutôt ardu, pour ne pas confondre entre ce qui est établi, ce qui est interprétatif, et ce qui est encore spéculatif.

On apprendra ainsi beaucoup de choses intéressantes, tant sur les démarches artistiques de l’amateur d’art appelées ici « conduites esthétiques (réceptrices) » que sur celles des créateurs, les « conduites (esthétiques) opératoires » : par exemple l’idée que le plaisir esthétique se nourrit de lui-même, provoquant une boucle interactive entre l’attention du spectateur et sa propre réaction appréciative ; le rôle de l’émotion, par exemple, qui n’est pas « contre » la raison, mais à ses côtés ; l’existence de démarches pouvant se rapprocher de l’art dans le monde animal ; le rôle de l’empathie et la découverte des neurones-miroirs, qui donnent un éclairage décisif sur nos réactions de spectateurs, tant dans l’art qu’ailleurs. Impossible de résumer ici tout ce que ce livre nous apprend, mais je peux au moins renvoyer à sa conclusion (dont on pourrait presque se suffire, tant elle résume impeccablement le propos général !), et indiquer aussi le principal acquis des neuroscience dans ce domaine et plus largement dans notre rapport au monde : le « paradigme énactif », exposé en détail, qui m’a paru une manière un peu trop complexe d’expliquer que ce qui compte dans l’art n’est ni l’œuvre d’art en tant que telle, ni le regard porté sur elle (et qui peut pourtant décréter avec Duchamp qu’un urinoir est une œuvre d’art…), mais la relation entre les deux1. On est parfois tenté, devant la complexité de cet ouvrage, de penser « tout ça pour ça ?... », mais la présentation si vaste de l’auteur est bien sûr un atout, car en brossant ainsi largement ce sujet passionnant, il fait ainsi un travail solide, qui fera date.

1 « La cognition, loin d’être la représentation d’un monde prédonné, est l’avènement conjoint d’un monde et d’un esprit à partir de l’histoire des diverses actions qu’accomplit un être dans le monde. » (Varela, cité p.182).

Mis en ligne le 5 janvier 2013
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