Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la psychanalyse et Sigmund Freud occupent une place particulière dans la sphère intellectuelle, dans l’enseignement et dans les pratiques thérapeutiques. Ce dossier se propose d’apporter une réflexion sur la réalité des allégations thérapeutiques des psychanalystes, le statut scientifique de la psychanalyse et la place injustifiée occupée par elle dans l’espace public (santé, justice, médias, etc.).

Darwin, Freud et l’évolution

par Pascal Picq - SPS n° 293, hors-série Psychanalyse, décembre 2010

Les biographes de Sigmund Freud aiment à rappeler les nombreuses références faites à Charles Darwin dans ses écrits comme dans sa correspondance. La plus intéressante du point de vue de l’anthropologie évolutionniste concerne L’expression des émotions chez l’homme et les animaux (3) de 1872. Le livre fondateur de l’éthologie moderne (l’éthologie est la science qui étudie le comportement des animaux) a été très peu lu et, avec le recul du temps, on s’étonne encore que la psychologie au sens large l’ait ignoré si longtemps. La référence de Freud la plus connue à l’œuvre de Darwin se place sur le terrain de l’anthropologie culturelle avec l’hypothèse de la horde primitive dans La Filiation de l’Homme en relation avec la sélection sexuelle (4) de 1871, et qui devient, pour l’inventeur de la psychanalyse, l’acte fondateur des sociétés humaines dans Totem et Tabou (8) (1913). La troisième référence intéresse plus l’histoire des idées que celle des sciences : elle apparaît dans les diverses éditions d’Introduction à la psychanalyse où Freud a l’outrecuidance de se situer dans la lignée de Nicolas Copernic et de Charles Darwin. Elle n’a rien de scientifique en termes de concepts, de méthode et encore moins d’épistémologie, si ce n’est l’emprunt d’une conception erronée de l’évolutionnisme.

Commençons par cette dernière.

Freud dans la lignée de Darwin ?

293_36-49_1Jamais Copernic ni Darwin n’eurent une telle prétention, bien qu’ils aient eu parfaitement conscience des conséquences de leurs travaux sur les représentations dominantes et dogmatiques du monde. L’œuvre de Copernic, qui craignait plus pour sa vie que pour sa gloire posthume, fut publiée juste avant sa mort. Quelques siècles plus tard, Charles Darwin est conscient de « commettre un meurtre », celui de la métaphysique. Inquiet pour sa santé, il laisse une lettre à sa femme Emma pour qu’elle publie son premier manuscrit sur la sélection naturelle. Nous sommes en 1844, et celui qui sera qualifié « d’homme le plus dangereux d’Angleterre » veut, à l’instar de Copernic, faire œuvre de science et non pas œuvrer à sa gloire. Dans son autobiographie, publiée en 1887 – cinq ans après sa mort–, il espère que ses travaux auront contribué modestement aux avancées des connaissances en biologie.

En se référant à Darwin et à l’évolutionnisme, Freud recherche un fondement scientifique. Or, rien dans sa méthode ni son analyse ne s’inspire de l’épistémologie scientifique et encore moins des concepts développés par Darwin. Sur la méthode, Darwin s’appuie sur l’épistémologie newtonienne avec pour référence la géologie de Charles Lyell et l’astronomie de John Herschel, qui associent théorie et formulations d’hypothèses sans cesse confrontées à l’observation et à l’expérimentation. Ce que Freud ne fera jamais. Par ailleurs, Freud cite volontiers un passage de l’autobiographie de Darwin dans lequel celui-ci dit prendre un soin particulier à noter les faits qui ne corroborent pas son hypothèse, sachant combien il est tentant de les occulter, ce qu’il appelle « la règle d’or ». On comprend tout l’intérêt d’une telle remarque pour le fondateur de la psychanalyse… Mais les fondements épistémologiques de cette remarque sont doubles chez Darwin. Le premier insiste sur l’importance des détails, de ces petites choses apparemment sans pertinence qui participent d’une signification plus grande. Le second, qui échappe à Freud et à ses commentateurs, est que Darwin évoque les faits qui contredisent son hypothèse ; il se préoccupe de réfutation au sens de Karl Popper. Cela ne signifie pas que l’hypothèse est fausse, mais qu’elle n’est pas suffisamment étayée et qu’il faut la faire évoluer pour qu’elle inclue ces faits. Il y a confusion entre méthodologie et processus cognitif. Est-ce que Freud a lu ce très beau texte de Darwin sur l’instinct publié à titre posthume par John Romanes en appendice de Mental Evolution in Animals en 1884 (6) ? On lit que Darwin n’a pas inséré ce travail dans l’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle parce que les connaissances sur les comportements ne provenaient pas d’une méthodologie scientifique assez solide, ce qui n’étayait, ni ne réfutait sa théorie. Si Freud, dans ses premiers travaux, semble s’inspirer de cette méthode, il en est tout autrement dès que la psychanalyse s’affirme comme un nouveau champ de la connaissance de la psyché humaine. Si Freud se considère comme « un biologiste de la psychologie » et si ses admirateurs voient en lui le « Darwin de la psychologie », l’évolution de la psychanalyse s’éloigne rapidement de l’épistémologie darwinienne pour se précipiter dans le champ du mythe et de la culture de la société occidentale.

