Miracle ou imposture ? L’histoire interdite du « suaire » de Turin

Paul-Eric Blanrue. Éditions Golias, 1999, 270 pages.

Note de lecture d’Igor Ziegler - SPS n° 241, mars 2000

Ou le monde magique des faussaires de faux suaires...

L’histoire commence il y a fort longtemps lorsqu’une petite église collégiale de la région de Troyes décida, dans le cadre d’un plan marketing savamment élaboré, d’attirer massivement les fidèles. Comme l’époque montrait un goût particulier pour les reliques, il fut décidé de faire créer, sur une pièce de lin, une image du corps du Christ telle qu’il aurait pu apparaître au sépulcre.

Cette étoffe fut dans un premier temps exposée en tant que « représentation » mais rapidement les chanoines laissèrent se répandre l’idée qu’il s’agissait du vrai linceul du Christ.

L’archevêque de Troyes intervint dans cette affaire pour que la supercherie ne perdure pas. Il fit appel au roi de France qui tenta, sans succès, de faire saisir l’étoffe. Puis un rapport fut envoyé au pape pour dénoncer ce qui devenait peu à peu une véritable escroquerie. Dans une bulle assez peu véhémente, Clément VII interdit tout de même que l’on introduise la moindre ambiguïté quant à l’origine artistique de l’œuvre.

Ce premier acte se déroulait dans la seconde moitié du XIVe siècle. La pièce de tissu aurait alors dû être rangée au rang de « peinture figurative gothique ». Mais l’épopée de ce qui allait devenir le « suaire » de Turin n’avait pas encore véritablement commencé. Elle devait durer, comme nous le savons, encore plus de 600 ans et nous est joliment comptée par Paul-Eric Blanrue dans son livre Miracle ou imposture ? L’histoire interdite du « suaire » de Turin.

Abondamment documenté, l’ouvrage reprend dans le détail et fait évidemment rarissime pour ce qui concerne les textes sur le sujet - sans concession à la vérité, tous les éléments d’analyse technique et historique relatifs au « saint suaire ».

Le lecteur non hostile à cette étude rationnelle du « linceul » ressortira incollable sur le sujet. Loin des salmigondis extravagants des sindonologues (appellation dont se parent ceux qui étudient le « suaire » pour en démontrer l’authenticité), il pourra expliquer (à ceux qui voudront bien l’écouter) à l’aide de quelles techniques il fut probablement réalisé, comment il fut volé, comment d’une simple icône il est devenu « le linceul original », quel a été son parcours, comment le XXe siècle (grâce, en particulier, aux photos de Secondo Pia) l’a en quelque sorte ressuscité, pourquoi il rappelle partiellement les négatifs photo, comment l’Église a contourné la datation au carbone 14 de 1988 (datation fatale) pour en faire désormais un « objet impossible » etc.

Paul-Eric Blanrue revient aussi sur quelques erreurs de proportions qui semblent grossières : l’avant-bras gauche de même que les phalanges de la main gauche sont beaucoup trop longs ; de même, l’un des pieds est peint « à plat » ce qui implique que la jambe devrait être pliée, or elle ne l’est pas. Ces fautes sont troublantes en regard du soin apporté par l’artiste à la réalisation picturale (soin reconnu par tous y compris par l’archevêque de Troyes en 1389).

Blanrue indique que, selon lui, le dessin du « linceul » est issu de l’empreinte d’un bas-relief (certains scientifiques qui ont étudié de près le tissu penchent pour une peinture très diluée qui expliquerait par ailleurs l’absence de trace de pinceau). Est-il possible que les erreurs de proportions ou de position de l’image aient été tout d’abord faites sur une sculpture (où elle auraient à mon sens été plus voyantes) avant d’être reportées sur la toile ?

Cette question relève évidemment de la « finition » car devant l’écrasante démonstration de Paul-Eric Blanrue on réalise à quel point la foi des sindonologues soulève des montagnes d’aberrations. Ici, nous rappellerons avec l’auteur qu’une approche critique de cet objet ne constitue en rien un dénigrement de l’Église catholique ; pour cause, ce sont dans un premier temps les autorités catholiques qui ont dénoncé l’imposture.

En paraphrasant le professeur Hall du laboratoire d’Oxford, nous dirons qu’après la lecture de l’ouvrage de Paul-Eric Blanrue, ceux qui veulent encore croire à l’authenticité du « Suaire » le peuvent - mais qu’ils débattent avec ceux qui sont convaincus qu’il n’y a jamais eu d’emplois fictifs à la mairie de Paris, à la MNEF ou au conseil général de l’Essonne.

Donc précipitez-vous tel linceul homme sur cet ouvrage sans vous demander à quoi ça suaire !

Mis en ligne le 15 juillet 2004
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