Les enfants de la psychanalyse

Marion Mari-Bouzid. Mon Petit Éditeur (Paris), 2012, 308 pages, 25 €

Note de lecture de Jacques Van Rillaer - SPS n°303, janvier 2013

Ceci est la version intégrale d’une note de lecture abrégée parue dans le SPS n° 303.

Les historiens du freudisme ont noté, en passant, que beaucoup d’enfants de psychanalystes n’ont pas tiré profit d’une éducation « décomplexée », à commencer par la fille cadette de Freud, Anna, qui n’a jamais pu se détacher de son père, malgré des séances quotidiennes menées par Freud lui-même durant quatre ans. Quand Anna, après des études d’institutrice, deviendra psychanalyste, elle analysera Dorothy Burlingham, qui deviendra à son tour analyste. Les quatre enfants de Burlingham seront également analysés par Anna. Deux se suicideront, dont un dans la maison de Freud. Hermina Hug, la première psychanalyste d’enfants, fut assassinée par son neveu Rudolf, qu’elle avait élevé de 9 à 18 ans après la mort de sa sœur1. Freud écrivait en 1920 à Eitingon qu’il cherchait un analyste pour son fils Oliver atteint de « névrose obsessionnelle » (31 octobre). Quelques semaines plus tard, il précisait : « Il est particulièrement difficile pour moi d’être objectif dans ce cas, parce qu’il fut longtemps ma fierté et mon espoir secret, jusqu’à ce qu’il devînt ensuite mon plus grand souci, dès lors que se déclara clairement son organisation anale-masochiste et qu’échouèrent ensuite les tentatives de lui offrir une fonction génitale. […] Je souffre beaucoup d’un sentiment d’impuissance  » (13 décembre 1920). Ernest Jones écrivait à Freud le 16 mai 1927 : « Bien que nous les ayons élevés aussi sagement que nos connaissances nous le permettaient, aucun des deux enfants n’a échappé à la névrose, dont l’analyse a montré, comme d’habitude, qu’elle était beaucoup plus grave qu’il n’y semblait. […] Il est apparu que la fille souffrait d’un sévère complexe de castration, d’une culpabilité intense et d’une névrose obsessionnelle caractérisée. Le garçon était très introverti, vivait dans un monde onirique de bébé, et souffrait d’une inversion sexuelle quasi complète ».

À ma connaissance, il n’y avait pas d’ouvrage consacré aux enfants des psychanalystes. Cette lacune est à présent comblée par celui de Marion Mari-Bouzid. L’auteure a fait des études de psychologie dans une université où l’enseignement de la psychologie clinique est freudocentré. Elle en a retenu une bonne connaissance des concepts psychanalytiques. Son ouvrage ne porte pas sur l’évolution malheureuse d’enfants d’analystes célèbres. Il s’agit d’une enquête psychosociologique, basée sur des interviews approfondies de quatre filles et cinq fils de psychanalystes français réputés. Les interviews ont duré d’une heure et demie à trois heures. Ces personnes avaient entre 20 et 35 ans, et étaient donc capables de prendre du recul à l’égard de leur éducation. L’auteure a fait preuve de rigueur méthodologique. Pour les nombreuses citations d’interviewés qui illustrent son analyse, elle fournit généralement les questions qu’elle a d’abord posées.

L’ouvrage montre que les psychanalystes sont, dans l’ensemble, convaincus de leur utilité. Bien plus, ils sont très engagés dans leur profession, ils y pensent en permanence, ils fréquentent avant tout des collègues. Certains affirment vouloir cantonner leur pratique à la sphère professionnelle, mais tous leurs enfants sont imprégnés de freudisme et souvent également de lacanisme. Ces enfants sont pris dans la « toile » psychanalytique. Ils perçoivent le monde à travers les lunettes freudiennes : tout a toujours un autre sens que celui qui apparaît, rien n’est anodin, rien n’arrive par hasard, le moindre acte manqué déclenche le réflexe d’interprétation du sens « refoulé », les relations pères-filles sont problématiques car chacun « sait » que des tendances incestueuses sont « immanquablement » à l’œuvre.

Les enfants d’analystes interrogés passent beaucoup de temps à s’analyser. Cette pratique leur donne le sentiment d’avoir accès à leurs « désirs authentiques » (la grande question des psychanalystes d’aujourd’hui). Ce faisant, beaucoup se découvrent conflictuels, donc « névrosés ». Ils se diagnostiquent « hystériques », « obsessionnels », « un peu parano », etc. et ruminent indéfiniment leurs difficultés existentielles. Pour s’en sortir, certains entament une cure, d’autres s’engagent dans l’action (notamment l’action politique), d’autres encore cherchent quelqu’un qui donne des conseils concrets (le psychanalyste orthodoxe renvoie toujours la personne à ses propres questions, sans jamais indiquer des principes sûrs).

Autre caractéristique des enfants d’analystes : ils jouent facilement au psy avec leurs amis et copains. Certains en retirent un sentiment de pouvoir et de supériorité, mais ce faisant ils se coupent de leurs relations. D’autres comprennent le caractère abusif de ce comportement et se gardent de le pratiquer ouvertement. Au total, la « lucidité » freudienne se paie cher, elle ne facilite pas la vie des enfants qui s’y trouvent entraînés. C’est une des principales leçons de l’enquête.

L’ouvrage fourmille d’anecdotes significatives et instructives, comme celle-ci, d’une fille d’analyste elle-même en analyse, qui témoigne de la futilité d’une partie de ce qui se dit durant les longues cures freudiennes : « Mon père ne voulait pas changer les configurations du cabinet parce qu’il disait : ‘Si je change la configuration du cabinet, mes patients vont encore passer un quart d’heure à me dire : Vous avez changé le vase, vous l’avez mis à la place de ça, tiens j’aime mieux, tiens j’aime moins... enfin bref, ils vont passer encore....’ Et c’est vrai. Et moi, j’ai été chez mon psy dernièrement, et il a viré des plantes vertes (rit) et je lui ai dit : ‘Je suis désolée de vous faire la réflexion, mais je ne peux pas m’en empêcher (rit) : Vous avez enlevé votre plante verte’, et j’étais morte de rire et il me dit ‘oui’ et je lui dis : ‘Ça me fait rire parce que ça me rappelle mon père quand il changeait ses trucs dans le cabinet et il me disait : Toute la journée je vais avoir droit à "vous avez changé des trucs"’ et je lui dis : ‘Je ne sais pas le numéro combien je suis (rit), heureusement que ça n’est que le début’  » (p. 99).

L’ouvrage de Mari-Bouzid occupe désormais une place importante dans l’histoire de la psychanalyse et de sa pertinence éducationnelle. Comme nous sommes tous, après un siècle de diffusion du freudisme, un peu ou beaucoup « des enfants de la psychanalyse », son livre devrait intéresser bien plus de lecteurs que les spécialistes de la psychologie et de la psychiatrie.

1 Voir Han Israëls (2001) « Dr. Hug-Hellmuth : Le Journal d’une adolescente », SPS n° 246, p. 34-38.

Mis en ligne le 9 janvier 2013
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