Le créationnisme est-il scientifique ?

Réponse de Thomas Lepeltier à Guillaume Lecointre

Quelques explications

Dans notre numéro 291 (juillet 2010), sous le titre provocateur « quand un philosophe défend le créationnisme », nous rendions compte d’un petit livre paru à la fin de l’année 2009. Nous avions alors demandé à Gabriel Gohau et Laurent Loison, épistémologues et historiens des sciences (Centre François Viète – Université de Nantes), de se pencher sur l’argumentation développée par Thomas Lepeltier. Voir ici : Quand un philosophe défend le créationnisme.

L’auteur, Thomas Lepeltier, « après une formation scientifique (doctorat d’astrophysique) s’est plongé dans les livres, de l’histoire aux sciences en passant par la philosophie. Il en est ressorti, nous dit-il sur son site internet (consulté le 18/07/2011 http://thomas.lepeltier.free.fr/tho...), un peu historien et philosophe des sciences, un peu journaliste et un peu enseignant de français (actuellement chargé de cours à l’Université d’Oxford) ». Il avait souhaité réagir aux analyses de son livre. Sa réponse, publiée sous une version courte dans SPS 295 (avril 2011), est disponible ici : Le créationnisme est-il scientifique ? Note critique.

Guillaume Lecointre, systématicien, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, également membre de notre comité de parrainage scientifique, nous a proposé sa propre analyse du livre de Th. Lepeltier : L’ignorance prescriptrice

Thomas Lepeltier a souhaité répondre au texte de G. Lecointre. Nous publions ci-dessous son texte, suivi d’une courte réponse de Guillaume Lecointre.

La science n’est pas similaire au jeu d’échecs

Il est évident que toute personne qui prétend jouer aux échecs doit respecter scrupuleusement les règles arbitraires de ce jeu. Celui qui ne le ferait pas signerait son exclusion des tournois d’échecs. En est-il de même en science ? Y aurait-il une liste de règles que toute personne prétendant faire de la science devrait respecter sous peine d’être disqualifiée ipso facto ? Autrement dit, l’activité scientifique peut-elle être assimilée à un jeu pour lequel il existerait des règles définies très précisément et que tout scientifique devrait suivre à la lettre ?

Dans mon livre Vive le créationnisme ! Point de vue d’un évolutionniste (2009), j’ai implicitement défendu la thèse, après d’autres philosophes des sciences, qu’une telle liste n’existe pas. Cela ne veut pas dire que les scientifiques en activité ne suivent pas implicitement des règles et que toutes les méthodes pour connaître le monde qui nous entoure se valent. Il y a manifestement des scientifiques qui travaillent mieux que d’autres. Mais cette thèse signifie que les règles plus ou moins bien suivies par les scientifiques en activité ne sont pas écrites dans le marbre et que ce n’est pas un non-respect d’une soi-disant liste de règles, établie par on ne sait trop quelle autorité, qui ferait que l’on n’est pas scientifique. Si quelqu’un met sur pied une théorie selon laquelle la Terre est plate, il paraît plus pertinent de montrer en quoi ses arguments sont faux ou farfelus que de lui retirer le titre de scientifique parce qu’il n’aurait pas suivi telle ou telle règle. Pour bien rendre clair que la position épistémologique défendue dans ce livre ne consiste donc pas à soutenir que toutes les théories prétendant décrire le monde se valent, j’écrivais explicitement qu’il y a des théories capables de mieux rendre compte du monde que d’autres et qu’il y a même des théories fausses (par exemple, p. 45).

Suivant cette ligne de pensée, j’analysais les controverses suscitées par le créationnisme (sous ses deux formes : créationnisme d’inspiration biblique et dessein intelligent). Je me demandais alors s’il y avait des règles que cette approche du vivant ne respecterait pas et au nom desquelles on serait en droit de lui dénier le titre de science. N’en trouvant pas, je déclarais que l’on pouvait voir dans le créationnisme une approche scientifique du monde. Mais j’ajoutais que le créationnisme d’inspiration biblique est une théorie fausse (p. 43) et que le dessein intelligent est une théorie vide (p. 35). Sur quoi je concluais que l’existence du créationnisme, malgré ses erreurs et ses impasses, avait le mérite de nous faire réfléchir à la notion de scientificité. J’en voulais pour preuve qu’il m’avait moi-même conduit à des réflexions épistémologiques que je trouvais intéressantes.

