Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la psychanalyse et Sigmund Freud occupent une place particulière dans la sphère intellectuelle, dans l’enseignement et dans les pratiques thérapeutiques. Ce dossier se propose d’apporter une réflexion sur la réalité des allégations thérapeutiques des psychanalystes, le statut scientifique de la psychanalyse et la place injustifiée occupée par elle dans l’espace public (santé, justice, médias, etc.).

Comment Lacan psychanalysait

par Jacques Van Rillaer - SPS n° 293, hors-série Psychanalyse, décembre 2010

« J’ai réussi en somme ce que dans le champ du commerce ordinaire on voudrait pouvoir réaliser aussi aisément : avec de l’offre j’ai créé la demande. »

Jacques Lacan1

« La morale de Lacan relève d’un cynisme supérieur. »

Jacques-Alain Miller2

En 1955, Lacan faisait une présentation des variantes de la cure-type dans l’Encyclopédie médico-chirurgicale3. Il concluait en rappelant « l’extrême réserve avec laquelle Freud a introduit les formes mêmes, depuis lors devenues standards, de la “cure-type” ». À vrai dire, Freud n’avait pas fait état d’une « extrême réserve » à l’égard des règles qu’il « conseillait » pour mener une cure. Il avait écrit : « Je dois dire expressément que cette technique s’est révélée la seule appropriée à mon individualité ; je n’ose pas disconvenir qu’une personnalité médicale constituée tout autrement puisse être poussée à préférer une autre attitude envers le malade et envers la tâche à mener à bien »4.

La pratique de Freud n’était pas toujours freudienne

Freud lui-même ne s’en est pas tenu aux règles qu’il a formulées et qui ont été ratifiées par l’International Psychoanalytical Association (IPA). En témoignent sa correspondance, les journaux tenus par quelques analysés et les interviews, par Paul Roazen, de 25 analysés de Freud5.

Freud écrivait qu’il ne fallait pas traiter des parents. Il prendra en analyse sa fille Anna et son fils Ernst, deux cures qui n’auront guère les effets souhaités6. Freud déconseillait de prendre en analyse simultanément des personnes qui avaient entre elles des liens de parenté ou d’amitié. Il traitera en même temps les époux James et Alix Strachey7 ou encore Ruth Brunswick, son mari Mark et son beau-frère David, ce dont le dernier se plaindra amèrement8.

293_96-106_1Freud écrivait que l’analyste doit rester neutre : « Il doit être opaque pour l’analysé et, telle la surface d’un miroir, ne rien montrer d’autre que ce qui lui est montré  »9. En fait, Freud exprimait divers sentiments, donnait des conseils et même des directives précises, il tirait parti de ses relations avec des patients pour des avantages personnels, en particulier l’apport d’argent pour le développement du Mouvement psychanalytique10. Les auteurs qui ont examiné cette question en sont venus à se demander « si Freud était freudien »11.

Soulignons une conclusion particulièrement intéressante de l’enquête de Roazen : plusieurs des analysés interviewés ont déclaré que le simple fait de parler à Freud avait eu plus d’effet thérapeutique que tout ce qu’il avait pu dire. Autrement dit, on peut penser que c’est la relation elle-même, et non le contenu des interprétations, qui avait été l’élément thérapeutique essentiel12.

Déjà du vivant de Freud, la psychanalyse s’est pratiquée selon des modalités très différentes : avec ou sans divan ; avec beaucoup d’interprétations ou dans un silence glacial ; en colloque singulier ou en groupe, assis sur des chaises, etc.

Le « style » lacanien

Dans les années 1950, Lacan déplorait « l’extraordinaire cacophonie  » des analystes : « ils ne s’entendent pas entre eux sur le sens d’un seul des termes qu’ils appliquent religieusement »13. Il proposait un enseignement qu’il intitulait « le retour à Freud » et précisait que « la seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous suivent s’appelle : un style  »14.

On peut se faire une idée de ce « style » à partir de récits de personnes qui ont fait une analyse chez lui. Il y a peu de journaux de cure publiés, car les analystes affirment que la mise par écrit durant le traitement renforce les « résistances » à découvrir l’inconscient.

