Une alternative à l’étude Séralini

Les vieux rats américains nourris aux OGM se portent comme un charme

par Alain de Weck

Les controverses scientifiques ne sont pas une nouveauté mais ce qu’il faudra bien désormais citer comme « l’affaire Séralini » est certainement unique. En l’espace de quatre semaines, un article scientifique publié dans une bonne revue à comité de lecture a tout d’abord, suite à une campagne médiatique organisée par ses auteurs, attiré l’attention du monde entier et ravivé une peur irrationnelle des aliments OGM dans l’opinion publique. En cinquante ans de vie scientifique professionnelle, je ne me souviens pas de l’utilisation si bien orchestrée d’une publication prétendue scientifique à des fins sociologiques ou politiques.

Et pourtant, il n’était pas besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir en quelques minutes que l’œuf était pourri et se demander comment une revue scientifique sérieuse avait pu laisser passer un tel article [1,8]. Entre les critiques individuelles de chercheurs professionnels ou de quelques (rares) journalistes scientifiques et les articles de soutien par militants anti-OGM et politiciens, qui, pour la plupart, n’avaient pas lu ni analysé l’article original, il s’est ensuivi une période de grande confusion où les internautes de tout poil s’en sont donné à cœur joie.

Enfin, depuis une semaine, la baudruche s’est dégonflée et l’heure de vérité a sonné. Là aussi, c’est une première. Jamais la condamnation d’un travail scientifique par différents groupes officiels d’experts nationaux et internationaux n’aura-t-elle été aussi unanime et aussi rapide [2-7]1.

Il est donc inutile de revenir en détail sur les multiples critiques selon lesquelles Séralini et al. ont commis ce qui est en science un péché capital : tirer sciemment des conclusions tendancieuses de données sélectionnées. Sur un plan strictement scientifique, l’affaire est liquidée. Selon les critiques anglo-saxons, l’étude Séralini est un « scientific non event » ou « plain rubbish » (nullité, camelote, ânerie) [8].

Mais il n’en ira certainement pas de même sur le plan politique et dans l’opinion publique. Les auteurs et leurs sympathisants anti-OGM continueront à nier l’évidence et à utiliser cette affaire à des fins politiques. Ils ont réussi à jeter le doute sur les effets à long terme des OGM et à poser des questions, en partie légitimes du reste, sur leur évaluation. Pour des raisons plus politiques que strictement scientifiques, de nombreuses voix vont donc s’élever pour réclamer un complément d’études et la répartition, par des chercheurs neutres et indépendants, de l’étude Séralini [6].

Cela est plus facile à dire qu’à faire. Simplement répéter l’étude selon le protocole Séralini et avec le même petit nombre d’animaux ne servirait strictement à rien, puisqu’elle livrerait selon toute vraisemblance des résultats aussi invalides et ininterprétables que la première. Une étude basée sur 50 ou 100 rats par groupe sera extrêmement coûteuse ; il sera difficile de trouver une institution académique pour l’héberger, et les agences de régulation n’ont en général pas l’infrastructure requise. Et comment motiver de jeunes chercheurs à sacrifier trois à quatre ans de leur carrière scientifique pour un projet dont on sait à l’avance que l’issue sera négative (voir ci-dessous) tout en étant refusée par principe par la mouvance anti-OGM ?

Il existe pourtant une alternative, peu coûteuse et rapide. Beaucoup argumentent qu’une expérience de masse existe déjà. Des millions d’américains sont nourris depuis une décennie par du mais ou du soja, qui sont aux USA à 90 % OGM. Or on n’a jamais constaté chez eux une mortalité anormale ou des cancers que l’on puisse relater à l’alimentation OGM. À cela les militants anti-OGM répondent que l’alimentation OGM n’est pas contrôlée et le suivi clinique de la population pas documenté. Dans les cas de l’amiante et de la vache folle, ajoutent-ils, les autorités de santé publique ont aussi mis des années à effectuer les relations de cause à effet.

Mais il existe déjà une population américaine dont l’alimentation , en particulier OGM, est strictement contrôlée et le suivi clinique assuré par des professionnels.

