Peut-on se passer du nucléaire ?

par Claude Acket et Pierre Bacher - SPS n° 298, octobre 2011

Pour limiter les conséquences du changement climatique, il faudrait, au niveau mondial, diviser par deux les rejets de gaz carbonique d’ici 2050. Mais pour arriver à ce résultat, il faut que l’effort principal de réduction vienne des pays développés. Pour la France, la réduction devrait être d’un facteur 4 (objectif fixé dans la loi d’orientation sur l’énergie de 2005). Elle devrait être entre 5 et 6 en Allemagne, où les rejets par habitant sont plus élevés qu’en France. Ceci nécessite pratiquement de diviser d’autant la consommation d’énergies fossiles.

Les combustibles fossiles, qui assurent à ce jour plus de 80 % de la production énergétique mondiale et environ 50 % en France, devraient être remplacés par des sources non émettrices de gaz carbonique, dont font parties les renouvelables et le nucléaire. Ces deux sources d’énergie sont-elles complémentaires, ou peut-on répondre au remplacement des combustibles fossiles en ne comptant que sur les seules renouvelables et en abandonnant progressivement le nucléaire ?

Des réponses divergentes sont apportées à ces questions.

En Europe, certains pays comme l’Allemagne affirment vouloir sortir plus ou moins vite du nucléaire, d’autres considèrent qu’il reste une voie d’avenir, en dépit de Fukushima. Les pays émergents, avec au premier rang la Chine, l’Inde et le Brésil, estiment que leur priorité est le développement économique, et que les efforts de réduction des gaz à effet de serre doivent être faits par les pays industriels, responsables de l’augmentation passée de la teneur en GES (gaz à effet de serre) de l’atmosphère. Leur argument est valable aujourd’hui, mais sera d’autant plus difficile à défendre que ces pays progresseront dans leur développement ; il restera pertinent pour les pays pauvres (notamment l’Afrique et l’Asie du Sud-est).

Quoi qu’il en soit, un large consensus se dessine, au moins en Europe, autour d’une meilleure utilisation de l’énergie, permettant de l’économiser ; large consensus également pour le développement des énergies renouvelables fournissant de la chaleur (biomasse, solaire...). Le consensus est moins marqué dès que l’on aborde le sujet complexe de l’électricité : l’électricité peut-elle se substituer massivement aux énergies fossiles (et notamment au pétrole dans les transports) ? Quelle peut être la contribution des énergies renouvelables à la production d’électricité ? N’existe-t-il pas aussi une autre voie, permettant de continuer à utiliser les énergies fossiles, notamment dans les centrales électriques au charbon, mais en captant et stockant le CO2 produit par leur combustion ?

Économiser l’énergie

« L’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas... »

Les développements dans les secteurs de l’énergie, au cours des deux derniers siècles, sont étroitement liés aux progrès scientifiques. Maurice Tubiana en rappelle les principales étapes1 : lois de la mécanique avec Newton, thermodynamique, électromagnétisme, structure de l’atome... Et qui peut penser que les progrès réalisés dans les sciences du vivant auraient pu l’être sans les progrès technologiques qui ont accompagné la Révolution industrielle ? Or, ceux-ci ont permis de doubler l’espérance de vie, dans les pays riches, passée de 40 ans en 1800 à 80 ans aujourd’hui2. En d’autres termes, s’il est vrai que l’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas, il est non moins vrai que le manque d’énergie a un coût et que celui-ci peut être très élevé.

« Chasse aux gaspis »

Dès le premier choc pétrolier de 1973, Valéry Giscard d’Estaing lançait la « chasse aux gaspis », souvent l’objet de dérision. Mais il avait raison : le gaspillage de l’énergie est une aberration, d’autant plus qu’un tiers de l’humanité doit faire face à une pénurie dramatique. Éteindre la lumière lorsque l’on quitte une pièce devrait être un geste automatique.

