Le Canard Enchaîné en prise avec de mauvaises ondes ?

par Jean-Paul Krivine

Le Canard Enchaîné manie l’humour et l’ironie, et s’engage souvent dans des combats de David contre Goliath. Deux raisons de le rendre sympathique aux yeux de nombreux lecteurs. Ainsi, qui n’a pas apprécié que telle ou telle personne, prise la main dans le sac d’une imposture, d’une manipulation ou d’un comportement indigne, se fasse croquer par le palmipède ?

Pour autant, cela dispense-t-il de l’exigence systématique de rigueur ? Et dans le cas où cette rigueur ferait défaut, ceux qui en seraient victimes pourraient-ils facilement se faire entendre sans risquer de passer pour des mécontents qui n’apprécient pas l’humour du journal, ou des « méchants » qui n’acceptent pas d’être épinglés.

Espérons que Le Canard saura examiner ses écrits et, quand sa passion l’égare sur les chemins de l’idéologie, le reconnaître et prendre en compte les faits eux-mêmes.

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Ainsi, dans son édition du 23 mars 2012, Le Canard Enchaîné publie un billet signé de J.C. et intitulé « La maladie des ondes, c’est dans la tête ». S’intéressant aux électro-hypersensibles (personnes déclarant de nombreux troubles qu’ils imputent aux ondes électromagnétiques, principalement WiFi et téléphonie mobile), le journal satirique dit, en gros, que la France refuse de reconnaître le syndrome, traitant de psychotiques ceux qui en souffrent et ne proposant finalement que l’hôpital psychiatrique comme solution.

Malheureusement, l’article n’est qu’accumulation d’approximations fâcheuses, voire de contre-vérités.

Ainsi, rien ne serait proposé aux personnes atteintes : « en France, la maladie des ondes, ça n’existe pas », « on ne peut rien pour vous ». Contrairement à d’autres pays, le syndrome ne serait pas reconnu. En réalité, le syndrome est bien reconnu, les patients peuvent et doivent consulter leur médecin. Et la France ne fait en la matière qu’appliquer les recommandations de l’OMS1 : « le traitement des individus touchés doit se concentrer sur les symptômes sanitaires et sur le tableau clinique et non sur le ressenti de la personne quant à la nécessité de réduire ou d’éliminer les champs électromagnétiques à son poste de travail ou à son domicile ». L’OMS poursuit en recommandant de rechercher des pathologies spécifiques pouvant rendre compte des symptômes, de s’assurer également qu’aucun facteur dans l’environnement de travail ou au domicile ne pourrait être incriminé (pollution de l’air, lumière inadéquate, bruit, etc.). Il en est de même, d’ailleurs, en Allemagne (cité comme exemple par Le Canard), ou en Suède : le syndrome est reconnu, mais pas la cause que voudraient lui voir attribuer certains.

Ensuite, Le Canard avance des études faites « en Suisse et en Suède » prouvant un « impact des ondes sur le biologique », sous entendu, prouvant que ce sont bien les ondes qui sont responsables du syndrome. Le journaliste aurait pu citer des centaines d’autres études. En réalité, c’est une banalité que d’affirmer que les ondes électromagnétiques peuvent avoir une influence « sur le biologique ». La question est plutôt de décrire cette influence et de savoir si, aux seuils réglementaires qui sont ceux existant pour la téléphonie mobile ou les réseaux WiFi, on observe cette influence, et surtout, si elle a un impact sur la santé humaine. Il est surprenant que l’hebdomadaire ne cite aucun des avis unanimes et convergents de toutes les agences de santé de par le monde.

