Des esclaves énergétiques - Réflexions sur le changement climatique

Jean-François Mouhot. Éditions Champ Vallon, 2011, 1560 pages, 17 €

Note de lecture de Martin Brunschwig

« À travers sa consommation d’énergie, chaque Européen dispose désormais de 100 domestiques en permanence, qui s’appellent machines d’usine, trains et voitures, bateaux et avions, tracteurs, chauffage central, électroménager, tondeuse à gazon et téléskis »1

On entre un peu dubitatif dans un ouvrage affichant d’emblée une position que l’auteur assume comme possiblement outrancière : celle de comparer l’utilisation actuelle des énergies fossiles avec celle des esclaves aux siècles passés.

Et pourtant... À petites touches mesurées et prudentes, intégrant en elles-mêmes leurs propres contradictions2 et avec de solides arguments développés au fur et à mesure, Jean-François Mouhot3 finit par faire mieux que nous ébranler : cette comparaison plutôt surprenante a priori s’avère au total assez éclairante même si elle n’est pas, naturellement, parfaitement transposable.

Les moteurs principaux de l’auteur pour rapprocher les deux situations sont, d’une part, la corrélation observée entre l’apparition des premières machines et le recul de l’esclavage (mais Mouhot nous explique bien les tours et détours historiques de ces deux événements, sans prétendre à une causalité simpliste). Et, d’autre part, l’idée que la morale est une notion très évolutive : personne aujourd’hui n’oserait afficher d’opinions esclavagistes mais, pour autant, il serait aussi un peu absurde d’accuser trop vite nos ancêtres avec nos lunettes d’aujourd’hui. Mouhot rappelle par exemple que Washington ou Jefferson (héros/hérauts de nos démocraties...) étaient propriétaires d’esclaves4 !

Il établit ainsi un parallèle entre les premiers courants anti-esclavagistes et ceux qui aujourd’hui tirent la sonnette d’alarme sur le comportement inconséquent des sociétés humaines actuelles. Car, même si certains affichent encore des doutes quant au réchauffement climatique, personne, par contre, ne peut nier l’épuisement des ressources que notre mode de vie occidental occasionne. Il se pourrait donc que nos descendants nous jugent avec la même sévérité que celle dont nous faisons preuve à l’égard de nos ancêtres sur l’esclavagisme...

Un autre exemple de ces rapprochements par lesquels l’auteur parvient à nous conduire à accepter son postulat est la notion de « souffrances infligées » : celles infligées aux esclaves étaient certes plus visibles et immédiates mais nous disposons maintenant de suffisamment d’informations pour constater que le fonctionnement de nos sociétés énergivores entraîne aussi (plus loin, ou peut-être plus tard, mais bel et bien) son lot de souffrances. Le titre d’un sous-chapitre en dit long : « Le pétrole nuit aux droits de l’homme » ; et des pages fortes dénoncent avec virulence certains agissements de l’État français au Congo qui sont proprement effrayants ! (p.98-99)

Le principal intérêt de cet ouvrage, me semble-t-il, est donc d’aller jusqu’au bout de sa logique et de fouiller ces questions en évitant tout simplisme, ce qui rend le lecteur finalement un peu « groggy » et secoué par la démonstration. C’est naturellement un compliment.

1 Citation du livre de Jancovici et Grandjean « Le plein, s’il vous plaît ! La solution au problème de l’énergie » (2006 au Seuil) faite par l’auteur p.10.

2 Un des grands points forts de ce livre, qui affiche lui-même, ici ou là, les « limites » de ses arguments.

3 Jean-François Mouhot est docteur en histoire de l’Institut Universitaire Européen. Il est chargé de recherches à l’Université de Georgetown (Washington) et à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris.

4 Ce fut même le cas de nombre d’anciens esclaves !

Mis en ligne le 29 octobre 2012
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