Le scénario Négatep

Le scénario Négatep vise, conformément aux objectifs de la loi d’orientation sur l’énergie de 2005, la division par 4 des rejets de gaz carbonique, ce qui implique, à peu de chose près, de diviser par 4 la consommation de combustibles fossiles.

Outre les économies d’énergie, sans lesquelles le « facteur 4 » serait inaccessible, il faut remplacer le plus possible les combustibles fossiles par des sources d’énergie non émettrices de gaz carbonique et, pour cela :

  1. Pratiquement supprimer le pétrole et le gaz dans le résidentiel et le tertiaire. Les moyens existent, en combinant une meilleure isolation, les énergies renouvelables pour la production de chaleur, associées ou non à des pompes à chaleur, et l’électricité directe exploitée intelligemment.
  2. Réduire très fortement le pétrole pour les transports. Il s’agit là d’une double révolution : repenser la mobilité (transports en commun, fret) et remplacer le pétrole par l’électricité, soit directement dans des véhicules hybrides rechargeables ou électriques, soit en apportant tout ou partie de l’énergie nécessaire à la synthèse des biocarburants.
  3. Limiter sérieusement les combustibles fossiles dans l’industrie. Ceci implique notamment des modifications de procédés (et donc des investissements lourds).
  4. Augmenter fortement la part de l’électricité dans le mix énergétique, maintenir la part de l’énergie nucléaire dans la production d’électricité et, tant que des moyens économiques de stockage n’auront pas été développés, limiter la part des électricités intermittentes au niveau que le réseau électrique peut supporter sans augmenter les capacités des centrales à gaz.

Ces différentes mesures permettraient, d’ici 2050, de diminuer légèrement la consommation d’énergie finale par rapport à 2010 (ce qui se traduirait par une diminution d’un tiers de la consommation finale d’énergie par rapport à la poursuite de la tendance actuelle) ; le facteur 4 de réduction des rejets de CO2 serait alors atteint moyennant une augmentation sensible des énergies renouvelables pour la production de chaleur (qui atteindraient près du tiers des énergies finales consommées) et de l’électricité qui doublerait pratiquement.

La complexité des systèmes énergétiques

Plus généralement, on doit s’interroger sur le bien-fondé d’une démarche qui ne prend pas en considération les multiples aspects d’un système énergétique. La Directive européenne dite des « 3 fois 20 » (+20 % d’efficacité énergétique, -20 % d’émissions de CO2, 20 % d’énergies renouvelables, le tout d’ici 2020) traite ces trois facteurs indépendamment les uns des autres, alors qu’ils sont très liés et, parfois, antinomiques. Par exemple, les substitutions d’énergie (bois à la place de fioul pour le chauffage, biocarburants ou électricité à la place de produits pétroliers dans les transports, hydrogène, etc.) se traduisent le plus souvent, pour un même usage final, par une augmentation de l’énergie primaire3 consommée, donc par une baisse de l’efficacité énergétique. Le captage et stockage du CO2 réduisent les rejets de CO2 dans l’atmosphère mais augmentent d’au moins 25 % la consommation d’énergie. Les systèmes énergétiques sont des systèmes complexes, qui s’accommodent mal d’être réduits à des formules simplistes.

