Les dégâts collatéraux d’une « étude choc » sur les OGM qui fait « pschitt »

par Jean-Paul Krivine

Ce texte a été écrit le 23 septembre 2012, quelques jours après l’événement. Les rebondissements à venir seront certainement nombreux.

Le soufflé produit par « l’étude choc » sur les OGM conduite par Gilles-Éric Séralini est en train de retomber. Ce qui discrédite l’étude, ce ne sont pas les conflits d’intérêts patents, mais les arguments techniques qui tendent à prouver que l’étude est truffée de biais méthodologiques lui ôtant toute validité. Malheureusement, les dégâts collatéraux sont nombreux. Et ils porteront leurs effets durablement, quelles que soient les mises au point qui ne manqueront pas d’intervenir. Les promoteurs de ce qu’il faut bien appeler un « coup politique » le savent : le temps de l’analyse scientifique est un temps long, qui n’est pas celui de la médiatisation avec ses « scoops » et ses titres chocs. Tout a été fait pour que le contenu réel et l’avis de la communauté scientifique soient rendus inaudibles au moment où l’analyse sera établie.

Un « coup politique » bien mené, aux antipodes de la déontologie scientifique

Du jamais vu à l’occasion d’une publication scientifique. Rompant avec ce qui devrait caractériser une telle publication, à savoir la transparence, les auteurs de l’étude ont adressé à la presse, juste avant la publication officielle de l’étude, un communiqué aux termes alarmistes, prétendument appuyé sur une « étude choc ». Les journalistes qui souhaitaient disposer du texte scientifique, et non du seul communiqué, se sont vu proposer un accord de confidentialité leur faisant interdiction de soumettre le contenu à l’avis d’experts. Bref, la presse a été mise devant le dilemme suivant : soit faire écho au communiqué, sans aucun moyen de vérifier la validité scientifique, donc sans moyen de discuter ou contester les affirmations, soit attendre un peu, mais passer à côté d’un « scoop majeur ». La plupart des journaux ont préféré la première option, relayer la rumeur, profiter du scoop, en l’assortissant parfois d’un « regret » quant à la méthode utilisée1.

La déferlante est alors lancée, initiée par le Nouvel Observateur qui titre en couverture « Oui, les OGM sont des poisons ! ». Dans le même temps, un film coproduit avec les auteurs de l’étude est annoncé pour la semaine qui suit, avec une bande annonce angoissante : « regardez bien ces images [on nous montre un rat atteint d’une tumeur énorme], elles vont faire le tour du monde, ces rats ont été nourris de maïs transgéniques pendant toute leur vie ». Un scénario digne d’un roman d’espionnage nous est promis (une étude avec nom de code, mails cryptés, la clandestinité la plus totale « pour ne pas subir de pression », etc.). Et avec le film, le livre : Gilles-Éric Séralini publie en même temps un ouvrage intitulé Tous cobayes !

Les auteurs savaient très bien que la passion et la médiatisation balaieraient toute discussion scientifique sur le fond, d’autant plus que l’analyse par les pairs et l’avis des agences de santé demandent du temps et qu’il sera toujours facile par la suite d’entretenir la controverse et distiller le doute.

Une étude biaisée aux conclusions partisanes

Ce qui discrédite cette étude, ce sont bien des arguments techniques. L’étude est analysée dans tous les laboratoires du monde s’intéressant au sujet. Et de façon quasi-unanime, ce qui ressort à cette heure, c’est sa faiblesse et les énormes biais méthodologiques qui lui enlèvent toute validité. Une liste détaillée des premières analyses peut être trouvée sur le site du biologiste Marcel Kuntz2. Nous les reproduisons en encadré.

Principales mises en cause : le protocole statistique inadapté, la taille de l’échantillon insuffisante, la souche de rats utilisée qui présente une forte propension à développer des tumeurs avec l’âge. Mais également, l’absence de données clés qui permettraient de mettre en avant d’autres causes au développement de ces tumeurs (comme le détail de l’alimentation, la possible présence de mycotoxines, etc.).

Les réponses d’experts

(mise à jour régulière sur le site de Marcel Kuntz)

En anglais

1.Sur Reuters : "EXPERTS HIGHLY SCEPTICAL".

2.Science Media Centre : Expert reaction to GM maize causing tumours in rats. http://www.sciencemediacentre.org/p...3.NewScientist : Study linking GM crops and cancer questioned

4.The Inquisitr : Scientists Discredit GMO-Fed Rat Study Results

5.NY Times : Foes of Modified Corn Find Support in a Study

6.Discovery News :GM Corn-Tumor Link Based on Poor Science

7.Council for Biotechnology Information  :Scientists in U.S. Reject Heavily Publicized Rat Study ; Other Studies Show No Impact of Feeding Biotech Grain

8. LA Times : Study points to health problems with genetically modified foods

En français

Le Figaro : L’étude sur les OGM fortement contestée

Le Monde : OGM : « Le protocole d’étude de M. Séralini présente des lacunes rédhibitoires »

Egora : Panique sur les OGM. L´étude qui a semé le trouble n´est pas exempte de critiques, mais souligne la durée insuffisante des expérimentations actuelles.