Psychanalyse et théorie de l’évolution

Freud ne fait aucune référence à la sélection naturelle, mais reprendra d’autres théories évolutionnistes concurrentes, et, en son temps, on ne saurait lui en faire le reproche. En effet, la double articulation entre l’algorithme darwinien et le couple variations/sélection reste incomprise (voir encadré).

La double articulation entre l’algorithme darwinien et le couple variations/sélection

L’algorithme darwinien postule que les variations apparaissent indépendamment des effets qu’elles peuvent avoir sur l’organisme, ce qui signifie qu’elles se manifestent dépourvues de toute signification adaptative a priori et qu’elles émergent indépendamment des facteurs environnementaux. Elles sont de faible amplitude et leur sélection et leur transmission via le succès reproducteur différentiel des individus entraînent une évolution graduelle de la population. Car dans la théorie darwinienne, ce n’est pas l’individu qui évolue, mais la population Il a fallu un siècle pour comprendre et préciser ces mécanismes. La théorie de l’évolution au moyen de la sélection naturelle, qui intéresse les populations, pouvait difficilement s’appliquer à une démarche thérapeutique centrée sur l’individu et sa propre histoire. Charles Darwin ignorait les origines des variations ou variabilité. Il propose une théorie de la pangenèse* qui renoue avec la conception lamarckienne des caractères acquis, qu’il ne manquait pas de railler par ailleurs. Il y a en fait deux problèmes, celui de la variabilité et celui de l’hérédité. August Weismann tranche la question en distinguant les cellules somatiques des cellules germinales. Il introduit l’hérédité dans la théorie darwinienne et fonde le néodarwinisme à la fin du XIXe siècle. Mais il est trop tard, car l’évolutionnisme est revenu dans le giron du lamarckisme sous l’immense influence de son traducteur allemand : Ernst Haeckel.

* Le terme pangenèse a été construit sur le grec παν- (« tout », « complet ») et γενέσιος (« relatif à la naissance »). La Pangenèse est le mécanisme hypothétique conçu par Darwin pour expliquer l’hérédité. Il pensait que « cette hypothèse pourra servir à grouper une multitude de faits, qui, jusqu’à présent, sont restés sans lien efficace, et n’ont été rattachés les uns aux autres par aucune cause »

Freud s’inspire de théories évolutionnistes d’inspiration lamarckiennes, comme d’ailleurs toutes les sciences psychologiques qui, hier comme aujourd’hui, ne se sont pas encore dégagées de cette conception erronée de l’évolution (9, 14). Freud est un lecteur attentif de Darwin, de Haeckel et de Weismann au cœur d’une période baignée par le scientisme. Il commente tous ces auteurs – et d’autres – dans sa correspondance, avant de s’éloigner de Darwin et d’adopter une conception lamarckienne, dominante dans l’évolutionnisme de cette époque.

Haeckel invente des concepts majeurs comme ceux d’écologie et de phylogénie1, et est plus connu par le célèbre aphorisme « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse ».

