Une supercherie du 20e siècle

Extrait d’un article d’Aldous Huxley - SPS n° 293, hors-série Psychanalyse, décembre 2010

La phrénologie, la physiognomonie et le magnétisme nous paraissent aujourd’hui des sciences assez cocasses et étranges. Nous avons perdu notre foi dans la bosse des bosses ; et pour donner une explication aux phénomènes de l’hypnotisme et de la suggestion, nous n’avons plus besoin de recourir à une caricature de la théorie du magnétisme. Pourtant, un siècle plus tôt, les gens qui portaient à la science ce qu’on appelle – sans ironie aucune – un intérêt éclairé étaient pour la plupart de fervents admirateurs de Lavater, de Gall et de Mesmer. Balzac, par exemple, croyait très sincèrement à leurs doctrines, et sa Comédie humaine regorge de présentations pseudo-scientifiques de la théorie des bosses et des creux crâniens et d’autres fluides magnétiques.

En les relisant maintenant on s’étonne – un sourire condescendant aux lèvres – qu’un homme aussi sensé que Balzac, pour ne pas dire un homme de génie, ait pu croire à d’aussi invraisemblables balivernes, et plus bizarre encore, penser qu’elles aient pu avoir un quelconque rapport avec la science. Dans notre siècle si éclairé, ce genre de choses serait impossible, nous disons-nous avec suffisance.

Mais, hélas ! Si, c’est possible. Quelques vagues esprits dilettantes et bien pensants, qui en 1925 se voient comme des êtres particulièrement éclairés sur les questions scientifiques, ont découvert avec la plus grande délectation quelque chose de presque aussi stupide, facile et inexact, quelque chose de presque aussi amusant, excitant et irrésistiblement « philosophique » que les théories de Gall ou de Mesmer. La phrénologie et le magnétisme ont rejoint la magie noire, l’alchimie et l’astrologie. Mais nul besoin d’en regretter la perte ; les fantômes de nos ancêtres n’ont aucune raison de nous prendre en pitié. En vérité, ils pourraient presque nous envier. Car nous avons mis la main sur une chose plus divertissante encore que la phrénologie. Nous avons inventé la psychanalyse.

Dans cinquante ans, devinez quelle sera la pseudoscience préférée du romancier, de la femme du monde et du chercheur candide mais sans assez de rigueur scientifique pour poursuivre après le premier « eurêka » ? Ce sera quelque chose, soyons-en certains, qui, un siècle plus tard, paraîtra aussi grotesque que la phrénologie nous le semble aujourd’hui et que la psychanalyse le semblera à son tour aux yeux de la prochaine génération. Car l’esprit que les pseudosciences attirent est du genre intemporel. Tous les êtres pensants veulent connaître les secrets de l’univers ; mais ils se lancent sur des routes différentes dans leur quête de la vérité. L’homme de science s’appuie sur l’expérience, la preuve passée au crible et une logique rigoureuse. L’individu non scientifique, qui toutefois aspire à l’être (car il en est de plus ouvertement mystiques qui ne le souhaitent pas), préfère des méthodes moins ardues. Les gens de ce type sont en général incapables de raisonner précisément ; ils n’ont que la plus vague conception de ce qui constitue une preuve. Ils croient qu’il existe des raccourcis vers l’absolu, des escaliers de service qui montent aux étages de la certitude et des combines à la « gagner-vite-et-beaucoup » pour acquérir la vérité. Rejetant de ce fait, parce que ne comprenant pas les sciences plus ardues et leurs méthodes laborieuses, ils se dévouent à l’étude de ce qui leur semble être une véritable science – une pseudoscience.

Phrénologie, physiognomonie, magnétisme animal : les supercheries du 19e siècle

La phrénologie est la « science » des correspondances entre la forme du crâne et les facultés de l’âme. Son promoteur est le médecin viennois Franz Gall (1758-1828), dont le principal ouvrage, publié en 1810, s’intitule : Anatomie et Physiologie du Système Nerveux en général et du Cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales des hommes et des animaux, par la configuration de leurs têtes. Après avoir connu un vif succès vers le milieu du XIXe siècle, même dans les milieux universitaires, la phrénologie a perdu son prestige à partir des années 1880.

La physiognomonie est l’étude du caractère d’après la physionomie, une discipline qui remonte à l’Antiquité. Lavater (1741-1801) est un théologien et philosophe suisse qui a systématisé cette pratique. Il a publié, entre 1775 et 1778, un ouvrage en quatre volumes qui connaîtra un grand succès : Eléments de physiognomonie pour favoriser la connaissance et l’amour des hommes.

Franz Mesmer (1734-1815) est un médecin allemand qui obtenait, à partir de 1775, des guérisons spectaculaires de troubles physiques et mentaux grâce à des aimants et une imitation de la bouteille de Leyde. Il a élaboré une théorie basée sur des analogies empruntées au domaine de l’électricité. Il concevait la maladie comme la conséquence d’une mauvaise répartition d’un fluide physique subtil, appelé « magnétisme animal ». Le « mesmérisme  » ou « magnétisme » s’est transformé à la fin du XIXe siècle pour donner naissance à la pratique de l’hypnose thérapeutique.

Jacques Van Rillaer
Mis en ligne le 1er juin 2011
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