À quoi sert l’histoire des sciences ?

Michel Morange. Quae, coll. « Sciences en questions », 2008, 67 pages, 8,5 €

Note de lecture de Yann Kindo - SPS n° 295, avril 2011

295_93-101_1L’ouvrage de Michel Morange concerne spécifiquement l’histoire des sciences et pourra sembler un peu ardu au profane, tout en restant parfaitement abordable.

L’auteur, devenu historien des sciences, est d’abord biologiste moléculaire et philosophe. Il s’agit ici du texte d’une conférence prononcée en 2006, lors d’un colloque intitulé « Les chercheurs ont-ils besoin d’histoire ? ».

Son histoire des sciences est largement conceptuelle, à une époque où cette histoire est en fait le plus souvent « sociale ». L’objectif clairement affiché est de « montrer que l’histoire des sciences est directement utile à la construction de la connaissance scientifique ». Michel Morange présente les arguments classiques soutenant cette idée, mais met plutôt en avant le fait que « l’histoire et la philosophie des sciences apportent un surcroît de rationalité », dans le sens où ce qui est au cœur de la rationalité, c’est de pouvoir justifier le pourquoi de ses jugements : « N’y a-t-il pas chez beaucoup de chercheurs une tendance à accepter comme vérité ce qui a été appris – tout comme les avis dominants dans la communauté – sans avoir les moyens, ou éprouver le besoin, de justifier pourquoi telle théorie est préférée à telle autre, pourquoi tel modèle expérimental est valorisé aux dépens d’autres ? » (p. 18).

L’auteur fustige le « mythe du précurseur méconnu », et développe quelques exemples des apports de l’histoire des sciences à la compréhension des découvertes. Par exemple, il répond à une question relevant a priori d’un paradoxe, à propos des travaux menés à l’Institut Pasteur par l’équipe de Lwoff, Jacob et Monod, et qui ont mené ceux-ci à l’élaboration d’un modèle pour la régulation de l’expression des gènes, récompensée par l’obtention d’un prix Nobel en 1965 : « Par quel miracle une telle découverte a-t-elle pu être réalisée en France par la conjonction de travaux de biochimie et de génétique, alors que ces disciplines y connaissaient un retard important de développement ? ». (p. 27).

Si l’on peut trouver que Michel Morange force parfois un peu le trait dans sa volonté d’adapter l’une à l’autre ses deux casquettes, celle de scientifique et celle d’historien (page 31 : « Le travail de l’historien n’est pas différent de celui du scientifique. C’est un travail rationnel qui consiste à mettre de l’ordre, à organiser un ensemble hétérogène de données, d’observations, mais aussi de concepts et de modèles. L’approche comparative des historiens est similaire au travail expérimental des scientifiques »), et si l’on voit mal parfois ce que recouvre pour lui la notion de « rationalité », qu’il tient à distinguer de celle de « scientificité », on retiendra surtout sa défense d’une approche sociohistorique des sciences qui est consciente de son apport, mais aussi de ses limites : « Dans l’effort de rationalisation, l’histoire sociale des sciences, cet ensemble de travaux et de méthodes qui se sont développés depuis plus de trente ans, est bien plus efficace que l’histoire conservatrice traditionnellement faite par les scientifiques, qui ne retient de l’activité scientifique qu’un processus rationnel squelettique, et souvent inexact. Cela suppose toutefois de renoncer à faire des études historiques une arme pour relativiser la valeur de la connaissance scientifique, et de laisser aux débats d’idées, à l’analyse conceptuelle, une place importante » (p. 32).

Lors de la discussion avec le public qui est reproduite en fin d’ouvrage, l’auteur rappelle que la majorité des sociologues des sciences avait soutenu Jacques Benveniste dans l’affaire de la mémoire de l’eau, et il condamne cette attitude qui revient à déprécier les connaissances scientifiques et la rationalité. Il veut par ailleurs « faire vaciller l’“idole” découverte » ou encore démonter le « mythe de la découverte », et souhaite au contraire faire de l’histoire des sciences en valorisant des contributions moins précises et plus étalées dans le temps. Il critique l’idée selon laquelle le moment de la découverte serait une sorte d’acte artistique qui échapperait quasiment à l’explication rationnelle, et fixe à l’historien le but de démonter les mécanismes de la découverte et de les expliquer. Pour ce faire, il défend une interdisciplinarité entre historiens et scientifiques, avec la nécessité pour chacun de respecter le territoire de l’autre : « Les scientifiques ne doivent pas considérer les historiens comme de simples auxiliaires dans la conservation de leurs archives, l’élaboration du travail de mémoire nécessaire à la consolidation de leur communauté ou l’amélioration des rapports avec le public ; ni les historiens et les philosophes prétendre faire comprendre aux scientifiques ce qu’ils ne seraient pas capables de voir et de comprendre, encore moins rectifier leurs mauvaises habitudes. L’histoire des sciences, et même l’histoire sociale des sciences, n’est pas la "science des sciences" » (p. 44).

Ainsi, tout comme le livre d’Yves Gingras dont nous avons déjà rendu compte dans ces colonnes1, celui-ci constitue une petite introduction aux sciences sociales ayant pour objet la pratique scientifique : il permettra à tout un chacun de mieux connaître ces disciplines, mais aussi – qui sait ? – de les reconsidérer plus positivement. S’il en était besoin...

1 Yves Gingras (entretiens avec Yannick Villedieu), Propos sur les sciences, Raisons d’Agir Éditions (2010), 204 pages, 9 €. Voir SPS n° 294 (2011) p. 123.

Mis en ligne le 9 juillet 2011
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