Acupuncture et effet paillasson

par Jean Brissonnet - SPS n° 297, juillet 2011

Une étude publiée dans Nature Neurosciences et intitulée « Les récepteurs A1 de l’adénosine sont les médiateurs des effets antidouleur de l’acupuncture »1, provoque depuis quelques mois une intense agitation dans les milieux favorables aux médecines traditionnelles.

Cette étude a été reprise, sans aucun esprit critique, par de nombreux médias (Sciences Now, Sciences et Avenir, etc.) avec des titres encore plus réducteurs du genre : « comment l’acupuncture soulage la douleur chronique ».

Mythe des origines

La co-directrice du Center for Translational Neuromedicine (University of Rochester), Maiken Nedergaard, qui a dirigé l’étude, a déclaré2 : « l’acupuncture a été un des piliers du traitement médical dans certaines parties du monde depuis 4000 ans, mais parce qu’elle n’a pas été parfaitement comprise, beaucoup de gens sont restés sceptiques ».

Une nouvelle fois, les partisans des médecines non conventionnelles utilisent cet argument dénué de toute objectivité. Nombreux sont en effet les médicaments dont on ne connaît pas avec certitude le mécanisme d’action. La recherche scientifique fonctionne le plus souvent en sens inverse. C’est seulement après avoir prouvé l’efficacité d’un traitement par des études cliniques de grande ampleur que l’on se préoccupe de connaître ce mécanisme.

Par cette phrase, elle fait allusion aux nombreuses études qui, ces dernières années, ont conclu que l’acupuncture traditionnelle avait plus d’effet que l’acupuncture placebo (fausse acupuncture réalisée avec des curedents, des aiguilles rétractables ou une perforation superficielle). Ces études ont été jugées la plupart du temps de qualité médiocre ou leurs résultats attribuables à l’effet placebo. À titre d’exemple, la revue d’Evidence Based Medicine, Minerva, conclut à propos de l’une d’elles : « Elle ne pourra néanmoins convaincre que les "convaincus" »3. La plupart de ces études ont été effectuées sur la gonarthrose, les lombalgies chroniques, la cervicalgie ou les céphalées4.

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Modèles représentant les points d’acupuncture

L’une des dernières études de ce genre, récemment publiée en septembre 2010, s’intitule : « l’acupuncture traditionnelle chinoise n’est pas supérieure à l’acupuncture factice pour l’arthrose du genou, mais le traitement délivré avec confiance quant à l’amélioration est supérieur à l’administration du traitement de manière neutre »5. Dans cette étude, six acupuncteurs licenciés en médecine chinoise traditionnelle ont réalisé l’intervention. L’acupuncture factice a été faite dans des points non méridiens avec des aiguilles peu profondes et une stimulation minime. Sur le plan de la communication, ils ont usé, soit d’une attitude positive du style : « je suis sûr que cela sera bon pour vous », soit d’une attitude neutre du genre : « peut-être cela sera-t-il bon pour vous, mais peut-être pas ». Un groupe en liste d’attente a servi de contrôle. Aucune différence statistiquement significative n’a été observée entre l’acupuncture chinoise traditionnelle et l’acupuncture simulée, mais les deux groupes ont vu des réductions significatives des symptômes par rapport au groupe d’attente. En revanche, une différence significative a été observée selon que les patients ont été l’objet d’une communication positive ou neutre. Et les auteurs de conclure : « l’acupuncture traditionnelle chinoise n’a pas été supérieure à l’acupuncture factice pour l’arthrose du genou, cependant l’attitude des acupuncteurs a eu des effets significatifs, ce qui suggère que les avantages de l’acupuncture peuvent être partiellement expliqués par l’effet placebo résultant du comportement de l’acupuncteur ».

Une fois encore, cette étude montre, s’il en était encore besoin, que l’effet dit « placebo » n’a besoin ni d’objets, ni d’action placebo, mais découle majoritairement de la relation patient/praticien. C’est ce résultat, aujourd’hui clairement établi, que l’étude de Nature Neurosciences a voulu combattre.

Qui s’y frotte...

Il faut reconnaître que le travail fait par l’équipe de Maiken Nedergaard est rigoureux et que les résultats obtenus ne sont pas sans intérêt.

Les chercheurs ont d’abord vérifié que, après insertion d’aiguille d’acupuncture au point Zu san li, au voisinage du genou d’une souris, on pouvait relever près de la piqûre un taux important d’adénosine6, une molécule antinociceptive naturellement présente dans l’organisme. Ils ont ensuite injecté une substance chimique qui se lie aux récepteurs cellulaires activés par l’adénosine, l’antagoniste du récepteur A1, et ils ont constaté que la souris présentait alors une plus grande sensibilité à la douleur. Cette sensibilité était mesurée par la vitesse à laquelle l’animal retirait sa patte après la brûlure ou le toucher. Pour confirmation, les chercheurs ont ensuite montré que ces effets n’étaient pas obtenus chez des souris génétiquement modifiées dépourvues des récepteurs A1 de l’adénosine. Cette étude montre clairement que, sur des souris normales, après introduction d’une aiguille, le taux d’adénosine est 24 fois plus grand qu’avant le traitement et que cela réduit la douleur des deux tiers. De plus, il faut tourner l’aiguille toutes les cinq minutes pour que l’effet persiste.