Le coût des économies d’énergie

Améliorer l’efficacité énergétique a le plus souvent un coût, parfois très élevé. Un bon exemple est celui de la consommation énergétique de l’habitat. Il y a 20 millions de logements mal isolés en France ; réduire leur consommation par deux (de 20 millions de tep – tonnes équivalent pétrole) coûterait environ 200 milliards, mais la diviser par 4 pour réduire de 30 millions de tep coûterait le double. Le secteur des transports est encore plus complexe, dans la mesure où il subsiste encore des inconnues technologiques majeures (batteries notamment). En définitive, il apparaît essentiel de rationaliser les choix et, pour commencer, de bien définir le ou les objectifs. En l’occurrence, les économies d’énergie devraient apparaître non comme une fin en soi, mais comme un moyen, au service de deux objectifs : la protection du climat (ce qui, dans le domaine de l’énergie, signifie réduire les rejets de CO2 dans l’atmosphère) et la réduction des consommations de combustibles fossiles, pour des raisons à la fois économiques et géostratégiques. La réduction de la consommation finale d’énergie n’apparaît plus alors comme un objectif en soi, mais comme le résultat d’une politique qui intègre tous les multiples facteurs d’une politique énergétique. En Europe et en France, cela pourrait se traduire par une stabilisation de cette consommation.

Le cas particulier de l’électricité

L’électricité mérite un examen particulier, dans la mesure où, comme vecteur d’énergie, elle est à la fois efficace et capable de se substituer à de nombreuses sources d’énergies.

Les organisations hostiles au nucléaire reportent volontiers leur hostilité sur l’électricité. On ne compte pas les sarcasmes sur la faible part de l’électricité en général (autour de 16 %) et du nucléaire en particulier (au voisinage de 2 % dans la consommation mondiale d’énergie finale4. Mais quand on mesure tous les services rendus par l’électricité dans la vie de chacun d’entre nous, ce constat apparaît comme un formidable hommage à l’efficacité de l’électricité pour satisfaire nos besoins d’énergie aussi bien pour les usages domestiques que dans l’industrie.

L’électricité bénéficie également de sa capacité à se substituer aux autres sources d’énergies dans de nombreux domaines, qualité malheureusement pratiquement « oubliée » par le Grenelle de l’environnement. En effet, l’électricité, qu’elle soit d’origine renouvelable ou nucléaire, peut se substituer aux combustibles fossiles pour le chauffage, soit directement, soit indirectement grâce aux pompes à chaleur. Elle peut se substituer en partie au pétrole pour les véhicules, la limitation provenant encore des performances insuffisantes et du coût élevé des batteries. Elle a également des usages spécifiques, notamment l’entraînement des moteurs, dont ceux de la chaîne du froid, élément essentiel pour la santé, et pour toute l’informatique.

D’un côté, des progrès importants ont été faits et se poursuivent pour réduire les consommations d’électricité dans ses usages traditionnels. De l’autre, le développement très rapide des usages plus récents (informatique, pompes à chaleur et transports) est susceptible d’entraîner une forte hausse de la consommation finale d’électricité (1 à 2 % par an dans les scé- narios ECF – European Climate Foundation – et Négatep).

Les énergies renouvelables

Les énergies renouvelables ont un long passé pour la fourniture de chaleur et de force motrice. Cela fait des siècles que le bois sert à chauffer les logements et à produire de la vapeur pour l’industrie (avant d’être supplanté par le charbon), que l’eau et le vent font tourner les moulins. Au XXIe siè- cle, le bois (et plus généralement la biomasse), le solaire et la géothermie ont encore un vaste potentiel, tant pour fournir de la chaleur que pour la production de biocarburants. Mais nous limiterons ici notre analyse à l’utilisation des énergies renouvelables pour la production d’électricité. L’hydraulique est de loin à ce jour la première des renouvelables électriques (en 2008, à l’échelle de toute la planète : 2800 TWh hydraulique pour un total énergies renouvelables de 3400, et un total toutes sources d’énergie de 20 000 TWh). Si elle peut connaître un fort développement au niveau mondial (facteur 3), elle ne peut, au niveau de l’Europe, que peu se développer, tout a déjà été pratiquement réalisé lors du siècle dernier.

Plus précisément, sans négliger la production d’électricité à partir de la géothermie profonde, en cogénération, et à partir de la biomasse, qui devraient rester marginales, nous nous intéresserons ici aux nouvelles électricités renouvelables (NER) produites à partir du vent et de l’énergie solaire, sur lesquelles se portent tant d’espoirs.

