Regards sur la science

Deux façons de servir la science

par Suzy Collin-Zahn - SPS n° 299, janvier 2012

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Le détecteur OPERA

Le 22 septembre, nous avons appris que les « neutrinos voyagent plus vite que la lumière » [1]. L’annonce a fait rapidement son chemin et tous les médias en parlaient dès le lendemain. Le couvercle est retombé maintenant, cependant que les chercheurs, eux, travaillent, étudient, critiquent, essayent de comprendre. Plus d’une centaine d’articles ont été publiés sur le serveur de prépublications arXiv.org en deux mois, cherchant à détecter des causes d’erreurs ou à proposer des explications dans le cadre de théories non standard.

La collaboration OPERA, qui a annoncé la découverte des neutrinos superluminiques, n’est pas la première venue puisqu’elle réunit 160 chercheurs de 30 institutions et 11 pays différents. Elle a effectué des expériences pendant trois ans pour augmenter la statistique et parvenir à mesurer une avance de 61 nanosecondes sur un temps de parcours de 2,4 millisecondes entre le CERN à Genève et le laboratoire souterrain du Gran Sasso en Italie1. L’équipe n’a d’ailleurs toujours pas soumis son article – celui qui a été tant médiatisé – à une revue professionnelle, et elle se livre en ce moment à de nouveaux tests suscités en partie par les réponses qu’elle a reçues.

Si le résultat est confirmé, il faudra certes l’expliquer ! Et ce sera probablement une révolution dans la physique, aussi importante que l’ont été les deux grandes révolutions du siècle dernier, la relativité générale et la mécanique quantique. Mais après tout, la relativité elle-même n’est-elle pas venue recouvrir une théorie séculaire, la gravitation newtonienne, lorsque les expériences sont devenues suffisamment précises pour l’infirmer dans certaines conditions ? Voici donc un modèle remarquable de recherche, effectuée dans un souci de rigueur et de précision, peut-être porteuse de résultats fondamentaux et inattendus, avec des scientifiques gardant la « tête froide ».

Je ne sais pas si c’est l’avis d’un astrophysicien qui vient de publier un livre [2] – il ne va pas manquer d’avoir un grand succès public, à défaut d’en avoir chez les professionnels – dans lequel il affirme que « depuis une cinquantaine d’années, la science ne produit plus aucun savoir », et se demande si « la recherche scientifique est en train de disparaître ».

Il ajoute : « On n’a plus loisir de critiquer ou de vérifier, cela nuirait à la production ». Il fonde ses propositions sur une science, l’astrophysique et plus précisément, la cosmologie, qu’il connaît, ou qu’il croit connaître,... car on peut douter qu’il ait lu depuis dix ans un seul des centaines d’articles sur lesquels se fondent des découvertes comme la matière et l’énergie noires, quels que soient les noms et les interprétations que l’on peut donner à ces entités. Il dénonce l’amateurisme et l’absence de vérifications, affirme que tout est fondé sur des simulations numériques qui n’ont aucun sens parce que les utilisateurs de logiciels ne savent même pas ce qu’il y a dedans, et que l’on cache au public l’incertitude sur les observations !

Or, à l’heure actuelle en cosmologie, toutes les données sont décortiquées avec une rigueur et une précision incroyables, les simulations longuement analysées, y compris par ceux qui ont fabriqué les logiciels de calcul. Notre auteur prétend même que les cosmologistes « ont remis au goût du jour l’idée selon laquelle l’Univers aurait été fait pour l’homme ». Tout au contraire, la plupart d’entre eux se battent comme de beaux diables pour récuser cette idée, tout en constatant certaines coïncidences troublantes (mais pas celles que mentionne notre auteur !), qu’ils cherchent à expliquer sans faire intervenir aucune finalité métaphysique.

On ne peut nier que les médias et parfois les scientifiques eux-mêmes vont trop vite dans l’annonce de nouvelles révolutionnaires, et que l’injonction qui leur est faite de « publish or perish » n’aille effectivement à l’encontre de la sérénité nécessaire à la recherche. Mais ceci ne l’empêche heureusement pas de progresser, et si une découverte se révèle fausse, elle sera dénoncée un jour ou l’autre. Et si l’on cherche, comme pour le neutrino, des explications à des phénomènes que l’on ne comprend pas, c’est parfaitement légitime de la part de scientifiques dont le but est précisément d’explorer les mystères de l’Univers et d’essayer de les décrypter.

Naturellement, toutes ces idées antiscientifiques se propagent avec la vitesse de la lumière dans un certain public avide de sensations, qui ne demande qu’à entendre ce discours déconstructif (excusez le néologisme !), qui adore que l’on « casse du sucre » sur « la science officielle ». Si l’on veut faire un best-seller, il suffit d’écrire ce genre de choses...

[1] Prépublication équipe OPERA [Adam et al., arXiv :1109.4897]
[2] Christian Magnan, Le théorème du Jardin, novembre 2011, AMDS éditions.

1 Notons pour la petite histoire que la Ministre de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur en Italie s’est félicitée que l’Italie ait construit un tunnel de 730 kilomètres, alors qu’évidemment les neutrinos n’ont pas besoin d’un tunnel pour se propager sous terre !

Mis en ligne le 17 mars 2012
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