Le récit le plus long (444 p.), et sans doute le plus éclairant, est celui de Gérard Haddad : Le jour où Lacan m’a adopté. Mon analyse avec Lacan15. L’auteur s’est adressé à Lacan en 1969 parce qu’il souffrait d’un problème assez banal : des idées intrusives à contenu blasphématoire ou sexuel16. Son analyse durera jusqu’à la mort de Lacan, soit douze années, à raison de cinq séances par semaine. Au départ, il était ingénieur agronome. Comme bien d’autres patients, il rêvera bien vite de devenir psychanalyste. Il réalisera ce rêve en cours d’analyse. Il est resté un fervent admirateur de Lacan. En apprenant sa mort, écrit-il, « je ressentis un terrible chagrin, une souffrance térébrante comme je n’en avais jamais éprouvée et que je n’ai de toute ma vie éprouvée qu’à deux reprises, à la mort de Yeshayahou Leibowitz, puis à celle de mon père  » (p. 429).

Le compte-rendu de Jean-Guy Godin, Jacques Lacan, 5 rue de Lille17, est moins long (211 p.), mais également fort instructif. Godin a fait une analyse didactique. Il est devenu analyste lacanien et, aux dernières nouvelles, l’est toujours. Son texte témoigne de davantage d’esprit critique que celui de Haddad à l’égard du Maître.

Le récit de Pierre Rey, Une saison chez Lacan18, raconte une cure « thérapeutique » de dix années (1969-1978), à raison d’une séance par jour. Rey était journaliste, rédacteur en chef de Marie-Claire. Il s’est adressé à Lacan parce qu’il souffrait de phobies sociales. Au terme de sa cure, ses symptômes n’avaient guère disparu : « L’avouer aujourd’hui me fait sourire : je suis toujours aussi phobique. Mais, entre-temps, j’ai négocié avec mes phobies. Ou je ne me mets plus en position d’avoir à les éprouver, ou, le dussé-je, les considérant comme l’accident d’un temps vide, je les subis avec la résignation ennuyée qu’appellent les fatalités extérieures  » (p. 77, souligné par Rey). Mais peu importent les « symptômes ». Rey est reconnaissant à Lacan d’avoir compris que « personne ne doit rien à personne  », de l’avoir « libéré du joug de la reconnaissance  ». Le maître parisien lui a appris qu’« il n’est d’éthique que la mise en acte du désir. Le reste est littérature  » (p. 209).

On trouve quelques témoignages succincts dans des biographies ou des ouvrages de psychanalyse. Très éclairantes sont les indications que l’on trouve chez le psychiatre François Perrier, dans Voyages extraordinaires en Translacanie19. Perrier a été un des élèves les plus brillants de Lacan, il a co-fondé avec lui l’École Freudienne de Paris, puis s’est brouillé avec lui. Son analyse didactique chez Lacan et sa pratique freudienne ne l’ont malheureusement pas libéré d’un grave alcoolisme qui devait l’emporter à l’âge de 68 ans20.

293_96-106_2Le témoignage sans doute le plus connu du grand public est celui de Françoise Giroud. Dans Leçons particulières21 la co-fondatrice, avec J.-J. Servan-Schreiber, de L’Express, consacre huit pages à son analyse chez Lacan. En 1963, elle a entrepris ce traitement suite à une rupture sentimentale, très mal vécue parce que « l’homme qu’elle aimait avait préféré une autre femme  ». À l’époque, elle était déjà une amie de Lacan. Elle écrit : « Il n’est pas d’usage qu’un analyste traite quelqu’un de proche, mais il se moquait des usages. Je fus bientôt parmi ses patients  » (p. 106). Faut-il souligner que les dirigeants politiques et les journalistes — détenteurs du quatrième pouvoir — bénéficient toujours, chez les analystes soucieux de la propagation de la doctrine, d’un statut tout particulier ? Giroud a manifestement bénéficié de grands privilèges. Elle note : « Le prix, c’était à la tête du client. Il ne m’a jamais matraquée, peut-être par amitié. Certains ont rapporté qu’il expédiait ses patients en dix minutes22. Je ne suis jamais restée chez lui moins d’une demi-heure, toujours écoutée avec attention comme deux mots percutants, lâchés ici ou là, le montraient. Peut-être, dans ses dernières années, a-t-il été moins scrupuleux, ou disons plus cynique, désenchanté  » (p. 111).