« L’ontogenèse récapitule la phylogenèse »

L’ontogenèse concerne l’histoire de vie d’un individu depuis sa conception jusqu’à sa mort. La phylogenèse s’intéresse à l’histoire des espèces, autrement dit à l’évolution. Le terme évolution provient des premières études sur le développement de l’embryon au XVIIIe siècle avec l’idée que ce processus est guidé, dirigé. Évoluer vient étymologiquement du latin evolvere qui signifie « dérouler un programme ». Darwin ne consent à utiliser ce terme que dans la sixième édition de l’Origine des espèces à cause, justement, de sa connotation téléologique. (Depuis J. Monod, on parle de téléonomie.) Rien n’est plus étranger à l’idée d’évolution chez Darwin que celle de finalité, qui serait l’émergence de l’homme.

L’embryologie apporte des preuves puissantes de l’évolution, mais dérive souvent vers des interprétations téléologiques. C’est ce que fait Ernst Haeckel en affirmant que « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse ». Cela signifie que l’embryon humain passe par toutes les étapes de l’histoire de la vie – la phylogenèse – pour la dépasser. Il reprend en cela un vieux mythe, celui de l’homme-microcosme qui résume l’univers-macrocosme. En rétablissant cette analogie, l’ontogenèse et l’enfance du petit humain reproduisent les étapes de l’évolution des espèces et aussi de la préhistoire avec les peuples primitifs ou sauvages restés dans l’enfance de l’humanité.

Une autre dérive de l’ontogenèse séduit les sciences humaines et les philosophes, celle de la néoténie. À l’inverse de la récapitulation, l’homme est considéré à l’âge adulte comme dans un état juvénile de l’espèce ancestrale. Cette idée est très en vogue du temps de Freud. Seulement elle tombe dans des dérives idéologiques et racistes, comme la récapitulation. Elles sont vivement rejetées, et avec raison, avec la théorie synthétique de l’évolution dans les années 1940. Il faut attendre les travaux de S.J. Gould dans les années 1970 pour que ces recherches reviennent épurées de leurs fardeaux téléologiques et idéologiques. Mais c’est sans compter sur le retour du mythe puisque, par exemple, on lit que le petit humain vient au monde très immature, ce qui est complètement faux (cf. Pascal Picq Il était une fois la paléoanthropologie, Odile Jacob, 2010).

Freud, Piaget et d’autres se saisissent de cette version « scientifique » d’un vieux mythe analogique de la pensée occidentale qui reprend l’échelle naturelle des espèces (ou scalisme) et l’idée que l’Homme est au centre du Cosmos, un microcosme qui résume le macrocosme2. C’est un bel exemple de « réactualisation du mythe » ; c’est-à-dire la proposition d’un récit – en l’occurrence pseudo-scientifique - qui prend sens car en résonance avec un mythe profondément inscrit dans une culture. Ce récit est rationnel en relation avec le mythe, considéré comme vrai, mais n’est pas scientifique. C’est ce que Claude Lévi-Strauss appelle « la pensée sauvage », et qui rejaillit dans la partie « discussion » de trop d’articles scientifiques, et tout particulièrement en paléoanthropologie et en préhistoire.

L’analogie entre ontogenèse et phylogenèse, et l’idée de caractères acquis dans le cadre d’environnements ou de contextes antérieurs qu’il faut élucider, constituent une boîte à outils conceptuelle prête à l’emploiFreud emprunte l’analogie apportée par les évolutionnistes entre phylogenèse et ontogenèse où cette dernière remplace la préhistoire par les périodes obscures de la prime enfance, fondant une nouvelle archéologie du psychisme : la psychanalyse. Du côté de la phylogenèse, la quête des mondes perdus de la préhistoire ; du côté de la psychanalyse, la recherche des mondes enfouis de notre prime ontogenèse psychologique. C’est assez génial, mais fondé sur une conception erronée de l’évolution et très éloigné de l’épistémologie scientifique, notamment celle de Darwin3. En adoptant cette démarche, l’intérêt initial de Freud pour les deux livres de Darwin de 1871 et 1872 s’efface, puisque la recherche des origines naturelles de notre psychologie se dispense à la fois de toute comparaison avec les autres espèces, tout comme la préhistoire de notre espèce réduite au cliché de l’évolutionnisme culturel de la pensée occidentale.

