Des ummoristes chez les ufologues…

par Jérôme Quirant et Dominique Caudron - SPS n° 299, janvier 2012

L ’« affaire Ummo » est une histoire d’ufologie[L’ufologie ou l’ovniologie (UFO est la traduction anglaise de OVNI) est une discipline qui consiste à collecter et analyser les données liées au phénomène OVNI : témoignages surtout, mais aussi photographies, traces au sol, voire enregistrements radar, etc.]] peu banale... Elle présente un cas tout particulier et inédit de contact avec une vie intelligente extraterrestre, et qui plus est, entretenu sur plus de 30 ans par quelques initiés1.

Après les rencontres du premier type (simple observation visuelle), du deuxième type (des traces matérielles sont laissées par les ovnis), du troisième type (les extraterrestres sont aperçus) et du quatrième type (enlèvements d’humains), voici sous vos yeux ébahis la rencontre du cinquième type : la correspondance postale...

La genèse ibère

L’histoire a commencé dans les années 1960, le 16 janvier 1966 exactement, lorsque Fernando Sesma Manzano, employé du télégraphe espagnol, reçut une bien étrange lettre. En effet, son auteur lui révélait être un extraterrestre de la planète Ummo, présent depuis déjà plusieurs années sur Terre. Par chance ( ?), le destinataire était plutôt enclin à recevoir favorablement ce genre de missive puisqu’il affirmait communiquer déjà de manière régulière avec d’autres extraterrestres. Car, d’après les ummites, une première tentative pour contacter des scientifiques terriens s’était soldée par un échec, suite à l’incrédulité des premiers destinataires (lettre NR-62).

Avec Sesma, les ummites (habitants de la planète Ummo) tenaient un bon client. Trop même, car sa propension à communiquer avec tous les extraterrestres sans exception les conduisit à faire une crise de jalousie et à chercher d’autres interlocuteurs (lettre D-26). Mais entretenir une correspondance régulière avec les ummites, cela se mérite. Aussi, pour attirerd’autres ufologues maniables et méritants, ils annoncèrent à Sesma leur venue sur le sol espagnol (lettre D-60), événement dont il assura immédiatement la promotion auprès de la mouvance ufologiste espagnole.

L’annonce de l’arrivée entre le 30 mai et le 3 juin 1967 de trois vaisseaux ummites excita, on ne s’en étonnera pas, la curiosité de quelques férus d’extraterrestres, qui scrutèrent en vain l’horizon... Mais le 2 juin, deux journaux espagnols rapportèrent qu’une soucoupe volante avait été observée à San José de Valderas, en banlieue de Madrid. Par une chance assez incroyable, des photos de ces ovnis avaient même pu être prises dans la soirée du 1 er juin. Développées en un temps record, elles étaient publiées, dès le lendemain, dans la presse locale !

Tous les ufologues espagnols se retrouvèrent alors rapidement sur les lieux pour un quasi pèlerinage. José Luis Jordan Péña, technicien en télécommunications et témoin d’un cas du deuxième type un an plus tôt à Aluche, rapporta de nombreux témoignages de cette rencontre du premier type, et même du second, car de mystérieux tubes, contenant de non moins mystérieuses feuilles portant l’emblème d’UMMO, avaient été retrouvés à proximité. Rafael Farriols, entrepreneur à Barcelone, racheta toute la correspondance de Fernando Sesma. Avec Antonio Ribeira, un des pères fondateurs de l’ufologie en Espagne, il écrivit un livre à la gloire de cette observation : Un caso perfecto (Un cas parfait). Ce qui leur valut de devenir des correspondants privilégiés des ummites.

À partir de là, plusieurs ufologues convaincus se mirent aussi à recevoir des lettres d’ummites, qui, tantôt exposaient leur technologie des plus avancée, tantôt expliquaient leur vie sexuelle. Certains de ces destinataires ayant manqué de discrétion, France-Soir titra même le 8 août 1968 : « Des êtres d’une autre planète vivent sur la terre avec de faux papiers »...

Des groupes d’étude furent créés, des congrès organisés, des livres diffusés... Antonio Ribeira publia en 1979 UMMO, le langage extra-terrestre.

La France à la rescousse

Toute cette agitation suscita, bien sûr, l’intérêt des ufologues français, et le GEPA (Groupe d’Études des Phénomènes Aériens – l’une des premières associations ufologistes françaises) dépêcha un de ses membres en Espagne. Il revint sans être convaincu par ce qu’il avait vu et entendu.