Les scénarios allemands

Pour remplacer les énergies nucléaire et fossiles, les scénarios allemands supposent une baisse importante de la consommation finale d’énergie (passage de 217 Mtep à 125 Mtep, soit 42 % de baisse), et une chasse aux usages de l’électricité avec une diminution d’un tiers de la consommation (de 600 à 430 TWh) ; un très fort développement des énergies renouvelables (270 TWh) dont près de 200 TWh intermittents ; et près d’un quart d’importation d’énergie, dont l’origine n’est pas précisée, sinon qu’elle serait produite à partir de source non émettrice de gaz à effet de serre. Ces deux derniers facteurs impliquent un très fort développement des réseaux de grand transport d’électricité.

Références : « Energieszenarien für ein Energiekonzept der Bundesregierung » – Prognos/EWI/GWS 2100 (août 2010) : « Prévisions futur énergétique de l’Allemagne ; comparaison avec France Negatep » – Claude Acket, Pierre Bacher (www.sauvonsleclimat.org)

Les scénarios ECF (European Climate Foundation)

Les scénarios ECF, applicables à l’ensemble de l’Europe s’intéressant à l’horizon 2050, considèrent que la consommation d’énergie finale est stabilisée à un niveau proche de son niveau de 2005 : + 12 % alors que le scénario « business as usual » conduirait à une augmentation d’environ 50 %. Les scénarios retiennent une forte augmentation de l’électricité (+ 50 %). L’étude européenne va beaucoup plus loin dans la modélisation d’un système électrique devant incorporer de grandes proportions d’électricités intermittentes (de 40 à 80 %). Elle montre la nécessité à la fois d’augmenter considérablement les moyens de production de pointe (plus de 200 GW de turbines à combustion, même en faisant l’hypothèse, favorable, que l’hydraulique norvégien et suisse seraient mobilisés pour répondre aux besoins de pointe) et de bâtir un « super réseau », probablement en courant continu (le courant continu permet de transporter de très fortes puissances sur de grandes distances en enterrant les lignes ; l’inconvénient majeur est son coût très élevé).

Références : « Practical guide to a prosperous, low carbon Europe » – European Climate Foundation (www.roadmap2050.eu) ; « Suggestions / contributions pour la refonte de la politique énergétique européenne » – Claude. Acket, Pierre Bacher (www.sauvonsleclimat.org)

On entend souvent dire que les potentiels éolien et solaire sont quasi infinis. Et c’est vrai ! On entend aussi dire que ce sont des énergies « démocratiques », car elles existent partout (plus ou moins, il est vrai), sont gratuites et décentralisées, et peuvent être mises en œuvre par tout citoyen. La réalité est malheureusement moins belle : ces sources d’énergie étant diffuses, pour les capter et les convertir en électricité, il faut investir lourdement (seuls les citoyens fortunés peuvent investir dans des panneaux photovoltaïques et ils le font grâce aux aides) et, très rapidement, l’industrie s’oriente vers de très grosses installations (small is not beautiful !).

Plus grave, le vent, comme le solaire, sont des sources intermittentes d’énergie. Comment faire lorsque le vent ne souffle pas et que le soleil ne brille pas ? Le développement massif de ces NER se heurte à des problèmes de coût et d’insertion dans un réseau électrique.

Ce sont ces problèmes qui seront abordés ici, à l’aide de scénarios énergétiques allemands et européens (voir encadrés) que nous avons choisis parce que les uns et les autres examinent les conséquences d’un développement massif de ces énergies éolienne et solaire en remplacement total ou partiel du nucléaire. Un autre intérêt est que ces scénarios sont très contrastés : les premiers font le pari d’une diminution d’un tiers de la consommation d’électricité en Allemagne, alors que les seconds tablent sur une augmentation de moitié de la consommation d’électricité en Europe.