La psychologie évolutionniste actuelle n’échappe pas à ces travers épistémologiques, négligeant l’algorithme darwinien, et tentant d’attribuer notre psychologie à des traits mentaux sélectionnés au cours de notre long passé de chasseurs-collecteurs, et plus particulièrement pendant les âges glaciaires. Seulement, ses tenants se réfèrent à des conceptions erronées des périodes de la préhistoire, sans parler de leurs connaissances caricaturales de la sexualité chez les espèces les plus proches de nous (18). À cet égard, Darwin, et même Freud, avaient une meilleure connaissance de l’ethnologie et de l’éthologie.

Aux origines de la psyché humaine

Venons-en à l’intérêt de Freud pour l’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (3). Il s’y réfère, ainsi qu’à d’autres hypothèses avancées par Darwin sur les comportements de divers animaux, pour interpréter certains cas cliniques. Par delà l’analogie, c’est tout le problème du passage à la clinique et aux comportements qui est ici posé. Dans sa période « darwinienne », le jeune Freud s’appuie explicitement sur les avancées de Darwin en éthologie et admet la continuité entre l’animal et l’homme. Il suit les travaux des disciples de Darwin intéressés par ces questions, comme Russel Wallace et John Romanes. Cependant, comme on l’a vu, il reprend la conception évolutionniste de son temps avec le retour en force du scalisme et du lamarckisme, donc orientée et cumulative, avec l’ontogenèse en prime dans la conception gradualiste et téléologique de Haeckel (voir encadré).

L’évolutionnisme spencérien

293_36-49_2Herbert Spencer est un chantre du progressisme confondu avec un évolutionnisme finalisé, avec la société occidentale au terme de ce processus. C’est lui qui finit par imposer le terme « évolution » et le concept de « survie du plus apte ». Il est l’artisan du « darwinisme social » qui consiste à couper toute aide aux pauvres afin qu’ils ne se reproduisent pas trop et qu’ils disparaissent « naturellement ». Darwin n’apprécie pas le personnage. Toutes les critiques envers la théorie darwinienne de l’évolution proviennent de réactions justifiées contre les idées de Spencer, qui n’étaient pas darwiniennes. L’opposition entre la théorie de l’évolution et les sciences humaines, notamment en France, vient de cet énorme malentendu.

Une fois de plus, on ne saurait en faire le reproche à Freud, au moment où les sciences humaines – sociologie et ethnologie – s’affranchissent des schémas évolutionnistes qui alignaient les autres peuples dits primitifs, les femmes et les enfants sur la même échelle de l’évolution selon des grades inférieurs entre le singe et l’homme occidental à son pinacle (14). Mais cette remise en cause de l’évolutionnisme culturel, plus que bien fondée, conduit à une rupture entre la biologie et les sciences humaines, ces dernières revendiquant une spécificité humaine que, fort justement, le Freud lecteur de Darwin dénonce en se proclamant comme l’auteur de la vexation psychologique4. S’il y a une rupture avec un évolutionnisme spencérien (voir encadré) – et non darwinien, car non compris en son temps et qui ne fut saisi de façon correcte par Freud que partiellement – du côté des sciences humaines, il en va de même, hélas, du côté d’évolutionnistes patentés. Russel Wallace – le co-inventeur de la sélection naturelle qui forge le terme « darwinisme » en rapportant tous les phénomènes de l’évolution à la sélection naturelle – se heurte à une contradiction à propos des origines de nos capacités mentales supérieures et tombe dans le spiritualisme. Il y a aussi une rupture chez Thomas Huxley, farouche évolutionniste, qui néanmoins n’adhère pas à l’évolution graduelle au moyen de la sélection naturelle, admettant que l’évolution puisse faire des sauts, et qu’il en est certainement ainsi pour les origines de la morale. On assiste à un retour du dualisme de la part des scientifiques les plus darwiniens qui, de ce fait, évitent la « vexation psychologique ». Pourtant John Romanes, cité par Freud, écrit « On comprend comment, parti de si haut, la psychologie du singe peut engendrer celle de l’homme ». Pour Freud, la transition passe par l’inconscient qui, par analogie, représente le « chaînon manquant » de la psychologie (On doit à Ernst Haeckel la formulation la plus précise du chaînon manquant, qu’il nomme avant sa découverte Pithecanthropus alalus : le singe homme sans langage ; tout un programme). Hélas, les recherches et les connaissances sur « la psychologie du singe » attendront un siècle et il y a bien des lustres que la psychanalyse s’est désintéressée des fondements évolutionnistes de son fondateur.