À lire F. Giroud, on constate que le bénéfice de ses 400 séances se résume à deux choses : ne plus « crouler sous le poids des mots refoulés, des cris avalés, des conduites obligées, de la face à sauver, toujours cette sacrée face » (p. 105) ; « reconstruire avec un homme une relation harmonieuse et solide sur un nouveau diapason » (p. 109). Quelques années plus tard, elle répétera : « Quand la représentation que l’on se fait de soi devient insupportable, le remède est là. [...] Ne plus rougir de soi, c’est la liberté réalisée. C’est ce qu’une psychanalyse bien conduite enseigne à ceux qui lui demandent secours »23.

La périodicité des séances

La caractéristique la plus frappante de la technique lacanienne est la brièveté des séances. Un mot d’abord sur la fréquence des séances.

Freud imposait six séances par semaine, sans quoi, disait-il, « on court le risque que la cure perde le contact avec le présent et qu’elle soit poussée sur des voies latérales »24.

Au fil des ans, la majorité des freudiens en sont venus à pratiquer trois séances par semaine. Lacan est revenu aux séances quotidiennes, avec une originalité : parfois deux séances par jour.

Godin raconte : « Vitrine de son humeur, son visage avait cette inconstance des ciels d’Irlande l’été, et son sourire, cachant quelques desseins, pouvait disparaître aussi vite qu’apparu. “Est-ce que cela vous ferait plaisir, me dit-il – ici il eut son large sourire et fit une pause –, de revenir cet après-midi ?” La question resta accrochée à ce sourire. J’avais attendu une heure assez longue et cette perspective proposée ne m’emballait pas. “Plaisir n’est pas exactement le terme.” Je fus content d’abord de cette légère répartie qui lui renvoyait son mot — manifestement, il aurait aimé que cela me fasse plaisir –, puis gêné, embarrassé par mon jeu et ce semblant d’assurance – mais c’était dit. “Alors, venez !”, fit-il rageusement. Je sus que ce serait une séance brève » (p. 107).

Et Haddad : « Parfois, après la séance et la rituelle phrase de séparation : “Je vous revois quand ?” et la non moins rituelle réponse, agacée : “Demain !”, il me reprenait : “Non, allez m’attendre dans la bibliothèque.” Quelques instants plus tard, j’étais invité pour une autre séance. Pour quelle raison ? Parce que, semblait-il, quelque chose d’important paraissait sur le point d’émerger, ou bien mon discours, le fil de mon désir s’était peut-être perdu en quelque marécage » (p. 130).

La durée des séances

Ernst Jones signale que « Freud gardait chacun de ses malades pendant exactement 55 minutes, afin de se réserver entre les séances 5 minutes qu’il utilisait à reposer son esprit et à le rendre apte à recevoir de nouvelles impressions25 ». Roazen, qui a interrogé des analysés de Freud, note que « les séances avec ses patients duraient cinquante minutes, puis il prenait dix minutes pour se détendre »26. En 1927, Freud reproche vivement à Rank de faire des séances de 35 minutes27. La règle des 45 à 55 minutes s’est imposée chez les freudiens orthodoxes.

Au début des années 50, les autorités de l’Institut de psychanalyse ont constaté que Lacan menait une quinzaine d’analyses didactiques, ce qui signifiait environ quarante-cinq séances par semaine. Elles concluaient que Lacan ne faisait sans doute plus que des didactiques. Rien d’étonnant à cela. Freud lui-même, dès qu’il a pu, n’a plus analysé que des élèves en formation. Il ne s’est pas gêné pour écrire que dans les premiers temps, il traitait des patients, mais qu’ensuite ses analyses didactiques sont devenues prépondérantes28.

Il ne faut pas avoir été dans le sérail psychanalytique pour comprendre l’avantage de faire des didactiques : souvent les traitements les plus rentables, toujours les plus confortables. Les élèves-analystes n’ont en principe pas de gros problèmes, ils arrivent toujours à l’heure, ils paient rubis sur l’ongle, ils n’osent pas interrompre la cure ni même critiquer le comportement du didacticien. Chez Lacan, une autre motivation est apparue évidente : avoir un maximum de disciples, faire école, détenir de plus en plus de pouvoir.