J’étais bien conscient que la thèse défendue dans ce livre était loin de faire l’unanimité puisque, pour la grande majorité de ceux qui ne sont pas créationnistes, le créationnisme n’est pas scientifique. Je m’attendais donc à ce qu’on me fasse des objections et qu’on souligne éventuellement des erreurs que j’aurais pu commettre dans mes raisonnements. C’était le prix à payer pour oser publier un livre iconoclaste. Mais c’était aussi une opportunité pour entrer dans un débat épistémologique potentiellement riche.

Des critiques absurdes

En juillet 2010, l’Afis (Association française pour l’information scientifique) qui se décrit comme étant une association voulant « éviter toute concession […] à la désinformation et à la complaisance pour l’irrationnel » publiait deux comptes rendus critiques de mon livre dans sa revue Science et pseudo-sciences. Alors que j’espérais un débat d’idées, je fus confronté à une diatribe, où le dénigrement tenait lieu d’argument. Il me fallut répondre pour montrer en quoi ces deux critiques témoignaient « d’une incapacité à lire correctement un texte et à engager une discussion constructive ». À la fin de ma réponse, j’en appelais à un débat plus serein et plus réfléchi. Toujours sous l’égide de l’Afis, c’est maintenant au tour de Guillaume Lecointre de « réagir » à mon livre. Le résultat est étonnant.

Dans ma réponse aux deux précédentes critiques, je soulignais déjà que l’affirmation selon laquelle je défendais le créationnisme relevait de la désinformation étant donné que j’écrivais explicitement dans mon livre, comme je l’ai rappelé plus haut, que le dessein intelligent est une théorie scientifique vide et que le créationnisme, qui se fonde sur une lecture plus ou moins littérale de la Bible, est une théorie fausse. Comment peut-on interpréter ces propos comme une défense du créationnisme ? Or que trouve-t-on dans la « réaction » de Lecointre ? Que mon « propos est créationniste », que mon livre « accrédite […] les thèses du ‘dessein intelligent’ », qu’il reproduit « en langue française une fraude épistémologique caractéristique des tenants de l’Intelligent Design ». Lecointre a bien écrit « fraude », c’est-à-dire action faite de mauvaise foi dans le but de tromper. Veut-il sous-entendre que je suis un créationniste déguisé qui reproduirait sciemment des arguments épistémologiques que je saurais faux dans le seul but de promouvoir le créationnisme ?

La diabolisation ne s’arrête pas là. Comme je l’ai souligné plus haut, et comme je l’écrivais explicitement dans mon livre, considérer que l’activité scientifique n’est pas astreinte à respecter des règles de jeu définies de façon très précise n’implique pas que toutes les théories scientifiques se valent. Mais Lecointre n’a que faire de ces précisions tant, selon lui, il est évident que j’ai une conception du monde « où toute argumentation vaudrait toute autre et où le métier de scientifique se dissout. ». Il se laisse alors aller à écrire que la conception de la démarche scientifique présentée dans mon livre « finira par dissoudre, politiquement parlant, la caractéristique et l’autonomie de la démarche scientifique ». Apparemment, je serais « sans conscience des limites méthodologiques de la science d’aujourd’hui, [et je la ferais] évoluer vers autre chose qui ressemble fort à de la théologie, mais [que je voudrais] continuer à appeler science. » De même, je vous condamnerais, chers lecteurs, « à être dogmatiques [puisque j’enferme tout le monde] dans un combat entre une croyance contre une autre, combat dans lequel tout est permis puisqu’il n’y aurait pas de règle universelle [de la science] ». Enfin, pour abréger cette liste ubuesque, la conclusion de mon livre « nie le métier de scientifique ». Comment Lecointre a-t-il pu être saisi d’une telle peur en me lisant ?