Une anthropologie détachée de la biologie

Après la première guerre mondiale, la psychanalyse s’oriente résolument vers une anthropologie détachée de tout lien avec la biologie, même si Freud continue à faire référence aux auteurs qui s’intéressent aux origines de nos capacités mentales. Cela nous amène vers l’anthropologie darwinienne et La Filiation de l’Homme en relation avec la sélection sexuelle (4). Évidemment, la sélection sexuelle intéressait Freud, mais moins sa phylogenèse que son ontogenèse, d’autant que cette dernière est censée récapituler celle-là. Une fois de plus, il emprunte un concept inspiré de Haeckel en supposant que les stades de la sexualité infantile récapitulent certains stades phylogénétiques de la sexualité. Il s’agit encore d’une pseudo-légitimation sur une conception erronée de l’évolution, et dans l’ignorance totale de ce qu’on connaissait de la sexualité des espèces les plus proches de nous dans la nature actuelle, comme les grands singes, du temps de Darwin comme de nos jours (16). Si Freud distingue nettement le sexe et la sexualité, à l’heure actuelle, un courant dominant de la psychanalyse engagée dans la sexologie refuse toute approche comparée et évolutionniste, lançant l’anathème définitif de « naturalisme » (18). En ayant recours aux idées de Haeckel, Freud renoue avec les mythes fondamentaux de la pensée occidentale – dualisme et analogisme –, ceux-là même qu’il pensait récuser en évoquant sa « vexation psychologique ».

La horde primitive

La référence la plus explicite à Darwin concerne les origines de nos sociétés dans Totem et Tabou (1913). Freud se réfère à une reconstitution de la société primitive que Darwin aurait réalisée à partir des sociétés de grands singes. Dans les écrits de Freud et de ses commentateurs, on lit qu’il se réfère à une idée, une hypothèse, une conviction, une reconstitution de la société primitive due à Darwin. Or, il n’en est rien. Ce sujet apparaît dans le 20e et dernier chapitre de La Filiation de l’Homme en relation avec la sélection sexuelle. Dans un premier temps, Darwin fait référence à cette idée de la horde primitive bien ancrée dans l’ethnologie naissante. Il cite les idées contradictoires qui agitent cette jeune discipline, empêtrée elle aussi dans l’évolutionnisme culturel, soulignant qu’il faut attendre des études plus précises pour aborder cette question. Quant aux références aux mœurs des singes et des grands singes, Darwin évoque des observations précises sur les orangs-outangs, les gorilles, les babouins hamadryas et d’autres qui décrivent une diversité d’organisations sociales qui, toutes, nient l’idée d’une promiscuité sexuelle, ce qu’il appelle pudiquement le « mariage collectif ». Darwin doute du bien-fondé de la horde primitive. Même si les observations sur l’éthologie comparée des grands singes doivent être développées – on connaît encore fort peu les mœurs sociales et sexuelles des chimpanzés en ce temps-là –, ce qu’il en sait suffit à nier la plausibilité de cette idée en raison du principe de continuité évolutive et, surtout chez Darwin, de la communauté ancestrale partagée avec eux. Pour revenir aux sociétés humaines, même si les ethnologues évoquent des chefs qui monopolisent les femmes, il n’est jamais question, ni de l’image du « père », ni d’inceste avec leurs filles. Cette idée aura aussi une influence en éthologie avec la conviction que le mâle dominant ou alpha a le privilège de toutes les copulations ; ce qui est loin d’être le cas, sauf chez de très rares espèces (16).

L’hypothèse de la « horde primitive » est déjà vivement contestée à l’époque où Freud publie Totem et Tabou car, entre temps, on est passé du mythe aux études de terrain. En fait, Freud oriente cette idée à son compte en la rapportant au complexe d’Œdipe et à la conception du père dans le monothéisme (L’Homme Moïse et le monothéisme). Dès lors, il s’éloigne de Darwin, de l’ethnologie et de l’éthologie.