Au fil des ans, le nombre d’analysants en didactique augmentant, les autorités psychanalytiques françaises, puis internationales, ont mené des enquêtes sur la durée des séances chez Lacan. À partir de 1953, les dirigeants de l’IPA vont, à plusieurs reprises, rappeler Lacan à l’ordre. Chaque fois, il y aura « promesses de Lacan, non tenues, bien sûr, puis colères, amabilités, injures, rapprochements, ruptures  »29. En juillet 1963, l’IPA retire à Lacan le titre de didacticien. Les élèves en analyse avec lui doivent continuer leur formation avec un analyste agréé. Lacan reste membre de la Société Française de Psychanalyse, il peut continuer à analyser des patients et faire des cours pour de futurs analystes, mais il fulmine. Coup de théâtre le 21 juin 1964 : il fonde l’« École Française de Psychanalyse », rebaptisée peu après « École Freudienne de Paris ». Il la présidera jusqu’à sa dissolution, par lui-même, en 1980, peu avant sa mort.

À partir de 1964, Lacan est maître d’édicter de nouvelles règles et d’appliquer celles qui lui conviennent. Répétons que les « séances à durée variable » sont l’innovation la plus spectaculaire. Les années passant, Lacan recevra en moyenne dix patients à l’heure. Illustrons sa technique par quelques témoignages.

Godin écrit : « Dans le cabinet de Lacan, la séance pouvait se clore sur le premier mot de rêve, voire avant même ce premier mot. Dans cette brièveté, nous les patients, les analysants, étions privés de quelque chose. Car si nous pouvions entendre notre voix, nous ne pouvions qu’à peine – à de rares moments – nous écouter parler » (p. 49). « Les jours où il était encore plus pressé que d’habitude, Lacan restait parfois dans l’encadrement de sa porte, écoutait d’une oreille le murmure du divan, tandis que de l’œil il observait la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer à chaque nouvel arrivant. Cette posture le montrait à la recherche d’une utilisation optimale du temps mais aussi de l’espace » (p. 123).

La séance « Pallière » - « Pas là hier »

Gérard Haddad raconte une séance où il est question d’un journaliste, Aimé Pallière.

« J’avais rendez-vous pour une séance le mardi qui succédait à un lundi de Pâques, jour où Lacan ne recevait pas. J’y fis brièvement le point sur l’avancée de mon article sur Pallière. Je m’apprêtais à partir après avoir réglé ma séance quand Lacan m’arrêta :

“Vous me devez la séance d’hier !

— Mais hier...

— Hier, je vous ai attendu et vous n’êtes pas venu.

— Mais nous n’avions pas rendez-vous, c’était jour férié...

— Vous me la paierez ! » conclut-il en grinçant les dents de colère et en me chassant littéralement du cabinet.

Je me renseignai auprès de Gloria : le docteur avait-il, hier, reçu qui que ce soit ? Non, il n’avait pas bougé de sa maison de campagne à Guitrancourt.

Il me fallut un long moment pour saisir le sens de cette intervention, plutôt scandaleuse : pas hier, Pallière, pas là hier, ce rendez-vous non advenu de mon destin qui m’avait projeté dans la névrose. Lacan venait d’y plonger un douloureux scalpel, douleur qui se transforma en éclat de rire : mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. »

Gérard Haddad, Le jour où Lacan m’a adopté. Mon analyse avec Lacan. Grasset, 2002. Rééd., Le Livre de Poche, 2007, p. 363s

Perrier : « Lacan était parfaitement conscient du pouvoir de son nom, de ce que signifiait, pour les gens, de dire : “Je suis sur le divan de Lacan.” D’ailleurs, les séances dites courtes consistaient en un véritable compostage : le sourire et la poignée de main du maître. […] Parfois, il se contentait de dire au revoir. Ah ! il savait manier son monde. Chacun était tellement fasciné par son personnage qu’à la limite on venait se faire oblitérer comme un timbre » (p. 36, 97).

Le fidèle Haddad a goûté aux séances brèves dès le premier jour : « Lacan accompagnait mes propos d’encouragements, “oui... oui”. […] Au bout de quelques minutes, Lacan m’arrêta. “Il n’est pas bon que la première séance soit trop longue. Cette séance a été excellente. Comment vous sentez-vous ?” En vérité, il m’inscrivait ainsi d’emblée dans le rythme infernal des “séances brèves”, cette technique qu’il s’était aménagée et dont j’ignorais alors l’existence » (p. 106). Haddad connaîtra plus tard les séances de « quelques secondes » (sic, p. 183 ; 236).