Mais les ummites avaient raconté leur débarquement sur terre (lettre D-57, 1 à 5). Il était censé avoir eu lieu près de La Javie, dans les Alpes de Haute-Provence. Des preuves scientifiques de leur présence sur terre y auraient même été enterrées. Munis des renseignements topographiques fournis dans les lettres ummites, les « experts » français se lancèrent alors dans une véritable chasse au trésor pour essayer de trouver le point d’atterrissage de ces vaisseaux extraterrestres. À cette quête effrénée se joignit alors Jean-Pierre Petit, physicien, membre du CNRS et spécialiste de propulsion. La perspective de découvrir de nouvelles technologies pour des transports spatiaux étant des plus excitantes, il se procura des copies des lettres ummites et s’en inspira pour proposer de nouvelles expériences de magnétohydrodynamique3. Comme celles qui furent entreprises ont été couronnées de succès, cela confirma pour lui l’authenticité de ces lettres, qui ne se contentaient nullement de donner des éléments de la technologie des ummites, mais aussi toutes sortes de détails sur leur planète, leur civilisation, leur langage ou leur sexualité.

Dans les années 80, Petit participa aux réunions des ufologues ibères et finit par écrire un livre : Enquête sur des extra-terrestres qui sont déjà parmi nous chez Albin Michel (1991).

Cet ouvrage aura un succès retentissant avec des articles dans VSD (5 septembre 1991) ou Paris Match (12 décembre 1991). L’auteur participera à plusieurs émissions télé : il sera invité par André Bercoff [1] ou Patrick Poivre d’Arvor [2] pour donner des détails sur ses investigations.

Un tel succès médiatique ne pouvait passer inaperçu auprès des ummites, qui, dit-il, lui adressèrent alors directement des lettres, louant au passage ses capacités intellectuelles hors du commun (lettre NR-5, voir encadré).

Bien sûr, cela amusa beaucoup la presse scientifique. Mais plutôt que de faire une analyse critique du livre de Petit, la revue Science & Vie proposera un article burlesque, racontant le démasquage d’un « ummite » qui se serait infiltré dans la rédaction !

Des premiers doutes aux ratés ummites

Dès 1977, Claude Poher, du GEPAN (Groupe d’Étude des Phénomènes Aérospatiaux Non-identifiés, ancêtre au CNES du GEIPAN), avait montré qu’un traitement approprié des photos prises à San José permettait de révéler la présence d’un fil de suspension auquel était attachée la prétendue soucoupe volante. D’après Poher, la soucoupe n’était qu’une vulgaire maquette constituée de deux assiettes en plastique [3]. Des reconstitutions ont démontré la facilité de concevoir une telle supercherie [4]. Les ummites ne cherchèrent même pas à nier ce faux : ils avancèrent comme prétexte la dangerosité d’apporter trop de preuves sur leur existence réelle, et donc, la nécessité d’entretenir ainsi le doute au travers de faux grossiers (lettre D-116).

Si le mystérieux emblème ummite pouvait donner lieu à des interprétations très variées, c’est surtout par leur science très approximative que les ummites eurent du mal à être pris au sérieux. Surtout que leurs erreurs les plus manifestes portaient sur... l’astronomie, un comble !

En effet, à force de vouloir décrire leur système planétaire et d’en donner des détails, les ummites commirent des erreurs risibles, comme l’évaluation de la distance entre leur propre système solaire (Wolf 424) et le nôtre. Il faut dire, à leur décharge, qu’en 1938, les terriens avaient commis une erreur sur cette évaluation. Mais elle avait été vite corrigée [5]. Hélas, les ummites n’avaient pas pris note, dans un premier temps, de cette correction...

Pour des êtres doués d’une intelligence supérieure et d’une technologie largement plus avancée que la nôtre, force est de constater que leur moyen de locomotion, assez surréaliste, tenait plus du fer à repasser ou de la machine à laver que du vaisseau intersidéral.

Plusieurs techniques maîtresses avancées relevaient, de la même façon, d’un plagiat éhonté et non d’une science révolutionnaire [6] : comme l’utilisation, par exemple, de gels ou liquides « amortisseurs » pour pouvoir encaisser de fortes accélérations [7]. Mais les ummites commirent de nouvelles théories scientifiques du plus bel effet dans bien d’autres domaines, que ce soit en chimie, en informatique ou en logique pure [8]...

Lettre NR-5 – Automne 92

Monsieur Petit, Jean Pierre,

Nous posons notre main sur votre noble poitrine.

Monsieur, nous avons étudié votre personnalité à travers nos instruments UAAGOOAWEE (évaluateurs individuels du comportement psychique) et nous avons reçu une forte impression par la haute valeur que votre coefficient d’intelligence abstraite y a atteint.

Nous pouvons vous affirmer sans aucune erreur que vous êtes parmi 2,9.10 -6 des hommes les mieux doués sur ce domaine à OYAAGAA (la planète terre). Nous vous supplions de ne pas croire que nous essayons de vous flatter (ce qui serait, d’autre part, inutile étant donné que nous ne vous demandons rien en échange) mais nous voulons tout au contraire vous encourager à continuer vos études spéculatives sur la logique formelle, qui, vous l’avez deviné, constitue la clé pour la compréhension du Cosmos.