La théorie de la horde primitive chez Freud
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Une famille à l’âge de pierre
(Louis Figuier 1819-1894)

L’étude de Freud repose sur les travaux ethnographiques des peuples primitifs et sauvages connus en son temps, avec des références fréquentes aux Aborigènes australiens et tout particulièrement au totémisme. Il s’intéresse à l’exogamie et aux interdits de l’inceste largement évoqués par les ethnologues et considérés comme universels. Il se donne pour ambition d’en trouver l’origine en adjoignant au totémisme et aux formes d’interdits l’apport de la psychanalyse. La référence à Darwin arrive seulement vers la fin de l’ouvrage, citée d’ailleurs comme une référence d’une autre nature, entendre non ethnographique, et qui renvoie aux grands singes. Freud ne retient que l’exemple des gorilles, vivant dans des harems avec un mâle dominant excluant les jeunes mâles et craignant qu’ils ne se coalisent pour le détrôner et accaparer les femelles. Seulement, Darwin mentionne aussi d’autres espèces de singes, monogames ou polygynes, et dans lesquelles les couples et/ou les harems cohabitent selon des règles. En fait, Darwin propose une structure primitive des communautés humaines avec des couples monogames dirigées par un chef jouissant d’un harem. C’est ce que Lévi-Strauss décrit un siècle plus tard chez les Nambikwara ; sauf que le chef dispose d’un harem par consentement des autres hommes et des femmes. (Au passage, on note que chez Freud les femmes, à peine mentionnées, ne sont que des objets passifs.) Or, comme Freud le note avec pertinence, s’il existe déjà des règles pour l’exogamie des femelles et l’inceste avant les sociétés humaines, les tabous et les récits ne sont que des ajouts discursifs. Sans le dire explicitement, mais tout en le citant, il adhère à l’hypothèse d’E. Durkheim qui affirme que les règles de l’exogamie découlent du totémisme et pas l’inverse, comme cela vient d’être évoqué. À partir de là, la référence à Darwin devient ambiguë. Freud est coincé entre Darwin et Durkheim. Selon ses propres termes, sa thèse rapproche la conception du totem et du repas totémique de l’hypothèse darwinienne grâce à la psychanalyse ! Et d’ajouter que Darwin n’accorde aucune place aux débuts du totémisme, donc au père violent, jaloux et gardant les femmes. C’est ainsi que par un tour de passe-passe psychanalytique, l’hypothèse darwinienne devient celle de Freud, fondant l’acte d’une anthropologie freudienne avec la naissance de la culture et de la civilisation, le tout rapporté au complexe d’Œdipe et au père méditerranéen. L’aboutissement est évidemment Dieu le père et le rituel du corps du Christ. Ainsi, parti des gorilles, voici les fils qui se révoltent contre le père tyrannique et le dévorent – premier repas totémique – ; puis, rongés de remords, s’interdisent de toucher aux femmes du clan – origine de l’exogamie – et instaurent l’interdiction de tuer le totem – apparition de la loi et des interdits. Mais le plus incroyable est qu’arrivé au terme de sa démonstration, il affirme qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que les fils révoltés aient mangé leur père puisqu’il s’agit de « sauvages cannibales » ! Toute l’ethnographie balayée d’un coup et Darwin renvoyé à ses singes. Il ne reste que Freud, le mythe oedipien et la réaffirmation de l’arrogance de la pensée occidentale.

Œdipe universel ?

L’ethnologue Bronislaw Malinowski publie La Sexualité et sa Répression dans les Sociétés primitives en 1921 pour dénoncer le mythe de la horde primitive. Freud réagit et incite l’anthropologue et psychanalyste Géza Roheim à vérifier sur le terrain l’universalité du complexe d’Œdipe, ce qu’il rapporte en l’étendant au frère de la mère dans une démarche opposée à toute notion de réfutabilité, et appelée empirisme archaïque, en contradiction absolue avec « la règle d’or ». C’est aussi en contradiction avec sa conception évolutionniste du psychisme puisqu’il compare celui de l’enfant à celui des primitifs – qualifiés de névrosés ! –, ces derniers étant décrits comme demeurés dans le stade anal et n’ayant pas atteint le stade phallique, le plus évolué, des sociétés monothéistes ! Alors, posons la question, s’ils ne sont pas à ce niveau d’évolution, comment peuvent-ils connaître le complexe d’Œdipe ?