Nous examinerons successivement les moyens de faire face à l’intermittence de la production, les considérations économiques et la façon dont ces questions sont abordées pour le grand public.

L’intermittence de la production d’électricité solaire et éolienne

L’énergie du vent varie comme le cube de sa vitesse. Autrement dit, la puissance fournie par une éolienne est divisée par presque 30 lorsque le vent faiblit de 15 m/s à 5 m/s. Au-delà de 25 m/s, les éoliennes sont arrêtées par précaution, pour éviter leur emballement. Les conséquences sont une production extrêmement variable, illustrée par la figure 1. La puissance moyenne est de l’ordre de 25 % de la puissance installée, soit l’équivalent de 2200 heures par an de fonctionnement à pleine puissance. La France se situe ainsi, pour l’éolien terrestre, à mi-chemin entre l’Allemagne et l’Espagne. De grands espoirs sont mis aujourd’hui dans l’éolien en mer (dit « offshore ») censé bénéficier de conditions de vent beaucoup plus régulières, bien que soumises à plus de risques de tempêtes.

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Figure 1 : La variabilité de la production d’électricité éolienne terrestre en France de septembre 2010 à mai 2011. Figure construite à partir des données publiées par RTE (www.sauvonsleclimat.org), H. Flocard.

L’énergie solaire est beaucoup moins capricieuse, car elle est directement proportionnelle à la luminosité. Même par temps couvert, les cellules photovoltaïques reçoivent de la lumière et la transforment en électricité ; sauf la nuit, évidemment5.

Un fort développement des réseaux de grand transport

Les développements des réseaux de grand transport (lignes à très haute tension) sont une conséquence des deux scénarios. Ils sont illustrés dans l’encadré page suivante. La première carte provient de l’étude allemande, et la seconde de l’étude européenne dans l’hypothèse de 80 % d’électricités intermittentes.

L’importance des échanges à travers la France s’explique par la nécessité de compenser à chaque instant les défaillances du vent et du soleil, l’énergie éolienne étant relativement concentrée au nord de l’Europe et l’énergie solaire au sud (Espagne et, au-delà, Maghreb6, non représenté ici). On est frappé par l’importance des échanges transpyrénéens (47 GW) alors que la France et l’Espagne peinent depuis 20 ans à les faire passer de 1 à 2 GW !

L’augmentation du coût de l’électricité

Le développement massif des énergies renouvelables se traduirait par une très forte augmentation du coût de l’électricité (pratiquement un doublement), tout au moins dans les pays comme la France qui n’utilisent que très peu de combustibles fossiles pour la production d’électricité. Augmentation due pour l’essentiel aux coûts d’investissement très élevés pour l’éolien « offshore » et le solaire, mais en partie aussi au développement nécessaire des réseaux électriques.

En ordre de grandeur, pour produire la même quantité d’électricité qu’une centrale nucléaire de 1 000 MW (6700 heures équivalentes pleine puissance – hepp – par an) avec un mélange de 1000 MW d’éolien terrestre (2200 hepp par an), 1000 MW d’éolien offshore (3500 hepp par an) et 1000 MW de solaire (1200 hepp par an), le supplément d’investissement serait de 6,6 à 8 milliards d’euros7, sans compter les besoins de développement du réseau et les investissements supplémentaires dans les turbines à combustion.

Remplacer en vingt ans le nucléaire par des énergies renouvelables, comme le préconisent certains, impliquerait le remplacement de 3000 MW par an de nucléaire, et exigerait des investissements annuels de 20 à 24 milliards d’euros. Ce montant peut être comparé à celui du « grand emprunt » de 25 milliards, censé donner une impulsion majeure à l’économie du pays.