Le « théorème » de Fermat, dont nous savons que vous avez connaissance, A UNE DÉMONSTRATION et elle est à portée d’un homme de votre condition intellectuelle. Nous aimerions pouvoir vous aider (indirectement, bien entendu, car votre sensibilité a en effet compris que toute intervention directe à OOYAGAA nous est moralement impossible) à le résoudre. Cela vous donnerait vis-à-vis de vos frères un prestige intellectuel dont malheureusement vous manquez à présent (et ceci est dû à l’agressive incrédulité des scientifiques terrestres plus qu’à votre manque de mérite).

Vous devez suivre la pensée 1=1 0=0 1#0 0#1 et croiser 1=0 0=1 1#1 0#0

C’est-à-dire combiner égalités/inégalités binaires à logique tétravalente. Dans des prochaines lettres, nous vous ferons connaître vos progrès et vos erreurs.

Nous vous supplions, Monsieur, d’être très discret sur le contenu de nos lettres ; dans d’autres pays nous avons dû couper le contact avec vos frères à cause de leur extrême indiscrétion. Nous désirons établir avec vous des dialogues épistolaires bi-univoques (nous vous donnerons des instructions sur le moyen de vous adresser à nous) mais nous vous demandons en échange d’être très discret. Vous pouvez parler librement à vos frères : Farriols Rafael (Espagne), Pastor Jean-Jacques (France), Jordan Pena Jose-Luis (Espagne). Mais du reste, il serait très sage de votre part de ne rien raconter à personne d’autre. [...]

La paix avec vous, Monsieur.

La machine ummite déraille, le manipulateur se démasque

C’est dans les années 90 que le mythe ummite a déraillé. Très vite les symboles ummites vont être récupérés par toutes sortes d’illuminés : la suissesse Viviane Poli se prétendit ummite, la secte Edelweiss ira jusqu’à graver l’emblème d’Ummo au fer rouge sur le corps des enfants [9]...

Depuis longtemps, Peña était soupçonné d’avoir fabriqué les lettres ummites. Mais il s’en défendait énergiquement. Même s’il fut l’auteur lui-même de dérives sectaires4, il comprit qu’il ne fallait plus couvrir les agissements criminels basés sur le mythe Ummo.

En 1993, Peña avoua à Farriols qu’il était l’auteur de la correspondance ummite. Malgré des rétractations passagères (« mais non, ils m’ont forcé à écrire cela ! »), il révéla sa manipulation dans une revue sceptique espagnole [10], puis finalement tous les détails de l’affaire à un reporter, Manuel Carballal, qui les publia en 1997 dans la revue Enigmas.

Lettres, enregistrements de voix ummites, maquettes d’ovnis... tout fut alors expliqué [11]. Même le nom de la planète Ummo (« fumée » phonétiquement en Espagnol) avait été choisi pour tester la crédulité des destinataires...

Avec ces révélations fracassantes, le flot de lettres décrut, et les lettres perdirent leur saveur du cinquième type : ce n’était plus que de « fausses » fausses lettres. Aujourd’hui, même si pratiquement tous les protagonistes de l’affaire ont disparu, le mythe perdure, défendu par quelques passionnés d’ummisteries... Jean-Pierre Petit, lui, se plaint toujours d’avoir été mis au ban de la communauté scientifique. Le « syndrome de Galilée » aurait-il encore frappé ?

Références
[1] www.youtube.com/watch ?v=2ubL...

[2] www.youtube.com/watch ?v=DdCn...

[3] Claude Poher, "Remarks on Aluche, San Jose de Valderas and the Ummo Affair – a Monstrous Hoax !", CUFOS

[4] http://oncle.dom.pagesperso-orange....

[5] http://oncle.dom.pagesperso-orange....

[6] http://oncle.dom.pagesperso-orange....

[7] Science & Vie n° 508, janvier 1960, p 82 [8] http://oncle.dom.pagesperso-orange....

[9] http://es.wikipedia.org/wiki/Edelwe...

[10] La Alternativa Racional, n° 29, été 1993.

[11] http://oncle.dom.pagesperso-orange....

[12] http://www.enquete-debat.fr/archive...

1 Cet article est un aperçu des informations recueillies par Dominique Caudron à propos de l’affaire Ummo : http://oncle.dom.pagesperso-orange.....

2 Le site http://ummo-sciences.org compile toutes les lettres censées avoir été écrites par les extraterrestres ummites, en particulier celles référencées dans cet article.

3 La magnétohydrodynamique (MHD) est une discipline scientifique qui décrit le comportement d’un fluide conducteur du courant électrique (liquide ou gaz ionisé appelé plasma) en présence de champs électromagnétiques.

4 La revue espagnole Enigmas révèle, en août 1997, ses tendances sado-masochistes assouvies au travers des deux micro-sectes qu’il avait fondées : Pirophos et une secte pseudo-hindou.

Mis en ligne le 25 juin 2012
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