Petit dictionnaire du charlatanisme médical

Jacques Poirier. Hermann, 2011, 196 pages, 22 €

Note de lecture de Philippe Le Vigouroux

« Charlatan : dans le domaine de la santé et de la médecine, est un charlatan toute personne qui se prétend thérapeute (guérisseur), mais qui se situe hors du champ de la science, de la loi et/ou de la morale. » (p.30)

Il est difficile de rendre compte d’un dictionnaire : comment dégager un point de vue général de l’auteur, sur quelles entrées se focaliser ? D’autant que celui-ci présente une certaine ambivalence.

Jacques Poirier est médecin neurologue et neuropathologiste, professeur honoraire à la Faculté de médecine Pitié-Salpêtrière ; il est aussi historien de la médecine, membre de plusieurs sociétés savantes de ce domaine.

De fait, la dimension historique est très présente dans l’ouvrage : tant dans les entrées par le nom de « thérapeutes » que dans les notices des nombreuses thérapeutiques médicales ou pseudo-médicales évoquées. Celles-ci, souvent dangereuses, sont perpétuées ou reprises par des groupes sectaires rassemblés autour d’un personnage détenteur de la technique de guérison. L’auteur met en garde sur les trois niveaux de dangerosité des Thérapies non conventionnelles (p.153) : la dangerosité propre à chacune, leur dangerosité par défaut (lorsqu’elles sont responsables de l’absence ou du retard d’un diagnostic et/ou de la mise en place d’un traitement efficace) et leur dangerosité induite (lorsqu’elles sont associées à des pratiques sectaires).

Le positionnement de J. Poirier vis-à-vis de ces thérapies non conventionnelles reste pourtant ambigu. À la fin de son Préambule, il explique leur prolifération : « Tout être humain marche sur ses deux jambes, le Rationnel et l’Irrationnel, en s’appuyant plus sur l’un ou sur l’autre, selon les époques, les endroits de la planète, les individus, les vicissitudes de l’existence. L’absurdité de la condition humaine justifie de ne pas renier le second au bénéfice exclusif du premier » (p.9). Une telle posture, se retrouve dans diverses entrées de son dictionnaire. Deux exemples : Médecine conventionnelle, « la médecine officielle, académique, celle des docteurs ‟ normaux ” » (p.82) pour laquelle il ne souligne – sans jamais en évoquer les progrès et les apports tant au niveau individuel qu’à l’échelle sociétale – que la dureté, les excès et dangers, les limites ou encore les dérives à la prétention scientifique, y trouvant la source de l’engouement pour les médecines alternatives ; Médecine intégrée, qui « désigne le rapprochement et l’intrication, l’intégration, de théories et de pratiques de la médecine dominante et de certaines thérapies non conventionnelles ou thérapies traditionnelles » (p.84) et qu’il présente de façon positive en s’appuyant sur les écrits… d’une ethnologue, Clémentine Raineau, d’un philosophe, J.-J. Wunenburger et d’une écrivaine, Louise Lambrichs !

L’entrée Evidence-Based-Medecine1, « médecine basée sur des faits prouvés », renvoie aux « dérives scientifisantes » de la médecine conventionnelle : l’auteur explique qu’elle « repose sur l’utilisation exclusive des données actuelles de la recherche clinique, fournie notamment par les essais contrôlés randomisés et les méta-analyses […]. L’expérience personnelle, les conseils des maîtres ou les avis d’experts ne sont plus les fondements de la décision médicale » (p.82). Citant un détracteur, non identifié dans l’ouvrage2, il rapporte que « l’EBM marque le triomphe de la technoscience, une science antidémocratique sans conscience qui peut ruiner l’âme, passée sous la coupe l’industrie et du privé, du profit qui légitime toutes les idéologies pragmatiques ». On pourra s’étonner que J. Poirier choisisse d’illustrer le rejet de l’EBM par des considérations idéologiques, sans prendre la peine de relever qu’on est loin de la prise en compte de critères d’efficacité thérapeutique.

La plupart du temps cependant, les notes sont plus équilibrées, restant factuelles, mais parfois, non dénuées d’ambiguïté. Ainsi, la notice consacrée à la psychanalyse énumère les faits invoqués pour la disqualifier concluant qu’« il est devenu difficile, voire impossible de distinguer les psychanalystes honnêtes, compétents et scrupuleux des charlatans », ce qui pourrait laisser entendre que, finalement, le charlatanisme est une pratique bien partagée…

Averti sur le positionnement contestable de l’auteur, on trouvera, malgré tout, profit à cet ouvrage car il constitue une mine d’informations sur les pseudo-médecines et les thérapies non conventionnelles.

1 Voir Simon Singh et Edzard Ernst, La naissance de la médecine scientifique (1), SPS n° 295, avril 2011 et De l’hygiène au tabagisme - La naissance de la médecine scientifique (2) SPS n° 297, juillet 2011.

2 Une recherche internet permet de retrouver le texte original cité par J. Poirier : un pamphlet écrit par Jean-Jacques Lottin, « Pour en finir avec “les invasions barbares” infantilisantes de l’evidence-based medicine (EBM)… » publié dans Psy Cause, n°47 (mars 2007), http://psycause.pagesperso-orange.f....

Mis en ligne le 5 janvier 2013
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