Ce sont en fait les rats de laboratoire, en particulier les vieux rats utilisés dans de nombreuses études sur le vieillissement [9]. Aux USA, le mais ou le soja utilisés pour l’alimentation des rats est depuis 10 ans essentiellement OGM. En Europe, ce n’est pas le cas [8]. Les deux plus grands laboratoire produisant des rats d’élevage aux USA et en Europe, Harlan [9] et Charles River [10] utilisent les mêmes protocoles d’élevage et de suivi et il suffirait donc de comparer les données avec le type d’alimentation pour pouvoir répondre à la seule question importante : l’alimentation OGM à long terme a-t-elle un effet pathologique ?

Je propose donc deux types d’études qui ne devraient pas prendre plus de quelques mois et dont les données existent déjà.

1. Une comparaison, dans les diverses localisations et selon leur alimentation contrôlée, des données biologiques des élevages Harlan et Charles River de diverses souches de rats (par ex. Sprague Dawley, Fischer 344, Lewis etc.) vieillissants de plus d’un an. Le HCB vient du reste d’inaugurer ce type d’enquête en obtenant de Harlan l’information que la souche de rats SD utilisée par Séralini développe 60% de tumeurs mammaires spontanément et en étant nourris sans OGM (6). Cette observation à elle seule invalide l’étude Séralini, puisque les témoins devraient montrer la même fréquence de tumeurs que celle rapportée par Séralini et al. pour les rats SD alimentés avec OGM et/ou Roundup. 2. Plus d’une centaine d’études ont été pratiquées avec des rats âgés de plus d’un an, alimentés de manière contrôlée et d’origine Harlan ou Charles River (9.10). Là aussi des données portant sur plusieurs centaines, si ce n’est milliers de rats, sont en principe exploitables.

Il serait donc possible avec cette approche d’apporter de nombreuses réponses aux questions du public concernant rôle de l’alimentation, en particulier par mais et/ou soja OGM dans l’apparition de tumeurs ou d’autres pathologies en considérant diverses souches de rats. Le nombre de rats impliqués dans une telle étude remplirait certainement les conditions nécessaires pour une statistique incontestable.

Il est à souhaiter que l’une ou l’autre agence saisisse cette suggestion permettant de résoudre rapidement et sans lourde infrastructure la question de base posée par les autorités politiques et l’opinion publique.

Le 25 octobre 2012
Références
[1] De Weck A.L. L’analyse que les relecteurs de Food and Chimical Toxicology auraient dû produire

[2] EFSA. Review of the Séralini et al (2012) publication on a 2-year rodent feeding study with glyphosate formulations and GM maize (NK603) as published on line on 19 Seoetember 2012 in Food and Chemical Toxicology. EFSA Journal, 2102 : 104 (10), 2910. www.efsa.europa.eu/fr/efsajo...

[3] Bundesinstitut für Risikonbetwertung. Studie der Unversität Caen ist kein Anlass für eine Neubewertung von Glyphosat und gentechnisch verändertem Mais NK 603. 1.10.2012. www.bfr.bund.de/de/Presseinf...

[4] European Society of Toxicologic Pathology (ESTP). Executive Committee. Serious inadequacies regarding the pathology data in the paper by Séralini et al. 2012. http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/1...

[5] HCB. Conseil scientifique. Avis en réponse à la saisine du 24 septembre 2012. 19.10.2012. www.hautconseildesbiotechnol...

[6] ANSES. Avis de l ‘Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Envionnement et du Travail. 19.10.2012. http://www.anses.fr/cgi-bin/countdo...

[7] Avis des Académies Nationales d’Agriculture, de Médecine, de Pharmacie, des Sciences, des Technologies et Vétérinaire sur la publication récente de G.E.Séralini et al. sur la toxicité d’un OGM.19.10.2012

[8] Worstall T. Proof perfect that the Seralini paper on GM corn and cancer in rats is rubbish. 21.9.1012. www.forbes.com/sites/timworstall

[9] Harlan Laboratories. Aged rats. 2012. www.harlan.com

[10] Charles River. Catalogue 2012. www.criver.com

Mis en ligne le 31 octobre 2012
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