Lacan a justifié cette pratique par un souci d’économiser du temps pour… l’analysé ! Il écrivait : « Nous n’en dirions pas tant si nous n’étions pas convaincu qu’à expérimenter en un moment, venu à sa conclusion, de notre expérience, ce qu’on a appelé nos séances courtes, nous avons pu faire venir au jour chez tel sujet mâle, des fantasmes de grossesse anale avec le rêve de sa résolution par césarienne, dans un délai où autrement nous en aurions encore été à écouter ses spéculations sur l’art de Dostoïewski. […] Ce procédé rejoint à la limite la technique qu’on désigne sous le nom de zen, et qui est appliquée comme moyen de révélation du sujet dans l’ascèse traditionnelle de certaines écoles extrême-orientales »30.

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Le Bouddha, Odilon Redon (1905)

Chose remarquable pour qui s’intéresse aux mécanismes de la dévotion : les fidèles ont adhéré à cette justification.

Haddad par exemple : « Depuis quelque temps, la durée de mes séances, déjà fort brève, se trouvait raccourcie à l’extrême. À peine pouvais-je dire trois ou quatre mots. Parfois la séance était levée avant même que je n’ouvre la bouche, par un “à demain” qui ne me laissait aucun choix. J’avais auparavant observé que Lacan utilisait cette technique en des moments exceptionnels, quand il voulait briser une vague d’angoisse excessive, un moment de dépression, ou quand il percevait un évitement, que je tentais de lui cacher un épisode de ma vie amoureuse par exemple. Ces interruptions brutales agissaient alors comme des électrochocs » (p. 367).

Godin : « Ces séances ne permettaient pas de se complaire dans les mots et refusaient le plaisir douillet pris à dessiner d’esthétiques arabesques : l’Autre, dans son fauteuil, était pressé. La vitesse, la rapidité de ces quelques échanges interdisaient ce bénéfice habituel de la parole, l’impression d’être, comme une baudruche, regonflé » (p. 67). Il ajoute, plus lucidement : « Pour chacun de nous, Lacan était une société, une société par actions dont nous détenions chacun une part ; d’autant que, dans ce début des années soixante-dix, sa cote ne cessait de monter. Mais il ne nous appartenait pas vraiment, même si nous avions l’illusion d’en payer une partie, d’en acheter un morceau, et, pour l’instant, cette action donnait droit à des devoirs ; pour les dividendes, ils viendraient s’il y en avait – plus tard, beaucoup plus tard » (p. 109).

On comprend à la rigueur que le psy qui allait tirer des bénéfices du titre « analysé par Lacan himself  » pouvait se soumettre à cette procédure, mais même des « patients » comme Rey l’ont acceptée et justifiée : « Je m’aperçus alors que la notion d’incertitude qu’il avait introduite dans les séances courtes recréait en fait la fonction même de la vie : faire bouger les choses en reproduisant ces accidents qui la rendent vivante, précisément parce que tout y est précaire, incertain, et que rien n’y est donné, rien n’y est acquis  » (p. 85).

Le contenu des interprétations

Pour trouver les significations inconscientes pathogènes, Freud met des relations entre des éléments évoqués dans les associations verbales du patient. Il utilise en particulier deux clés interprétatives : le décodage symbolique et le décryptage par « mots-ponts » (Wort-Brücke). L’idéal est d’utiliser les deux à la fois, comme dans son explication du jeu pathologique. Selon lui, il s’agit d’un substitut de la masturbation : « Le “vice” de l’onanisme, écrit Freud, est remplacé par la manie du jeu31 ». Argument du symbolisme : le caractère irrésistible de la tentation et la culpabilité consécutive à ces deux « jeux ». Argument du jeu des mots : « Dans la chambre des enfants, l’activité des mains portant sur l’organe génital n’est pas nommée autrement que par le mot “jouer” ».

Lacan a utilisé abondamment la technique des « mots-ponts ». Il disait : « J’attache énormément d’importance aux jeux de mots. Cela me paraît la clé de la psychanalyse »32. Selon sa « théorie de la suprématie du Signifiant », l’Inconscient est régi par les propriétés phonétiques des mots en tant que tels, plutôt que par les significations auxquelles les mots renvoient. Dès lors, la pratique psychanalytique s’apparente à un jeu de calembours, un jeu facile, à la portée de tous, qui fonctionne à tous les coups.