Ce qui est sûr c’est que son effroi l’a rendu incapable de lire correctement mon texte comme cela est également manifeste quand il m’accuse d’utiliser « la même rhétorique que les créationnistes » puisque, apparemment, dans mon livre, « toute prise de parole contre les créationnistes est soupçonnée ou qualifiée de dogmatisme » ! Où ai-je bien pu laisser paraître un tel soupçon ? Et ce soupçon s’appliquerait-il à moi-même quand je prends la « parole contre les créationnistes » et que j’affirme que leur théorie est fausse ? Quelle lecture abracadabrante de mon texte ! Dans le même style, il m’accuse d’avoir une vision binaire de la controverse suscitée par le créationnisme, puisque je laisserais apparemment entendre que c’est « un débat des extrêmes, celui des darwiniens qui ‘exagèrent’ […] contre le créationnisme ‘utile’ ». Là encore, quel travestissement de mes propos ! J’ai simplement écrit qu’un des mérites du créationnisme est « de nous inciter à réfléchir à d’éventuelles exagérations de certains darwiniens à propos de la réussite de [la théorie darwinienne de l’évolution] [p. 11] ». En quoi dire qu’il peut y avoir des darwiniens qui exagèrent quant aux réussites de leur théorie de prédilection signifierait que l’opposition au créationnisme vient des darwiniens qui exagèrent ? Cette interprétation aberrante de la part de Lecointre traduit probablement sa volonté de me situer à tout prix dans le camp des créationnistes contre celui des darwiniens ! Il semble ainsi faire sien l’adage, cher à George Bush, selon lequel ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi.

Même quand il aborde les arguments épistémologiques qui sont au cœur de mon ouvrage, Lecointre fait preuve de la même précipitation à condamner sans réfléchir. Considérant a priori que mes arguments sont faux, pourquoi en effet se donner la peine de les étudier attentivement ? Par exemple, il m’accuse de commettre « une faute logique considérable » quand j’en arrive, d’après lui, « à conclure à la scientificité du créationnisme sans donner un seul critère de scientificité », car « l’ignorance avouée des critères de scientificité est prescriptrice [sic] de catégorisation ». Appliquée à un autre contexte, cette accusation semble signifier que l’on commet une faute logique quand on dit que certains objets ou certaines activités sont artistiques, tout en considérant qu’il n’y a pas de définition précise de l’art. Les amateurs apprécieront. De toute façon, mon propos n’a pas consisté à ignorer les critères de scientificité souvent avancés dans ces débats — on se demande ce qu’a lu Lecointre ! —, mais à montrer qu’il est difficile de déterminer, en les passant en revue un à un, au nom de quel critère le créationnisme ne serait pas scientifique. À ce niveau-là, il est donc difficile de comprendre pourquoi je n’aurais pas le droit, en toute logique, de dire que le créationnisme est scientifique. Est-ce alors parce que j’en viens en fin d’analyse à considérer que l’activité scientifique — comme l’art — ne se définit pas par une liste précise de critères rigides que je n’aurais pas le droit, en toute logique, d’écrire que le créationnisme est scientifique ? Là encore, le penser c’est, sous couvert d’une prétendue logique, faire preuve d’un autoritarisme absurde. Cette interdiction est d’autant plus déplacée que, dans mon texte, je montre explicitement pourquoi il n’est pas incohérent de dire, à la fois, que le créationnisme est scientifique et que la notion de scientificité, parce qu’elle n’est pas assez précise, n’est pas utile dans les débats sur la pertinence du créationnisme (p. 59). En deux mots, disons que la notion de scientificité peut effectivement être utilisée pour signifier qu’une doctrine cherche à décrire le monde (dans ce cas, le créationnisme est scientifique) tout en étant, en raison même de cette utilisation, inopérante pour distinguer entre elles deux théories cherchant à décrire le monde (par exemple, le créationnisme et la théorie darwinienne de l’évolution).

