Le Naturalisme dans les sciences sociales

Gérald Bronner et Romy Sauvayre (sous la direction de). Hermann Éditeurs, 2011, 387 pages, 32 €

Note de lecture de Georges Chapouthier - SPS n°300, avril 2012

En philosophie, le « naturalisme » est une thèse qui vise à comprendre, par un recours à la « nature », c’est-à-dire principalement à leurs racines biologiques, les phénomènes observés dans les sciences humaines. Il y a deux manières de concevoir le naturalisme dans les sciences sociales. Selon une conception méthodologique, les sciences sociales peuvent utilement emprunter des méthodes aux sciences de la nature. Selon une conception plus fondamentale, les sciences sociales elles-mêmes peuvent trouver une part explicative dans les phénomènes biologiques, donc dans la « nature ».

Le présent ouvrage confronte, sur ces deux plans, les positions d’une vingtaine de spécialistes, qui représentent sans doute ce qui se fait de mieux en sociologie dans notre pays. On y trouvera, dans un langage limpide et compréhensible par tous, des bilans historiques (comme sur le naturalisme durkheimien, par C.H. Cuin) aussi bien que des réflexions de fond sur les facettes modernes du naturalisme, et notamment la mémétique qui « tente de décalquer les principes du darwinisme et de les appliquer aux phénomènes culturels » (R. Boudon, p. 35). D’une manière générale, le darwinisme joue un rôle essentiel dans le développement actuel du naturalisme, comme le montre, analysé par N. Bulle, l’exemple de Freud chez qui « le caractère constitutif du naturalisme (…) a servi d’arrière-plan scientifique » (p. 71).

Beaucoup d’articles soulignent l’extrême fécondité, à la fois méthodologique et conceptuelle, du naturalisme, et insistent finalement sur une approche « continuiste » entre nature et culture : « si on excluait par principe les niveaux inférieurs d’explication », beaucoup de sciences seraient « gravement amoindries » (Pharo, p. 271). Ainsi G. Bronner, qui montre ce que les sciences modernes du cerveau peuvent apporter de positif à la connaissance de l’esprit humain et par suite, à la socialisation. D’autres auteurs, en revanche, s’appuyant sur les excès réductionnistes dans lesquels peuvent tomber, aussi bien le naturalisme extrême que l’antinaturalisme, plaident, comme N. Heinich, pour une spécificité de la scientificité des sciences sociales et pour une position plus « discontinuiste ». Ce que démontrent, plus concrètement, des auteurs comme D. Le Breton, pour qui, par exemple, « les sentiments et les émotions (…) ne sont pas, ou pas seulement, des processus physiologiques dont le corps détiendrait le secret. Ce sont des relations » (p. 267), qui prennent des colorations différentes selon les répertoires culturels des différentes populations du globe.

La conclusion, sans doute provisoire, de ces débats, est celle qui est donnée, avec bon sens, par les directeurs de l’ouvrage, qui soulignent ce que l’apport du naturalisme peut avoir de fructueux dans leur domaine, sans pour autant que « la sociologie n’ait à craindre de perdre l’une ou l’autre de ses prérogatives » (p. 20).

Mis en ligne le 12 octobre 2012
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