La fréquence des interprétations

Freud enseignait qu’il faut se garder de toute précipitation pour donner des interprétations. Lacan, c’est bien connu, n’en octroyait quasi pas à ses analysants. Haddad écrit : « À maintes reprises, Lacan se contentait de reprendre les paroles que je venais de prononcer, comme si je lui servais les mots de sa réponse. N’était-ce pas l’illustration d’un de ses aphorismes préférés ? Le message du sujet lui vient de l’Autre sous une forme inversée. Bien évidemment, je ne pouvais prendre ce jour-là ces mots au pied de la lettre  » (p. 187). « Le plus souvent Lacan ne disait rien d’autre que son habituel “À demain” accompagné d’un long soupir  » (p. 252).

Les analysants n’en sortaient pas moins de chez Lacan sans une signification à méditer, car tout, sous l’égide de Lacan, produisait du sens : « Un geste, un froncement de sourcil étaient déjà un message. Les gens emportaient ce trésor : un signe, un grognement, un mot, cette caresse sur la joue, ce rejet, le fait d’avoir été appelé avant tout le monde  » (Perrier, p. 108, souligné par Perrier).

Le degré de frustration

Freud conseillait de rester « froid » : « Je ne saurais recommander avec assez d’insistance aux collègues de prendre pour modèle pendant le traitement psychanalytique le chirurgien qui met de côté tous ses affects et même sa compassion humaine, et qui fixe un seul but aux forces de son esprit »33. Il disait également que « l’analyse doit être menée dans la frustration »34.

Lacan a appliqué ces règles avec une rigueur inégalée. Il y avait d’abord la question des honoraires. Non seulement Lacan avait des tarifs très élevés, mais il se permettait de modifier en cours de route les termes du contrat. Ainsi il dit à Haddad, lors du premier entretien, qu’il pourra payer par semaine ou par mois, par chèque ou en espèces, les 100 FF la séance (on est en 1969), pour chacune des trois séances de la semaine. Mais très rapidement, Lacan exige des séances quotidiennes, et celles-ci vont passer à 150 puis à 200 FF, à régler à chaque séance et en espèces. Commentaire de Haddad, qui accepte sans discuter : « L’analyse est foncièrement une dynamique dont on ne peut prévoir au départ les développements  » (p. 101s).

Il y avait ensuite l’attente dans trois salles remplies de monde du matin au soir, salles où les sièges étaient insuffisants. Rey a évoqué son agacement face à cette situation, en termes « libérés » : « J’ai rencontré toutes sortes de gens chez Lacan. Parfois, ils encombraient son escalier, assis sur les marches, perdus en un rêve intérieur dont mon passage ne les tirait pas. Je vous chie dessus, je vous emmerde, je vous couvre d’excréments. Mieux : je vous encule  » (p. 65).

L’ordre de passage chez Lacan, souvent après de longues heures d’attente, se faisait selon les caprices du Maître, sans tenir compte de l’ordre d’arrivée35.

Durant les séances, Lacan se permettait de sommeiller, de manger des sandwichs, de compter ses liasses d’argent36, de lire le journal (Le Figaro, précisent Godin et Haddad, le second très déçu de voir « ce journal honni par tout homme de gauche »).

Durant les dernières années, Lacan laissait la porte de son cabinet ouverte en permanence, de sorte que ceux qui attendaient pouvaient entendre ses échanges avec celui qu’il recevait. Haddad dit en avoir été « extrêmement dérangé  » pour lui-même, tout en avouant que l’écoute d’autres « analyses » lui a « beaucoup appris  » (p. 188). Godin, lui, s’est dit seulement « gêné  » par ce dispositif très particulier (p. 111).

Enfin, plusieurs analysés37 ont fait état d’actes violents à l’égard de patients, en particulier ceux qui n’avaient pas sur eux l’argent requis : colères bruyantes, gifles, coups de poing sur l’épaule, coups de pied dans les fesses. Godin commente : « Il faut se défaire du lien de politesse avec ses patients. Ce conseil, Lacan l’avait donné dans un article et, dans la cure, on le saisissait très vite  » (p. 186).