Une approche partisane

À travers toutes ces critiques, on peut finalement discerner la façon dont procède Lecointre. Il part de ses a priori, constate que mes raisonnements me conduisent à les remettre en cause et en déduit que je me trompe. Par exemple, selon lui, il y aurait d’un côté « le registre des faits » (ou ce qu’il appelle aussi le savoir) et d’un autre « celui des croyances » (ou ce qu’il appelle aussi la signification). À propos de cette claire dichotomie, il n’exprime aucun doute. Elle semble tout droit sortie d’un cours de classe de Terminale sur Platon, mais pourquoi pas. Je suis ouvert à ce qu’on me montre qu’il y a une distinction étanche entre le savoir et la croyance. Pour l’instant, j’en doute : n’y aurait-il pas des éléments de croyance dans les théories scientifiques ? C’est, entre autres, une idée que j’ai essayé de formuler dans ce livre. Cependant, plutôt que de montrer qu’il existe effectivement une distinction nette entre ce qui relève de la science et ce qui relève de la croyance, ou même plutôt que de montrer en quoi mes propos mettant en cause cette distinction seraient erronés, Lecointre préfère me traiter régulièrement d’ignorant qui confondrait tout ! Estimant probablement que l’insulte n’est pas assez forte, il se laisse même aller à sous-entendre que mon ignorance ne serait nullement naïve mais voulue. Ce qui est plus grave, puisqu’on pardonne au naïf ; pas au fourbe ou au manipulateur. Mais dans quel but aurais-je opéré ces manipulations ? Comme Lecointre a affirmé que mon « propos est créationniste » et que mon livre « accrédite […] les thèses du ‘dessein intelligent’ », il doit s’imaginer que, même si j’écris que le créationnisme est une théorie fausse, je serais en réalité à la solde des créationnistes ! Que Lecointre puisse me prêter un esprit à ce point tordu est au premier abord surprenant. Comme on le verra plus bas, cette démarche répond toutefois à une stratégie bien précise.

Concernant la notion de « cause intelligente », qui est au fondement du dessein intelligent, Lecointre reste, toujours en raison de sa fidélité à ses a priori, sourd à mon argumentation. Une de mes réflexions consistait à chercher une éventuelle situation où l’on pourrait considérer des causes intelligentes en biologie. Il est évident qu’il n’est pas question d’accepter n’importe quelle référence à une cause intelligente. Le problème est de déterminer s’il existe des conditions où ce serait éventuellement légitime. Il me paraissait important d’aborder cette question en restant ouvert (pour information, je tiens à préciser que je ne crois pas en Dieu et que je n’adhère à aucun mouvement mystique ou spiritualiste). Après avoir rappelé que parfois des scientifiques font appel à une cause intelligente pour expliquer tel ou tel phénomène (par exemple, des archéologues pour expliquer un alignement de pierres), j’en arrivai à concevoir, entre autres, que « la problématique du dessein intelligent pourrait gagner en pertinence à l’heure des biotechnologies [où des biologistes, c’est-à-dire des causes intelligentes — du moins, on espère —, pourraient jouer un rôle dans la formation de nouvelles formes vivantes], et cela indépendamment de toute considération théologique [p. 52] ». Mais Lecointre ne daigne pas s’attarder sur ces réflexions puisque, pour lui, toute référence à une cause intelligente est apparemment à bannir d’office.

Que ce rejet soit l’expression d’une forme d’irrationalité est manifeste à travers la façon dont Lecointre caricature toute cette argumentation. Alors que j’avançais qu’il n’est pas question de considérer une cause intelligente à la moindre difficulté rencontrée pour expliquer tel ou tel phénomène, Lecointre écrit que « Dieu, les causes intelligentes ou les spaghettis [en référence à une blague qui circule chez certains adversaires du dessein intelligent] sont mobilisables à tout moment à propos de tout, parce que conçus comme omnipotents sans que leur action directe puisse être démontrée expérimentalement. » Ailleurs, il écrit que : « Ils [Dieu, les causes intelligentes et les spaghettis] sont bons à tout, donc ils n’expliquent rien. » Paragraphe après paragraphe, il répète la même antienne. Dernier exemple : « comme le dessein intelligent peut être mobilisé à propos de tout sans que son existence et ses actions puissent être testées dans le monde naturel, il est inopérant en sciences. » On ne peut pas plus mal lire ce que j’ai écrit. Il me suffira de rappeler une seule phrase de mon livre pour souligner l’absurdité du texte de Lecointre. En concluant mon analyse du dessein intelligent, j’écrivais ainsi que, pour éventuellement considérer un jour une cause intelligente — autre qu’un biologiste cherchant à synthétiser la vie —, il fallait « exhiber non seulement la façon dont pourrait fonctionner le processus intelligent auquel on fait référence, mais également la quasi-impossibilité qu’il y aurait à ce que le processus en question se soit produit par des causes […] non intelligentes [p. 35]. » Mon verdict était que personne n’est arrivé à un tel résultat et que le recours à des causes intelligentes n’est, par conséquent, pas à l’ordre du jour. Que Lecointre arrête donc d’affirmer que ceux qui réfléchissent à la pertinence ou non d’une éventuelle introduction de causes intelligentes en biologie ont systématiquement la bêtise de vouloir les faire intervenir « à tout moment à propos de tout, parce que conçu[e]s comme omnipotent[e]s ».