Énergies intermittentes et renforcement des réseaux très haute tension

Dans un pays comme l’Allemagne, ces énergies renouvelables viendraient se substituer pour moitié au nucléaire et pour moitié aux énergies fossiles. Si, comme on peut le penser, le coût de ces dernières, incorporant le coût attribué au CO2, augmente fortement au cours des prochaines décennies, leur remplacement par des énergies renouvelables sera indolore. Mieux, il remplacera des dépenses d’importation par des dépenses domestiques, créatrices d’emplois. Autrement dit, dès lors qu’une décision politique a été prise d’abandonner le nucléaire, le choix se situe entre fossiles et renouvelables, avec des atouts économiques sérieux en faveur des renouvelables. Un tel choix implique des investissements très élevés, particulièrement difficiles à financer en période de crise, mais probablement à la portée de nos voisins. Ceci explique probablement que l’Allemagne ait pris une « assurance énergie » en devenant un partenaire privilégié de GAZPROM, producteur majeur de gaz russe8.

Les deux exemples, de la France et de l’Allemagne, permettent de se faire une idée des enjeux économiques en cause. Dans la compétition économique en Europe, il est de l’intérêt de l’Allemagne que les autres pays abandonnent, comme elle, le nucléaire. Un tel choix contraindrait ces pays à développer les interconnexions permettant de palier les défaillances des NER. Il pousserait à la hausse les prix de l’électricité, les rapprochant des prix allemands.

La Commission européenne a, pour sa part, comme objectif premier la création effective d’une « Europe des électrons », d’un grand marché européen de l’électricité permettant de rapprocher les prix de l’électricité entre les différents pays dans un système de libre concurrence. Or, cette « Europe des électrons » ne peut vraiment exister que si les interconnexions entre pays se développent fortement. Il y a clairement convergence d’intérêts entre l’Allemagne et la Commission. Ce n’est pas forcément l’intérêt du consommateur français.

Bulles spéculatives autour du solaire ?

Le développement de l’énergie solaire photovoltaïque est un cas particulièrement intéressant à examiner. Elle est présentée en effet comme une énergie inépuisable (aucun doute là-dessus), démocratique (on a vu plus haut ce qu’il en était en termes de coûts induits), bientôt compétitive sans subventions (d’ici 2020, selon ses promoteurs, mais il faut encore diviser par 5 à 10 le coût du kWh). Pour faciliter son développement, les grands pays européens ont mis en place des tarifs d’achat par les distributeurs d’électricité très incitatifs, qui ont induit des bulles spéculatives monstres. Successivement, pour dégonfler ces bulles, les tarifs ont été revus à la baisse et les quantités installées plus ou moins contingentées : en Espagne en 2008, en Allemagne en 2009, en France en 2010 et 2011, en Grande-Bretagne en 2011. En France, notamment, l’industrie a vivement réagi en évoquant les emplois mis en péril. Ceci est probablement vrai9 ; mais peu de médias se sont indignés de la bulle spéculative qui, si l’on n’y avait mis bon ordre, aurait rapidement entraîné plusieurs milliards d’euros de dépenses supplémentaires annuelles, répercutées sur les factures d’électricité, et de moindres rentrées fiscales, à la charge, in fine, des contribuables10.

Capter et stocker le CO2

Très globalement, les quantités de CO2 produites lorsque l’on consomme des combustibles fossiles sont proportionnelles aux quantités consommées (par rapport au pétrole, un quart en moins pour le gaz, un quart en plus pour le charbon). Diviser par quatre les rejets implique donc grosso modo de diviser par quatre les consommations de combustibles fossiles, à moins d’empêcher le CO2 produit de partir dans l’atmosphère. Pour cela, il faut le capter à la source, puis le stocker. Le captage et le stockage du CO2 (CSC) font l’objet de très nombreuses études et de quelques opérations pilotes, en particulier en Amérique du Nord, en Europe et en Chine.