Faut-il préciser qu’avec un tel « modèle », un des principaux bénéfices des longues cures chez Lacan était, comme dit F. Giroud, « de ne plus rougir de soi  » ? Lacan apprenait à penser à soi, à s’affirmer, à subvertir des règles limitant l’égoïsme et les désirs. En un mot, selon l’expression de Miller, son gendre et héritier spirituel, il apprenait le « cynisme supérieur  ». Pierre Rey (p. 170) donne un exemple typique. Une amie lui téléphone à plusieurs reprises pour récupérer un livre qu’elle lui a prêté. Rey ne le retrouve pas. En réponse à un nouvel appel, il lui lance : « Écoute-moi, vieille truie. Ton torchon de bouquin de merde, je l’ai jeté aux chiottes. Maintenant, je te préviens. Si tu me téléphones une fois de plus, je te casse la tête ! Je ne veux plus entendre ta voix, plus jamais !  ».

Quand Lacan cancane : à quand Lacan à Caen ?

Lacan est un personnage suffisamment controversé pour que nous ne confondions pas ce qu’il dit et « la psychanalyse »... ; pourtant, le rôle qu’il a eu dans le mouvement psychanalytique, et l’importance qu’il a donné au langage ne peuvent manquer d’éclairer ces quelques citations, extraites de divers textes, conférences ou séminaires de Lacan, d’une lumière étonnamment crue ! En somme, Lacan aurait pu être le rédacteur en chef de ce numéro. Lisez plutôt :

– Notre pratique est une escroquerie. Bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c’est quand même ce qu’on appelle d’habitude du chiqué.

– Que la psychanalyse ne soit pas une science, cela va de soi, c’est même exactement le contraire.

– Le réel est à l’opposé extrême de notre pratique.

– Je ne suis pas fier d’avoir été aspiré dans cette pratique que j’ai continuée, que j’ai poursuivie comme ça, comme j’ai pu, dont après tout il n’est pas sûr que je la soutienne jusqu’à crevaison.

– L’idée de représentation inconsciente est une idée totalement vide. Freud tapait tout à fait à côté de l’inconscient.

– Escroquerie et prôton pseudos, c’est la même chose. Freud dit la même chose que ce que j’appelle d’un nom français, il ne pouvait quand même pas dire qu’il éduquait un certain nombre d’escrocs. Du point de vue éthique, c’est intenable notre profession, c’est bien d’ailleurs pour ça que j’en suis malade, parce que j’ai un surmoi, comme tout le monde.

– Il s’agit de savoir si oui ou non Freud est un événement historique. Freud n’est pas un événement historique. Je crois qu’il a raté son coup, tout comme moi ; dans très peu de temps, tout le monde s’en foutra de la psychanalyse.

– La psychose, c’est dommage… dommage pour le psychotique, car enfin ce n’est pas ce qu’on peut souhaiter de plus normal. Et pourtant on sait les efforts des psychanalystes pour leur ressembler.

– La psychanalyse est à prendre au sérieux, bien que ce ne soit pas une science. Comme l’a montré abondamment un nommé Karl Popper, ce n’est pas une science du tout parce que c’est irréfutable. C’est une pratique, une pratique qui durera ce qu’elle durera. C’est une pratique de bavardage.

– La psychanalyse est une pratique délirante... C’est ce que Freud a trouvé de mieux. Et il a maintenu que le psychanalyste ne doit jamais hésiter à délirer.

– La psychanalyse n’est pas une science. Elle n’a pas son statut de science, elle ne peut que l’attendre, l’espérer. C’est un délire — un délire dont on attend qu’il porte une science. On peut attendre longtemps !

L’honnêteté nous oblige à admettre que nous avons ici opéré un tri, et qu’on pourrait nous accuser de « sortir la citation de son contexte », mais le nombre de fois où l’on trouve sous la plume de Lacan des formules telles que « cet inconscient auquel Freud ne comprenait strictement rien », « ce blabla qu’est la psychanalyse », « l’idée de représentation inconsciente est une idée totalement vide », et autres « Freud tapait tout à fait à côté de l’inconscient » ne laisse pourtant aucun doute ! À moins que cette formule finale ne résume tout :

« Si vous avez compris, vous avez sûrement tort. »

Martin Brunschwig

1 Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 617.

2 J.-A. Miller et M. Onfray, Débat « En finir avec Freud ? », Philosophie magazine, 2010, n° 36, p. 15.

3 « Variantes de la cure-type ». Réédité dans Écrits, op. cit., p. 323-362.