De quoi Lecointre a-t-il peur ?

Je pourrais continuer longtemps à répondre ainsi aux multiples critiques de Lecointre. Mais cela risquerait de devenir lassant. Reste néanmoins une question importante. Comment a-t-il pu en arriver à de telles divagations ? Il n’est pas toujours facile de déterminer les motivations d’un auteur. Le texte de Lecointre offre toutefois quelques indices. À ma suggestion qu’il est préférable de vivre dans une société où existe une contestation de théories bien établies plutôt que dans une société « où personne n’aurait le désir de contester les discours émanant des grandes instances scientifiques [p. 47] », Lecointre se montre offusqué et se drape dans la position de celui qui détient le savoir. Selon lui, seuls les scientifiques « en poste ‘académique’ » pourraient déterminer ce qui relève des faits ; les autres — les manants — devraient réaliser qu’ils n’ont accès qu’à des croyances. Nos « concitoyens », qui ne sont pas des scientifiques « du milieu académique », ne pourraient en effet que « contester les savoirs publics [professés par les scientifiques en poste académique] au nom de représentations qui relèvent de la sphère des significations [c’est-à-dire des croyances]. » Il faudrait donc laisser les scientifiques, du haut de leur chaire, leur « fournir les éléments méthodologiques, techniques et factuels nécessaires » afin que cette gent commune bénéficie d’un peu de lumière pour comprendre le monde dans lequel elle vit. En somme, Lecointre dessine un ordre symbolique très rigide et très hiérarchisé : d’un côté, les scientifiques « en poste académique » ; de l’autre, le reste de la population. Bien sûr, lui-même appartiendrait à l’élite, à cette caste des seigneurs qui auraient accès « au registre des faits ».

On comprend maintenant pourquoi Lecointre ne cesse de répéter que, pour être scientifique, il faut respecter les règles du jeu (les siennes, bien sûr) et qu’il existe une claire distinction entre le « savoir » et la « croyance ». C’est tellement important à ses yeux qu’il va jusqu’à affirmer que, s’il faut combattre le créationnisme, ce n’est pas en premier lieu — comme on pourrait s’y attendre — parce qu’il est entaché d’erreurs, mais « c’est d’abord parce qu’il mélange le registre des faits et celui des croyances » ! Cette obsession des catégories rigides s’explique par le fait que toute remise en cause de ces règles du jeu scientifique qu’il a inventées, et de cette prétendue distinction nette entre savoir et croyance, reviendrait à fragiliser l’ordre symbolique sur lequel il voudrait régner en maître. Gare donc au trublion !

C’est vraisemblablement parce que j’ai défendu la thèse que l’activité scientifique n’est pas assimilable à un jeu, comme le jeu d’échecs, et qu’il n’est pas a priori interdit de réfléchir à d’éventuelles causes intelligentes pour rendre compte de phénomènes biologiques, que Lecointre a dû se sentir menacé. Dans son univers mental, cette réflexion ne relève pas de la science dont le « périmètre » est, selon lui, très bien délimité. Par conséquent, il l’a bannie. Passer outre cette injonction revient à remettre en cause l’ordre établi. Donc, panique à bord. Si on laisse passer ce genre d’approche, a-t-il dû se dire, « la » science, dont il se voit comme un des gardiens, finira pas s’écrouler. N’écrit-il pas que mes propos tendent à « dissoudre […] la démarche scientifique » ? Du coup, Lecointre est parti à la charge, tête baissée. L’enjeu du combat n’est autre que la survie de son ordre symbolique. Mes propos sont donc lus de travers. Mes arguments sont ignorés. Et je me trouve assimilé aux créationnistes. Bref, il n’est pas question de s’engager dans un véritable débat. Lecointre, ayant trop peur de perdre la position de pouvoir symbolique qu’il s’est octroyée, n’est plus ouvert à la réflexion.

