Les patients de Freud - Destins

Mikkel Borch-Jacobsen. Éditions Sciences Humaines, 2011, 224 p., 14 €

Note de lecture de Jacques Van Rillaer - SPS n°302, octobre 2012

La biographie de Freud et d’une dizaine de ses patients (cf. Études sur l’hystérie et Cinq psychanalyses) ont donné lieu à une quantité énorme de publications. Borch-Jacobsen a néanmoins réussi à composer un ouvrage tout à fait original et qui devrait faire date dans l’histoire de la psychologie et du freudisme. Jusqu’à présent, aucun livre n’avait présenté un nombre aussi élevé de patients de Freud (pas moins de trente-et-un !) et très peu avec autant de rigueur.

L’auteur, qui a une formation de philosophe et d’historien, est professeur à l’Université de Washington, ce qui lui a donné l’occasion de travailler aux Archives Freud, déposées à la Bibliothèque du Congrès à Washington1. Il a eu accès à de nombreux documents non encore publiés, en particulier des entretiens de Kurt Eissler, le secrétaire des Archives, avec d’anciens patients de Freud et leurs proches.

L’auteur a rassemblé une documentation exceptionnelle. Il s’est limité à des personnes venues chez Freud pour une thérapie (à partir des années 1920 Freud s’est pratiquement limité à des analyses didactiques de futurs disciples2). On savait par quelques journaux d’analyse publiés par des psychiatres venus faire leur didactique chez Freud que sa pratique différait des règles qu’il avait publiées et qui sont devenues celles de l’Association internationale de Psychanalyse. Le présent ouvrage montre que Freud était encore plus interventionniste avec des patients qu’avec des élèves. Tantôt il interdisait d’avoir des relations sexuelles ou de se masturber, tantôt il conseillait de se marier et d’avoir des enfants (ce qui s’est avéré plusieurs fois catastrophique pour les intéressés). On apprend à quel point Freud était money-minded, selon l’expression d’un patient. Freud a traité surtout des juifs autrichiens, riches ou richissimes (par exemple Fanny Moser, qui semble avoir été la femme la plus riche d’Europe centrale). Beaucoup étaient des « névrosés dorés », nullement représentatifs des troubles mentaux du genre humain. Les honoraires étaient extrêmement élevés (à partir des années 20, Freud n’acceptait que des clients payant en devises étrangères au moins 10 $ la séance). Le coût total était généralement astronomique, car Freud imposait un minimum de six séances par semaine, mais parfois jusqu’à douze, et la cure durait des années. Ce fut le cas par exemple pour Elfriede Hirsfeld souffrant d’obsessions-compulsions : un traitement de sept ans à raison de neuf à douze séances par semaine (au total 1600), un traitement qui échoua.

Autres découvertes : Freud, qui écrivait en 1917 que la psychanalyse ne pouvait aider les psychotiques, a cependant essayé d’en traiter (par exemple, de 1925 à 1930, Carl Liebman, qui finira à l’asile). Il demandait à ses riches patients de faire des cadeaux pour qu’ils ne souffrent pas d’un sentiment de gratitude à son égard. À la baronne Marie von Ferstel, qui souffrait de constipation, il avait prescrit : « Vous devez apprendre à lâcher quelque chose ! Vous devez donner plus d’argent, par exemple ». Elle lui avait alors offert une villa dans une station de vacances (qu’il s’empressa de vendre)… sans effet laxatif réel. Plus tard, elle qualifiera Freud de « charlatan », une expression qu’utilisera aussi le baron von Dirsztay après 1400 heures d’analyses qui, disait-il, l’avaient « détruit ».

La leçon la plus importante de cette enquête est un paradoxe. Freud n’a obtenu quasi aucun succès thérapeutique avec des patients ayant des troubles sérieux. La plupart ont vu leur état s’aggraver. Certains ont fini à l’asile, d’autres se sont suicidés (sur les trente-et-un patients, trois suicides réussis, plus quatre tentatives). Malgré cela, Freud paraissait un génie révolutionnaire aux yeux de l’avant-garde viennoise, tout comme Lacan à Paris il y a un demi-siècle. Bon nombre de ses patients lui ont voué un véritable culte, malgré l’absence de résultats thérapeutiques. Pour eux, la cure était devenue leur mode de vie. Par contre, la plupart des proches des patients étaient très mécontents. Ce fut le cas du mari de la baronne Anna von Lieben, qui fit arrêter le traitement après six ans d’une analyse qui n’avait pas pu la délivrer de sa morphinomanie (au contraire, Freud accompagnait la cure par la parole d’injections de morphine).

L’ouvrage devrait intéresser les démystificateurs du freudisme, mais aussi des psychanalystes qui y découvriront comment Freud travaillait effectivement. Il devrait également intéresser les lecteurs de Science et pseudo-sciences, qui verront à quel point l’histoire peut s’avérer efficace pour dévoiler des supercheries. Ils verront aussi qu’un thérapeute ne doit pas réellement soigner pour garder des patients dans ses filets.

1 Nous avions rendu compte de son ouvrage (écrit avec S. Shamdasani) Le dossier Freud : enquête sur l’histoire de la psychanalyse, SPS n°272.

2 Pour ces clients, voir : P. Roazen (1995) How Freud worked : first-hand accounts of patients. Jason Aronson. Trad., Dernières séances freudiennes. Des patients de Freud racontent. Paris : Seuil, 2005, 352 p.

Mis en ligne le 25 janvier 2013
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