L’efficacité du captage et stockage du CO2

Rares sont les études prospectives qui analysent l’efficacité du captage et stockage du CO2, le chiffre le plus souvent cité pour le captage étant 90 % du CO2 émis. Mais ce chiffre ignore le fait que le captage s’accompagne d’une augmentation (de près d’un quart) des quantités émises par kWh ou par tonne d’acier produits et oublie les émissions de CO2 en amont. Or, le bilan des émissions de gaz à effet de serre du charbon, du pétrole et du gaz est très généralement sous-estimé. Lorsque l’on prend en compte les rejets de CO2 lors de l’extraction et du transport des différentes énergies, l’efficacité réelle du captage et stockage du CO2 devrait être plus proche de 75 % que de 90 %, voire sensiblement moins lorsque les conditions d’extraction sont défavorables (grisou des mines de charbon, pétroles non conventionnels...).

Conclusion

La France et l’Europe peuvent-elles simultanément atteindre les objectifs ambitieux de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre et abandonner le nucléaire pour la production de leur électricité ? Nous avons cherché à fournir et à justifier quelques éléments de réflexion. Nous en tirons comme conclusion essentielle que la tâche serait très ardue mais pas impossible si on est prêt à en payer le prix très élevé, et si les citoyens, dûment informés des consé- quences, y adhèrent pleinement. Le risque lié à l’abandon éventuel du nucléaire est triple : ne pas atteindre les objectifs de protection du climat, aggraver la crise économique surtout chez les défavorisés avec l’accroissement du coût de l’électricité, et se retrouver très dépendants des producteurs de gaz naturel.

1 Maurice Tubiana, La science au cœur de nos vies, Odile Jacob (2010) – p. 77 : « ... on doit à Newton les relations fondamentales de la mécanique. C’est sur son œuvre scientifique que s’est construite la révolution industrielle, fondement de la richesse et de la puissance de l’Occident. »

2 Maurice Tubiana, op. cité, p.218.

3 Les mesures d’énergie peuvent s’exprimer de trois façons différentes : en primaire, en finale et en utile. Le passage de l’une à l’autre reflète les pertes intermédiaires (ou rendement au fur et à mesure de la transition). L’énergie primaire correspond à la mesure la plus en amont, à l’état brut, à la source avant toute transformation.

4 Ces parts sont respectivement de 28 % et 22 % en France.

5 C’est différent pour le solaire dit « à concentration », où le rayonnement solaire est concentré vers un foyer à l’aide de miroirs. Une lumière diffuse ne peut pas être concentrée, ce qui explique pourquoi cette technique est réservée aux régions bénéficiant d’un temps sec et clair (déserts américains, régions méditerranéennes).

6 Les principaux industriels et investisseurs allemands ont créé le consortium Desertec, dont l’ambition est de produire de grandes quantités d’électricité au Maghreb pour alimenter l’Europe.

7 Avec le « mix » ci-dessus, l’investissement annuel serait de : 1,3 à 1,5 G€ pour 1000 MW d’éolien terrestre (1300 à 1500 €/kW) ; 2,3 à 2,5 G€ pour 1000 MW d’éolien offshore (2000 à 2500 €/kW) et 3 à 4 G € pour 1000 MW de solaire photovoltaïque (3000 à 4000 €/kW).

8 On rappelle que l’ex-Chancelier Schröder est devenu président de North Stream, gazoduc reliant directement l’Allemagne à la Russie. L’Allemagne aurait aussi des intérêts dans le gazoduc South Stream.

9 Une étude allemande (Rheinich-Westfälisches Institut für Wirtschaftsforchung : « Economic impacts from the promotion of renewable energies – the German experience – final report »- oct. 2009 – www.rwi-essen.de) attire cependant l’attention sur le fait que des emplois très subventionnés risquent, en faisant baisser le pouvoir d’achat des consommateurs, d’entraîner la destruction d’emplois non subventionnés.

10 Pierre Bacher – « Loi de Grenelle et flux financiers », Revue de l’énergie n° 590 (juilletaoût 2009).

Mis en ligne le 7 avril 2012
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