Que l’attaque de Lecointre contre mon livre soit ainsi motivée par sa peur de perdre le pouvoir symbolique qu’il s’arroge est également manifeste à travers le reproche récurrent qu’il m’adresse de ne pas mentionner les motivations politiques des créationnistes. Il est incontestable que certains créationnistes, peut-être même la plupart, ont des motivations politiques (Lecointre laisse entendre que tous les créationnistes ne sont mus que par de telles motivations ; il en arrive facilement à cette généralisation abusive puisque leur motivation ne peut pas, selon sa définition bien à lui, être scientifique). Effectivement, je n’ai pas parlé de cette dimension politique. Non pas que le sujet soit inintéressant. Mais j’estimais que, indépendamment des motivations politiques de certains créationnistes, il était également intéressant sur un plan épistémologique d’analyser leurs arguments. Or, pour Lecointre, c’est un crime de lèse-majesté puisque cela revient à ne pas être fermé à des analyses qu’il a bannies une fois pour toutes de son royaume. En prenant ainsi au sérieux les arguments des créationnistes, dont il a fait ses adversaires, je les légitimerais. Je les laisserais rentrer dans la place forte. Je serais donc un traître (d’où ma soi-disant « ignorance voulue », et pas « naïve », mentionnée plus haut). En somme, à ses yeux, je ne peux être qu’un créationniste déguisé !

Misère, misère, misère… Dans la précédente réponse à mes critiques, j’écrivais qu’une argumentation méthodique à l’encontre de mes propos était bienvenue. Je ne prétends pas détenir la vérité en matière d’épistémologie. Mais je demandais à mes lecteurs de ne pas entrer dans des dénigrements puérils. J’ajoutais que ce genre de polémique était « sans grand intérêt, si ce n’est de révéler la médiocrité de celui qui la lance ». Vivement donc que le débat progresse …

Thomas Lepeltier, juin 2011.

Réponse de G. Lecointre à T. Lepeltier

Ces interprétations psychosociologiques relèvent d’une stratégie de déplacement de cible. Concentrons-nous sur le fond, parce que je ne dispose ici que de 2000 signes.

  1. Affirmer qu’il serait difficile de cerner des critères de scientificité et que, pour cette raison, le créationnisme est scientifique, revient à dire que n’importe quoi peut être scientifique. C’est absurde. L’analogie avec l’art ne tient pas : en art tous les moyens sont bons pourvu que le résultat soit une émotion esthétique (moyens non requis pour un effet requis) ; en science des méthodes calibrées sont utilisées pour aboutir à un résultat non commandé (moyens requis pour un effet non requis).
  2. Faire un livre sur l’ID sans aborder son impulsion politique, qui explique tout, est tellement surprenant de la part d’un auteur instruit que c’en est douteux. Mais sur ce doute je peux me tromper.
  3. Le jeu d’échecs est une caricature. Oui, il existe des critères de scientificité sous forme d’attendus, de contrat tacite : on ne forme pas des docteurs en sciences n’importe comment. Comme la place me manque ici pour rappeler les objectifs des scientifiques organisés en profession et les quatre piliers du contrat, on consultera l’ouvrage à paraître [1].

A propos de la défense d’un pouvoir symbolique et de mes prétendues peurs… soyons sérieux : j’aime seulement mon métier et le faire partager. J’ai une conscience politique du métier de chercheur. Je ne suis pas payé avec vos impôts pour dire à mes concitoyens que la profession qu’ils payent n’a pas de méthode de travail, donc pas de critères de qualité. Que serait l’accès à la science par le mérite s’il n’y avait pas de critères de scientificité ? Deviendrait-on scientifique par le talent rhétorique ? Par l’autorité personnelle ? Par la fortune ? Dire ce qu’est la science fait partie de mes missions statutaires, et aide les enseignants à l’enseigner. C’est l’absence de critères de scientificité collectivement partagés par une profession qui fera la science aristocratique qu’on m’accuse d’incarner.

[1] G. Lecointre (2011). Les sciences face aux créationnismes : ré-expliciter le contrat méthodologique des chercheurs. Coll. Sciences en questions. Ed. Quae-INRA. A paraître. Voir aussi : C. Baudouin et O. Brosseau (2012). Les créationnismes. Belin, A paraître.

Mis en ligne le 20 juillet 2011
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