Destination santé : OGM : l’étude Séralini fera-t-elle pschitt ?

Futura-Sciences : Étude sur les OGM : des résultats mal interprétés selon Marcel Kuntz

Site Imposteurs  : Étude du CRIIGEN sur le maïs NK 603 : Une bombe médiatique, et après ? (1ère partie) (2ème partie ; sur les aspects statistiques)

Huffington Post :
Lacunes, résultats inexplicables : l’étude anti-OGM sur la sellette (JF Narbonne, Toxicologue)
OGM : l’étude sur l’effet néfaste du maïs transgénique ne peut convaincre (Harry Bleiberg, Médecin cancérologue)

Ajoutons également que les auteurs de l’étude affirment qu’il n’y a jamais eu d’étude à long terme sur les effets des OGM sur les animaux (et notamment les rats), et présentent ainsi leur travail comme une grande première mondiale. La réalité est différente. De telles études existent3.

Soulignons enfin que Gilles-Éric Séralini n’en est pas à sa première publication qui promet des résultats importants, et qui, finalement, se révèle par la suite inconsistante ou méthodologiquement biaisée4.

Bien entendu, les agences de santé publique sont saisies, elles vont produire leurs analyses et conforter ou non ces premières réactions.

Mais les auteurs de l’étude ont encore de nombreuses cartouches pour rendre confuse la suite des événements. Ainsi, ils dénient aux experts des agences européennes toute légitimité à enquêter sur leurs travaux et exigent des « experts indépendants »5, c’est-à-dire qui seraient agréés par eux. L’expertise publique est rejetée... Imaginons ce qui se passerait si les dirigeants de Monsanto, par exemple, refusaient une telle expertise et déclaraient vouloir accréditer eux-mêmes les « bons » experts ?

Sur fond de conflit d’intérêt

Comme n’importe quelle autre étude, celle-ci ne peut être discréditée par la présence de conflits d’intérêts. Elle ne peut l’être que sur son fond scientifique. Pour autant, il est important de souligner ici les nombreux conflits d’intérêts derrière une publication où les auteurs osent écrire sans vergogne, à la rubrique imposée dans toute publication scientifique : « The authors declare that there are no conflicts of interest ».

En réalité, les conflits sont de deux ordres. D’une part, et principalement, un conflit idéologique patent. Plusieurs des signataires sont membres actifs du CRIIGEN, organisation dont la présidence d’honneur est assurée par la députée européenne Corinne Lepage. Le CRIIGEN est une partie prenante, impliquée dans le combat des anti-OGM. 

Mais il y a aussi un conflit financier. L’étude a été largement financée par la grande distribution et en particulier les groupes Auchan et Carrefour, qui ont fait de l’assurance de « produits garantis sans OGM » un de leurs arguments de vente. Encore une fois, ces financements n’invalident pas l’étude, mais ils disqualifient l’affirmation d’absence de conflit d’intérêt.

Des déclarations gouvernementales qui fragilisent l’expertise publique

Le « coup politique » a fonctionné, sans doute au delà des espérances. Du moins jusqu’à maintenant. Les ministres de la République, peut-être par peur d’une opinion publique qui pourrait les accuser d’un « scandale sanitaire », ont privilégié les annonces fracassantes, accréditant la thèse du danger des OGM et renforçant en retour la peur du public. Pourtant, leur devoir aurait dû être d’abord d’attendre, avant toute déclaration, les avis des agences de santé publique sollicitées pour l’occasion. Une prudence qui aurait été d’autant plus nécessaire que l’« étude choc » va à l’encontre de dizaines et dizaines d’analyses sur le même sujet6, et de l’avis unanime des instances nationales et européennes de santé publique. C’est l’expertise publique qui s’en trouve une fois de plus fragilisée, alors que le rôle du gouvernement devrait être de la protéger et la renforcer.

Des dégâts collatéraux durables

Les dégâts collatéraux sont énormes. Mais peut-être était-ce l’objectif visé ?

Quelle que soit la suite des événements, la peur des OGM se trouve renforcée. Peur et raison ne sont pas à armes égales dans le brouhaha médiatique. Une récente étude indique que huit personnes sur dix ont peur des OGM7. On se demande comment il peut en rester encore deux sur dix à ne pas éprouver ce sentiment, au vu des titres de presse, des émissions télévisées, des déclarations des ministres.

