La légende urbaine confrontée à la réalité

Le nuage de Tchernobyl « qui s’arrête à la frontière »

par Yann Kindo - SPS n° 298, octobre 2011

Ce texte reprend les éléments d’un article plus développé, paru sur le blog de l’auteur :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yann...

L’article original détaille d’autres thématiques, comme par exemple la question du nombre de victimes en URSS ou la critique des écologistes et de l’URSS véhiculée par Le Figaro.

En ce 25e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, force est de constater que l’idée selon laquelle les autorités françaises ont sciemment menti à propos du passage du nuage est solidement ancrée dans les consciences, et sert même pour beaucoup de mètre-étalon de l’analyse des annonces officielles dans le domaine sanitaire. D’autres se sont déjà efforcés d’examiner les fondements de cette légende urbaine d’un supposé « mensonge officiel1. Il s’agit ici de retrouver dans les archives du Figaro ce qui a été dit dans les colonnes de ce quotidien entre le 29 avril et le 20 mai 1986.

Mardi 29 avril 1986, date à laquelle l’accident est évoqué pour la première fois, il est indiqué que « pour l’instant, aucune "radioactivité particulière" n’a été décelée en France par les Services centraux de la protection contre les rayons ionisants (S.C.P.R.I.), indiquait-on de bonne source cette nuit ». Le lendemain, le quotidien continue de rassurer ses lecteurs : « un nuage radioactif a envahi une grande partie de l’Europe du nord [...], mais hier, les vents ayant tourné, c’est le reste du continent qui pourrait être touché : les dispositifs de mesure et d’alerte mis en place n’ont toutefois pas permis de déceler un taux de radioactivité constituant un danger réel pour les populations ».

Jeudi 1er mai, fête des travailleurs oblige, le journal ne paraît pas. On peut se demander avec le recul quel a été l’impact de cette absence de presse écrite précisément le jour où le panache radioactif est passé sur le territoire français.

Vendredi 2 mai, cet événement est bien rapporté par le quotidien : « La France a été touchée à son tour hier par ce nuage : des analyses effectuées dans le Sud-Est et à Monaco ont permis de déceler une augmentation sensible de particules radioactives dans l’air [...] mais les vents ayant tourné, le nuage retourne maintenant vers son point de départ et se dirige vers la Sibérie, traînant derrière lui son cortège d’angoisse ». On peut remarquer que cette présentation laisse penser que le panache radioactif n’a survolé que le sud-est du pays, alors que les cartes publiées par le quotidien la semaine suivante montrent plus correctement que c’est la quasi totalité du pays qui a été concernée. D’où vient le hiatus ? Le Figaro a-t-il été mal informé, voire trompé ? Ce serait étonnant, étant donné que le communiqué du SCRPI du 1er mai parlait bien d’un passage sur l’ensemble du territoire : « Ce jour 1er mai 1986, 24 h, tendance pour l’ensemble des stations du territoire à un alignement de la radioactivité atmosphérique sur le niveau relevé le 30 avril dans le sud-est. » Ce qu’avait d’ailleurs parfaitement compris, Libération (qui a pourtant ensuite été un des principaux artisans de la campagne à propos des « mensonges » sur le passage du nuage !), qui écrivait dans son édition de ce vendredi 2 mai 1986 : « Pierre Pellerin le Directeur du SCPRI a annoncé hier que l’augmentation de la radioactivité était enregistrée sur l’ensemble du territoire sans aucun danger pour la santé. » Dans la même édition du 2 mai du Figaro, un article intitulé « La France touchée à son tour » fait apparaître pour la première fois le professeur Pierre Pellerin, directeur général du S.C.P.R.I., devenu depuis la bête noire des antinucléaires. Il explique que les relevés de radioactivité témoignent du passage du nuage sur la France, mais qu’ils « sont très en-dessous des seuils réglementaires qui sont eux-mêmes bien inférieurs aux seuils dangereux. ».

Samedi 3 mai. Cette idée d’une radioactivité inférieure aux seuils de danger, toujours appuyée sur les communiqués du professeur Pellerin, est reprise le samedi 3, sous le titre « En France, une marge de sécurité considérable » alors qu’un autre papier évoque la « psychose contagieuse » en Europe en opposant globalement les inquiétudes des populations aux déclarations rassurantes des responsables politiques.

Samedi 10 mai. Après plusieurs jours consacrés à opposer le calme français à la panique constatée ailleurs, le quotidien s’étonne samedi 10 mai : « Curieuse radioactivité que celle échappée du réacteur de Tchernobyl : elle est suffisamment intense pour créer un climat de panique à Kiehl, en R.F.A., où les salades sont retirées des étalages, mais ne parvient pas à franchir le pont qui, au-dessus du Rhin, mène à Strasbourg, pourtant distant de moins d’un kilomètre. » Contrairement à ce que suggère cette phrase, ce n’est pas la radioactivité qui n’a pas franchi la frontière... c’est la panique !

