Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique

Pascal Charbonnat. Préface de Francine Markovitz-Pessel. Vuibert, 2011, 224 pages, 27 €

Note de lecture de Gabriel Gohau

L’auteur, qui enseigne dans le secondaire, a précédemment écrit une Histoire des philosophies matérialistes (Syllepse 2007). Il est par ailleurs membre du comité de rédaction de la revue Matière première et co-fondateur des Éditions matériologiques. Ce qui situe sa propre métaphysique.

Le présent ouvrage est la réécriture pour le grand public d’une thèse d’épistémologie et histoire des sciences, préparée sous la direction de sa préfacière, professeure émérite à Nanterre, et soutenue dans cette université. Le signataire de ces lignes, membre de son jury, ne peut que se réjouir de voir ce savant travail mis à la portée de tous.

L’introduction présente en quelques pages le cadre de la thèse, qu’il est utile de résumer, pour autant qu’on puisse ramener à quelques lignes cet ensemble déjà réduit par l’auteur. Sous le titre « l’abstinence métaphysique », P. Charbonnat désigne la neutralité métaphysique de la connaissance scientifique. Abstinence plutôt qu’abstention, car elle exige un effort. La séparation entre causes efficientes et cause première, ou origine et commencement, qui fonde le matérialisme méthodologique se manifeste d’abord en physique, dans la période qui culmine avec Newton, avant de gagner l’histoire naturelle, objet de l’ouvrage. Ce qui rompt avec ce que l’auteur nomme le rapport transitif entre Dieu, architecte et artisan à la fois, et le monde, rapport qui fonde l’identité téléologique. Une conception qui remonte à Thomas d’Aquin. Trois types de naturalistes, qui seront examinés dans l’ouvrage, y participent : conciliateurs, mécanistes stricts et matérialistes. Et l’auteur conclut l’introduction par ces lignes fermes sur le créationnisme : « le principe d’abstinence métaphysique dans les sciences actuelles évacue Dieu des énoncés tout en autorisant, ou bien un certain type de Dieu détaché de la nature ou bien son inexistence. Revenir dans les sciences en deçà de ces présupposés, comme le souhaitent les relativistes créationnistes et les littéralistes, avec un Dieu agissant dans la nature, demeurera une allusion abyssale tant que durera l’organisation sociale et politique actuelle. Elle sera à la fois toujours vaine et persistante » (p. 11).

Les idées mécanicistes, issues de Descartes, Leibniz, Malebranche, associées à la création d’institutions monarchiques séparées de l’Église, favorisent la libération progressive de la science et la naissance d’une histoire naturelle des commencements (chap.1). Certains savants pratiquent un mécanisme faible en restant proches des thèses thomistes tandis que d’autres entreprennent un mécanisme fort. Ainsi Montesquieu critique ce qu’on nomme préexistence des germes, c’est-à-dire la thèse qui abandonne à Dieu la création simultanée, à l’origine, des germes de tous les organismes. La formation de la Terre concilie mal aussi le récit de la Genèse avec les explications physiques de l’évolution du globe, comme on le voit chez Leibniz. Mais on peut aussi dissocier les récits sans pour autant invalider l’un des deux.

En réalité, pour faire tenir le récit scientifique, il faudra prendre l’histoire à l’envers, en partant de l’époque actuelle. C’est ce que fera le Telliamed, ouvrage anonyme quoique le titre soit l’anagramme de Demaillet, consul qui l’aurait écrit vers 1720. Pareillement, Montesquieu substitue le paradigme de la fermentation de la matière à celui de la semence.

Sans pouvoir suivre pas à pas le cheminement de l’auteur, disons d’un mot qu’au milieu du siècle, certains naturalistes ne se contentent plus de scinder l’identité téléologique qui laisse subsister les deux éléments : ils s’efforcent de dissoudre cette coexistence, soit en démontrant l’impossibilité de la création, soit en supprimant tout discours sur l’origine. Ainsi va s’affirmer le matérialisme (chap.2). À côté de la littérature clandestine, l’auteur examine successivement un représentant de chacune des deux solutions précitées. Contre la création, la Dissertation sur la formation du monde, manuscrit anonyme, formule une conception matérialiste de l’origine et du commencement du monde. Il fait de la Genèse une parabole de la véritable histoire physique. Tandis que La Mettrie montre qu’on ne peut rien dire sur l’origine. Sous l’apparence de scepticisme, il faut y voir un matérialisme singulier, mêlant une part de spinozisme et une autre d’épicurisme, le premier pour qui le monde est éternel et le second qui le forme par la rencontre fortuite d’atomes. Son objet d’étude est l’âme plutôt que la nature. Il en montre la formation progressive (mécanique de l’éducation) qui réfute la thèse théologique de la liaison âme-Dieu et supprime la cause première.

Un dernier chapitre sur la physicalisation de l’histoire naturelle, montre l’institutionnalisation du mécanisme fort, à travers les personnes de Maupertuis et Buffon. Ces savants célèbres préfèrent neutraliser les théologiens plutôt que les combattre en jugeant les dogmes. Ils étudient les commencements, sans attaquer les textes sacrés. C’est la stratégie de la concession, différente de la conciliation précédente, car elle dissocie physique et métaphysique.

Un beau livre, dense qui s’adresse d’abord à ceux qui cherchent à comprendre comment la science est sortie de la coque métaphysique. Encore un de ces travaux de thèse que Vuibert a su mettre, grâce à des auteurs bons pédagogues, à la portée du public.

Mis en ligne le 28 septembre 2011
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