Le projet d’une anthropologie freudienne, à prétention à la fois évolutionniste et universelle, véhicule la vision hiérarchisée et méprisante envers les autres cultures humaines qui dominait du temps de Freud. Un tel projet n’est de nos jours compatible ni avec l’évolutionnisme post-darwinien ni avec l’anthropologie culturelle moderne, débarrassés de leurs oripeaux occidentalo-centrés, notamment grâce à Claude Lévi-Strauss (Cependant, cette idée d’une prééminence de la culture occidentale persiste, comme en témoignent les controverses entre Lévi-Strauss et J.﷓P. Sartre ou R. Callois). Dans Tristes tropiques, ce dernier évoque les fondements de sa méthode scientifique inspirée de la géologie et de la psychanalyse dans le premier chapitre, mais pour récuser sèchement l’idée de la horde primitive trois cents pages plus loin. Depuis presque un siècle, seule la psychanalyse perpétue cette idée de la tyrannie du père, du complexe d’Oedipe, du meurtre du ou des fils et du tabou de l’inceste et de l’exogamie des femelles à l’origine de la culture, et ce contre l’anthropologie culturelle, l’anthropologie évolutionniste et l’éthologie.

Freud renoue avec les mythes fondamentaux de la culture occidentale

Avec Totem et Tabou, Freud renoue avec les mythes et l’ontologie fondamentale de la culture occidentale, dont l’expression la plus aboutie se retrouve dans les monothéismes. Ces notions de meurtre originel, de meurtre du père ou du fils de Dieu ou encore du sacrifice du bouc émissaire sont des variantes de ce même mythe du Moïse de la Bible à René Girard. C’est la recherche de la cause originelle et le recours à la métaphysique (les Buffon et les Darwin évitent justement de toucher à ces « causes premières » qui sombrent dans la métaphysique et les égarements de la raison scientifique). Le plus irritant est que ces affirmations requièrent des énoncés aussi péremptoires que faux sur les animaux ou l’animal, donc de l’éthologie, mais aussi sur les autres cultures, à moins de hiérarchiser ces dernières, comme on l’a vu, selon l’évolutionnisme culturel. On est très loin de Darwin, de l’approche comparée et d’une démarche objectiviste mobilisant l’observation, la vérification et la réfutation. Par une étrange torsion de la pensée, Freud et son anthropologie suivent une courbe de Moebius en partant d’un Darwin d’abord bien compris pour aboutir à une conception renversée. La vexation psychologique a retrouvé le mythe à une époque où Max Weber parle de désenchantement du monde.

L’« anthropologie freudienne », avec la horde primitive, l’inceste et le complexe d’Œdipe, marque une partie de l’ethnologie, avant qu’elle ne s’en détache comme chez Lévi-Strauss, comme dans la série des « Mythologiques ». Les avancées récentes de l’éthologie mettent en évidence qu’il n’existe pas d’inceste chez les animaux sauvages. Un des deux sexes est exogame et la règle la plus courante fait que les femelles restent toute leur vie dans leur troupe natale tandis que les mâles doivent partir. Les rares exceptions sont les chimpanzés et les hommes (17, 19). Les ethnologues, de John Lubbock à Claude Lévi-Strauss, avaient bien relevé ce fait quasi universel chez les populations humaines. Ce qui change chez l’homme, c’est l’énoncé de cet interdit, son niveau discursif, et les règles de parentés. En fait, non pas l’espèce, mais la grande civilisation qui s’avère la plus incestueuse est celle née autour du bassin méditerranéen (18, 20), avec l’image du père méditerranéen, celui qui obsède Freud. Voilà comment évolue, en quelques décennies, la pensée de Freud et la psychanalyse, inspirées par l’ouverture et l’anthropologie darwinienne, pour se retrouver au plus profond des mythes de la pensée occidentale avec le retour du « sujet ».

Dans ce mouvement, toute l’épistémologie scientifique darwinienne et toute démarche comparative ont sombré dans les limbes de nos mythologies, car l’image du père dominateur n’a rien d’universel, à moins de considérer une fois de plus que les peuples non civilisés ne soient pas arrivés à ce niveau de civilisation (on sait ce qu’en pense Freud). Là où Freud semble avoir raison d’un point de vue anthropologique, c’est combien la culture façonne notre psychisme. Une partie de la psychanalyse ne s’est toujours pas dégagée de cette emprise de nos mythes. Le père méditerranéen ne pouvait pas échapper à la psychanalyse, le renforçant tout en le dénonçant. L’anthropologie freudienne correspond à un « programme métaphysique », pour reprendre une critique mal appropriée de Karl Popper à propos de la sélection naturelle.