Ensuite, c’est un coup rude pour tous ceux qui espéraient que les controverses aux frontières de la science et de la société pouvaient relever d’un débat public serein. Comme le souligne Sylvestre Huet dans sur son blog8, c’est « un désastre pour le débat public, sa qualité, sa capacité à générer de la décision politique et démocratique ». En effet, la science, les arguments et les faits ont été noyés dans un battage médiatique qui va rendre durablement inaudible tout débat serein.

Pourquoi le Nouvel Observateur ne titrera pas « Non, les OGM ne sont pas des poisons »

Supposons que les agences de santé confirment l’avis qui émerge, et que la publication de Séralini soit sans valeur. Aucun doute, le Nouvel Observateur qui a lancé le scoop ne publiera pas, avec la même mise en évidence, un titre tel que « Non, les OGM ne sont pas des poisons ». Jean Rostand ironisait déjà, il y a plus de 40 ans sur ce sujet : « Pour annoncer qu’une fillette lit sans le secours des yeux, les journaux mettent de gros titres ; c’est beaucoup plus discrètement que, plus tard, ils feront savoir que l’expérience était faussée »*.

Suggérons un argument plus sérieux à l’illustre hebdomadaire. Les OGM autorisés, pour la culture ou pour la consommation, sont évalués au cas par cas. Les OGM ne sont pas bons ou mauvais dans l’absolu. De même que les champignons sont des poisons ou ne sont pas des poisons, il existe des OGM sans danger, propres à la consommation, comme il est possible de fabriquer des OGM, ou de trouver des plantes, qui soient des poisons. Le titre « Les OGM ne sont pas des poisons » sera donc un titre erroné, quels que soit les résultats des analyses de l’étude de Séralini et collègues.

*Inquiétudes d’un biologiste, Stock 1967, p. 70

Qui s’est ridiculisé dans cette affaire ?

Seulement quelques jours après la réalisation de ce « coup politique », quelques premières leçons peuvent être tirées. Elles sont provisoires, car à n’en pas douter, l’offensive médiatique va se poursuivre.

Tout d’abord, qui s’est ridiculisé dans cette affaire ?

- La revue Food and Chemical Toxicology qui semble ne pas avoir su respecter les standards en matière d’acceptation de texte.

- Une certaine presse qui, au mépris de toute déontologie de l’information, a commenté l’information sur un registre alarmiste sans s’entourer de la moindre précaution ni effectuer les vérifications auprès de professionnels du domaine.

- Les politiques qui en ont fait de la surenchère (à quoi bon entretenir plus de 1244 agences techniques en tout genre9 pour raconter autant de sornettes ?).

- Enfin et surtout, les auteurs d’une étude qui instrumentalise la science à des fins idéologiques.

Toutefois, la communauté scientifique a très mal accepté cette instrumentalisation. À avoir agi aussi légèrement sur le plan scientifique, les auteurs de cette belle opération médiatique risquent de se couper définitivement d’un lien qui leur est pourtant nécessaire pour afficher une crédibilité scientifique à leur combat politique.

1 Par exemple, Stéphane Foucart dans Le Monde indique : « Cependant et de manière inhabituelle, Le Monde n’a pu prendre connaissance de l’étude sous embargo qu’après la signature d’un accord de confidentialité expirant mercredi 19 septembre dans l’après-midi. Le Monde n’a donc pas pu soumettre pour avis à d’autres scientifiques l’étude de M. Séralini. Demander leur opinion à des spécialistes est généralement l’usage, notamment lorsque les conclusions d’une étude vont à rebours des travaux précédemment publiés sur le sujet »

2 http://www.marcel-kuntz-ogm.fr

3 “Assessment of the health impact of GM plant diets in long-term and multigenerational animal feeding trials : A literature review”. Chelsea Snell, Aude Bernheim, Jean-Baptiste Berge, Marcel Kuntz, Gerard Pascal, Alain Paris, Agnes E. Ricroch. Food and Chemical Toxicology, Volume 50, Issues 3–4, March–April 2012, Pages 1134–1148

4 Voir la recension sur le site http://imposteurs.over-blog.com/art...

5 http://www.liberation.fr/societe/20...

6 Voir par exemple http://www.sciencedirect.com/scienc...

7 Sondage Ifop pour Dimanche Ouest France, réalisé après la publication de l’« étude choc ». http://www.ouest-france.fr/actu/act...

8 http://sciences.blogs.liberation.fr/

9 Chiffre donné par l’inspection générale des finances : http://www.igf.finances.gouv.fr/web...

Mis en ligne le 25 septembre 2012
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