4 « Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique » (1912), G.W., VIII, p. 376. Trad., Œuvres complètes, PUF, XI, p. 143.

5 How Freud worked : first-hand accounts of patients, Northvale, Jason Aronson, 1995. Trad., Dernières séances freudiennes. Des patients de Freud racontent, Paris, Seuil, 2005, 352 p.

6 Roazen, op. cit., trad., p. 177.

7 Ibid., p. 289-318.

8 Ibid., p. 72.

9 « Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique » (1912), op. cit., p. 152.

10 Voir Peter Swales, « Freud, lucre et abus de faiblesse », In : C. Meyer et al., Le livre noir de la psychanalyse, Les Arènes, 2005, p. 25-30. Éd. 2010, p. 137-154. Éd. 10/18, p. 163-184.

11 L.N. Momigliano, « A spell in Vienna — but was Freud a Freudian ? An investigation into Freud’s technique between 1920 and 1938, based on the published testimony of former analysands », International Review of Psychoanalysis, 1987, 14 : 373-389 — D. Lynn & G. Vaillant, « Anonymity, neutrality, and confidentiality in the actual methods of Sigmund Freud : A review of 43 cases, 1907-1939 », American Journal of Psychiatry, 1998, 155 : 163-71.

12 Roazen, op. cit., p. 59

13 Écrits, op. cit., p. 458.

14 Ibid., p. 458.

15 Grasset, 2002. Rééd., Le Livre de Poche, Coll. Biblio Essais, 2007. (Nous citerons l’éd. de Poche).

16 Voir J. Van Rillaer, « Le trouble obsessionnel-compulsif », Science et pseudo-sciences, 2010, n° 292, p. 7-14.

17 Éd. du Seuil, 1990.

18 Paris, Laffont, 1989, 224 p.

19 Paris, Lieu Commun, 1985, 190 p.

20 Voir son ouvrage autobiographique : L’alcool au singulier, Interéditions, 1998, 187 p.

21 Fayard, Le livre de Poche, 1990, 218 p.

22 Son analyse s’est déroulée de 1963 à 1967, époque où Lacan pratiquait les séances courtes, mais pas encore ultra courtes, dont nous parlerons plus loin.

23 F. Giroud, Le Nouvel Observateur, n° 1610, 14-20 septembre 1995.

24 « Sur l’engagement du traitement » (1913), Œuvres complètes, PUF, XII, p. 168.

25 Sigmund Freud : Life and Work, Vol. 2, Basic Books, 1955. Trad., La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, PUF, 1961, vol. 2, p. 406.

26 Paul Roazen, Meeting Freud’s family. University of Massachusetts Press, 1993. Trad. : Mes rencontres avec la famille Freud, Seuil, Coll. Le Champ freudien, 1996, p. 191.

27 Cité dans S. Freud & S. Ferenczi, Correspondance. Tome III, 1920-1933, Calmann-Lévy, 2000, p. 362.

28 « Die endliche und die unendliche Analyse » (1937), G.W., XVI, p. 68. Trad., Œuvres complètes, PUF, 2010, XX, p. 25.

29 Alain de Mijolla, « La psychanalyse en France », In : R. Jaccard, éd., Histoire de la psychanalyse, Paris, Hachette, 1982, p. 84.

30 « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (1953), rééd. dans Écrits, Seuil, p. 315.

31 « Dostoïevsky et la mise à mort du père » (1928), Œuvres complètes, PUF, XVIII, p. 224.

32 Le Triomphe de la religion, Seuil, 2005, p. 96.

33 « Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique », op. cit., trad., PUF, XI, p. 149. Rappelons, à la suite de J.-B. Pontalis et J. Laplanche (Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967, p. 267), que l’expression « neutralité bienveillante  » n’apparaît pas chez Freud.

34 « Die endliche und die unendliche Analyse » (1937), Gesammelte Werke, XVI, p. 76. Freud écrivait que l’analyse doit être menée « in der Versagung » : il s’agit d’exacerber les tensions et conflits intérieurs « pour augmenter la force de pulsion nécessaire à leur résolution ».

35 Godin, p. 75.

36 Haddad, p. 121.

37 Voir notamment Haddad, p. 389, et Godin, pp. 155, 186s, 201.

Mis en ligne le 19 mai 2011
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