Ajoutons à cela que, une fois le rôle de l’adénosine identifié, l’équipe a exploré les effets d’un médicament contre le cancer, la deoxycoformycine, qui, administré aux souris, ralentit l’élimination de l’adénosine dans les tissus et semble avoir, de ce fait, prolongé les effets de l’acupuncture.

Tout cela explique-t-il que : « l’acupuncture soulage la douleur chronique » ? Pour le savoir, il faut revenir à la définition : « l’acupuncture est la stimulation de points spécifiques par insertion de fines aiguilles ». Ces points sont situés sur des méridiens dans lesquels circulerait « la force vitale ou l’énergie appelée Qi ». C’est l’existence supposée de ces méridiens et des points particuliers qui y figurent qui définit l’acupuncture.

Le seul élément de cette étude qui évoque réellement l’acupuncture est que l’expérience a été faite « au point Zu san li ». Or, ce point est défini pour l’homme, car il ne semble pas que l’acupuncture traditionnelle se soit réellement préoccupée du bien-être des souris. Du fait de la différence d’échelle et des constitutions différentes de l’homme et de la bête, il paraît peu probable qu’on puisse déterminer un point équivalent chez la souris. Notons par ailleurs que ce point se situe, chez l’homme, sur le méridien de l’estomac. C’est pourquoi il est aussi désigné par point « E 36 » (Estomac 36). Les manuels d’acupuncture traditionnelle lui confèrent une action sur : « les maux d’estomac, les ballonnements abdominaux, les vomissements, la diarrhée, la dysenterie, l’indigestion, etc. ». Or, l’étude en question s’est exclusivement intéressée à l’action sur le système nerveux périphérique, mais aucunement sur l’estomac.

En clair, ce travail ne justifie absolument pas l’acupuncture, mais montre simplement que le fait d’enfoncer une aiguille peut avoir, au niveau de la perforation, un effet antalgique.

Métonymie trompeuse

Une fois de plus, on se trouve devant ce qu’Henri Broch appelle un « effet paillasson »7, et qui consiste à « désigner une chose ou un objet par un mot qui se rapporte à une autre chose ». De même qu’on désigne « chaussures » par « pieds » sur un paillasson qui proclame « Essuyez vos pieds », dans cette étude, on désigne « piqûre » par « acupuncture ».

Il est regrettable que des chercheurs de qualité, capables de réaliser pareille étude, l’utilisent à des fins partisanes pour justifier des médecines d’un autre temps. D’autant que les scientifiques peuvent, sur ces résultats, imaginer des applications cliniques potentielles. On pourrait par exemple rechercher des composés non toxiques capables de ralentir l’élimination de l’adénosine formée par l’organisme lors d’un traumatisme léger. On pourrait même imaginer une méthode qui utilise des perforations locales par des aiguilles. Des études cliniques permettraient d’en définir objectivement les limites et les modalités d’utilisation. Quelles devraient être la taille et la forme des aiguilles utilisées ? Devrait-on piquer au plus près de la douleur ? Quelle devrait être la durée de pause ? Quelle devrait être la fréquence d’agitation ? Quels seraient les avantages et les inconvénients de cette méthode par rapport aux traitements habituellement utilisés ? Quel en serait le rapport bénéfice/risque ?

Après confirmation, cette technique pourrait alors prendre sa place, comme un simple outil parmi tant d’autres, dans le cadre de la médecine conventionnelle.

Rien à voir donc avec l’acupuncture, dont les points sont définis par une tradition ancestrale immuable, qui se présente comme une médecine globale capable de faire face à tous les dysfonctionnements de l’organisme et une voie alternative à la médecine conventionnelle.

1 Nat Neurosci. 2010 Jul ;13(7) :883-8. Epub 2010 May 30. Adenosine A1 receptors mediate local anti-nociceptive effects of acupuncture. Goldman N, Chen M, Fujita T, Xu Q, Peng W, Liu W, Jensen TK, Pei Y, Wang F, Han X, Chen JF, Schnermann J, Takano T, Bekar L, Tieu K, Nedergaard M.

2 www.urmc.rochester.edu/news/story/i....

3 http://www.minerva-ebm.be/fr/articl....

4 http://www.minerva-ebm.be/fr/keywor....

5 J Physiother. 2011 ;57(1) :56.Traditional Chinese acupuncture was not superior to sham acupuncture for knee osteoarthritis but delivering treatment with high expectations of improvement was superior to delivering treatment with neutral expectations. Grotle M. Oslo University Hospital and Diakonhjemmet Hospital, Oslo, Norway

6 L’adénosine est un neuromodulateur du système nerveux central qui possède des récepteurs spécifiques. Quand l’adénosine se fixe sur ses récepteurs, l’activité nerveuse est ralentie.

7 http://www.unice.fr/zetetique/ensei...

Mis en ligne le 17 novembre 2011
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