Plus loin, Le Canard affirme que, dans sa recommandation de 2005, l’OMS reconnaît le syndrome, « sans se prononcer sur son origine ». Sous-entendant que l’OMS n’écarte pas le fait que les ondes puissent en être la cause. Nous avons vu plus haut qu’effectivement, l’OMS reconnaît le syndrome, mais le journaliste du Canard aurait dû lire la recommandation de l’OMS jusqu’à la fin. Il aurait noté ceci : « il n’existe ni critères diagnostiques clairs pour ce problème sanitaire, ni base scientifique permettant de relier les symptômes de la HSEM [électro-hypersensibilité] à une exposition aux CEM [champs électromagnétiques] ». Le même communiqué de l’OMS, s’adressant aux gouvernements, recommande que «  [soient fournies] aux individus se plaignant d’une HSEM, aux professionnels de la santé et aux employeurs des informations bien ciblées et pesées sur les dangers sanitaires potentiels des CEM. Ces informations doivent inclure une déclaration claire spécifiant qu’il n’existe actuellement aucune base scientifique permettant d’établir une relation entre HSEM et exposition aux CEM. »

Pourquoi ne pas informer les lecteurs que les ondes n’ont jamais pu être mises en cause pour expliquer le syndrome d’électro-hypersensibilité ? Pourquoi suggérer l’inverse ? Plus de 40 études en double aveugle ont mis en évidence que les personnes qui se disent électro-hypersensibles ressentent les mêmes troubles en présence ou en absence de radiofréquences2. Rappelons que ce constat a été établi par plusieurs expertises collectives internationale (OMS [1]), européenne (SCENIHR3) ou nationale (AFSSET4).

L’article s’indigne alors : « que fait-on pour eux ? », « certains se sont fait enfermer dans un hôpital psychiatrique ». Pourtant, quand une étude nationale est mise en place, sous la coordination du Professeur Dominique Choudat, que des centres spécifiques de prises en charge sont ouverts, Le Canard Enchaîné, plutôt que de voir là une décision allant dans le sens de ses préoccupations, emboîte le pas des militants « anti-ondes » (largement cités) qui annoncent le boycott de l’initiative, car elle ne prendrait pas comme point de départ la responsabilité des ondes électromagnétiques. C’est pourtant là une des bases de la méthode scientifique que de ne pas supposer à l’avance les conclusions d’une étude.

Utiliser l’humour et se proclamer du côté des faibles et des victimes ne peut qu’être sympathique de prime abord. Mais il se pourrait aussi que propager les rumeurs et passer sous silence l’état de la connaissance scientifique nuise gravement aux victimes du syndrome d’électro-hypersensibilité dont on prétend prendre la défense, en les enfonçant dans leurs croyances et en les détournant des seules prises en charge susceptibles de mettre fin à leur rupture sociale et professionnelle, voire familiale.

Ne pas attribuer la cause de leurs maux aux ondes électromagnétiques, ce n’est pas nier leur souffrance, ni les accuser de maladies mentales. Le moindre des respects qui leur est dû, c’est de leur faire bénéficier de l’état de la connaissance scientifique. Le journaliste du Canard semble l’avoir oublié.

Contrairement à ce que l’on attend du Canard Enchaîné, qui a démasqué tant d’impostures, cette chronique est émaillée d’imprécisions et d’amalgames, et finalement, ce sont les messagers de la connaissance scientifique qui se trouvent brocardés, que ce soient les spécialistes des dimensions sanitaires des rayonnements électromagnétiques (et en tout premier lieu André Aurengo, présenté à tort – il suffit de vérifier – comme ayant émargé au conseil d’administration de Bouygues Télécom) ou ceux de la dimension sociétale des croyances collectives (en l’occurrence le sociologue Gérard Bronner).

Ces scientifiques, tout comme l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS) à laquelle il leur est reproché d’appartenir, sont suspectés de mercantilisme. À l’issue d’un grand amalgame réalisé par le journaliste, mêlant le nucléaire, le bio, les OGM et même la psychanalyse, le lecteur est supposé comprendre ce qu’est réellement l’AFIS... et ses positions sur les ondes électromagnétiques.

Le lecteur qui le souhaite trouvera sans difficulté sur le site Internet de l’association l’intégralité des données relatives l’AFIS, son fonctionnement et son financement, ainsi que ses prises de position réelles sur les différents sujets abordés dans l’article5.

Le journaliste du Canard Enchaîné a visiblement tiré son eau d’une seule source, celle des militants « anti-ondes ». Il en résulte un billet partisan et mal informé.

Jean-Paul Krivine est rédacteur-en-chef de la revue Science et pseudo-sciences, revue de l’Association Française pour l’Information Scientifique.
Mis en ligne le 29 mars 2012
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