Le début de la polémique

Lundi 12 mai. Le tournant est pris le lundi 12 mai, avec un article consacré à la polémique entre le professeur Pellerin et ses critiques, suite à une prestation particulièrement ratée du directeur du SCPRI sur TF1 le samedi 10 mai. « En direct, le professeur Pellerin a bel et bien été amené à admettre que la pollution provoquée par la centrale de Tchernobyl avait été beaucoup plus importante que "l’augmentation passagère de 5 à 10 % par rapport à la normale", annoncée de manière très floue auparavant. Il a officiellement précisé que les relevés de radioactivité avaient montré, dès le 30 avril, une hausse d’un facteur 100 sur les régions du Sud-Est. » On peut ici s’étonner du caractère supposé « officiel » d’une intervention au JT, par rapport aux communiqués du SCPRI, dont, on l’a vu, Le Figaro n’avait lui-même pas très bien rendu compte, et qu’il n’avait pas pensé à trouver jusque-là insuffisamment chiffrés. Le quotidien opère donc lui aussi le virage critique à l’égard des autorités en expliquant : « on a beau assurer qu’il faudrait ingérer pendant plus de cinq cent jours le lait le plus radioactif recueilli en France depuis l’accident de Tchernobyl pour atteindre la limite de radiation considérée comme admissible, le Français éprouve désormais le sentiment qu’on lui a caché des informations majeures ». Le lendemain, sous le titre « Mea Culpa », un éditorial évoque les « dissonances qui sont apparues dans l’information officielle » et rappelle que « la hausse de la radioactivité [...] n’a jamais constitué le moindre danger. Personne de sérieux ne le contestera et tous les scientifiques sont d’accord sur ce point. »

Mais alors, où réside la polémique ? Ce serait « la façon maladroite qui a conduit à rendre publique cette information. Il a fallu attendre dix jours après que plusieurs déclarations ministérielles eurent précisé qu’il n’y avait pas de retombée radioactive sur notre sol. » Pourtant, à partir du Figaro comme seule source, il est difficile de dire si le gouvernement a été maladroit dans sa communication, puisque celle-ci n’avait en gros jamais été évoquée jusque-là2. Le quotidien conservateur, comme ses concurrents, a fondé son information sur les communiqués du SCPRI, qui évoquaient le passage du nuage et les retombées radioactives, et pas sur des déclarations ministérielles.

Enfin, résultat de cette confusion, le jeudi 15 mai un sondage indique que, sur un échantillon de 800 personnes, 63 % des sondés pensent qu’« on a voulu cacher la vérité aux français » pendant les deux semaines suivant la catastrophe. Plus frappant : seulement 44 % des Français (contre 40 %) pensent que leur région a été survolée par le nuage radioactif ! Comment comprendre cela, alors que l’information avait pourtant été donnée à propos du passage de ce nuage ? Il semble donc y avoir eu dès avril/mai 1986 confusion entre « passage du nuage » et « dangerosité de la radioactivité », comme si on ne pouvait pas imaginer ce qui s’est passé : un passage effectif mais sans conséquences sanitaires notables. Comme l’avait annoncé le professeur Pellerin3.

1 Voir le compte rendu du livre de Bertrand Lerouge paru dans SPS n° 289, ou encore ce site centré notamment sur l’analyse de la couverture des événements par Libération : www.dossiersdunet.com/spip. php ?art... ; les communiqués du SCPRI y sont notamment recopiés.

2 Sauf erreur, Le Figaro n’a même jamais évoqué le communiqué sibyllin du ministère de l’Agriculture, daté du 6 mai, qui pouvait prêter le flanc à ce type d’accusations, notamment dans son premier paragraphe, qui apparaît contradictoire en lui-même : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées [...]. À aucun moment les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique. »

3 Rendant compte du non-lieu prononcé par la cours d’appel de Paris dans le procès intenté contre le Professeur Pellerin, Le Figaro (7/09/2011) reproduit à nouveau la légende : « À l’époque de la catastrophe nucléaire, au printemps 1986, l’ancien patron du Service central de protection contre les rayons ionisants (SCPRI) avait assuré dans divers communiqués que le nuage s’était arrêté à la frontière française. ». Les journalistes du Figaro de 2011 devraient sans doute relire Le Figaro de 1986.

Mis en ligne le 15 mars 2012
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