Psychanalyse et chamanisme

Dans son autobiographie, Darwin discute de cette caractéristique humaine, notamment à propos de la croyance en Dieu et aux miracles, qui à force de répétition finit par devenir presque « naturelle ». Philippe Descola a proposé (7), non pas une classification, mais une systématique des ontologies des populations humaines actuelles (il va sans dire, dégagée de toute tentative de hiérarchisation). L’ontologie fondamentale de la pensée occidentale, que Descola appelle le « naturalisme », repose sur les dualismes corps/âme, animal/homme, nature/culture, instinct /acquis ne sont ni universels ni l’expression la plus « évoluée » des possibilités ontologiques.

C’est là que la psychanalyse freudienne trouve son terrain, en proposant des séances de type « chamanique » afin de ramener le patient dans la cohérence sociale, elle-même assise sur des mythes fondamentaux. Les guillemets s’imposent à propos de chamanique. Dans un article célèbre (Le sorcier et le psychanalyste), Lévi-Strauss compare la pratique de l’analyse psychanalytique aux scènes chamaniques autour d’un malade. Il note cependant une différence importante. La pratique chamanique se fait dans un cadre social ouvert et le patient ne dit rien ; le rôle du chamane consiste à chasser les mauvais esprits qui troublent le patient et son rapport à la société. C’est l’inverse pour la psychanalyse puisque cela se passe en privé et c’est l’individu qui s’exprime (voir encadré « Le divan comme le confessionnal »).

Le divan comme le confessionnal ?

Même si c’est évident, la séance sur le divan reprend le principe de la confession : on raconte ce qu’on n’aurait pas dit dans d’autres circonstances que dans le secret du confessionnal et en avouant des fautes ; on se met dans une situation d’infériorité et de dépendance face à une autorité masculine ; il n’y a aucune promesse de guérison pas plus que d’aller au ciel. Est-ce une coïncidence si la pratique de la psychanalyse la plus orthodoxe est si présente dans les pays latins et catholiques ? Peut-on encore parler de « clinique psychanalytique » quand la revendication d’une non-obligation de résultat récuse les approches neurobiologiques et comportemento-cognitives qui, quant à elles, ont des résultats ?

Dans les deux cas, il s’agit bien de rétablir l’individu en cohérence avec la société, plus précisément ses relations sociales, mais avec des pratiques opposées qui, ce que n’évoque pas Lévi-Strauss, recoupent les ontologies respectives de l’animisme des chamanes – toutes les formes vivantes participent d’un même esprit – et le naturalisme occidental – prévalence du sujet – ego, moi, sujet, dasein … etc.

Darwin et Freud : science et pseudo-science

D’un point de vue épistémologique, la démarche de Freud – pour prendre une analogie phallique tant prisée par la psychanalyse – s’apparente au supplice du pal : ça commence si bien et ça se termine si mal. La postérité des théories respectives de Darwin et de Freud décrit ce qui tient du mouvement des sciences et des pseudosciences. D’un point de vue strictement scientifique – épistémologique –, les thèses de Darwin furent vivement discutées et critiquées, ce qui est parfaitement normal en sciences. Darwin le savait et il n’a jamais adopté l’attitude du martyr incompris. Un demi-siècle s’écoule avant qu’on ne comprenne et mette en évidence les mécanismes de la sélection naturelle, notamment l’origine des variations grâce à la génétique. C’est la théorie synthétique de l’évolution. L’œuvre de Freud se forge au cours de cette éclipse de la théorie darwinienne.

Depuis, les théories post-darwiniennes ont considérablement évolué, à la fois par les avancées des connaissances dans toutes les disciplines des sciences de la vie et de la Terre, mais aussi du côté des sciences humaines et de la médecine. Il y a aussi des avancées considérables sur les concepts et l’épistémologie (10). Cette théorie est tout sauf simple, puisque même Karl Popper arrive à se tromper en fustigeant des travers qu’il dénonce comme un « programme métaphysique de recherche ». Stephen Gould, par exemple, est-il vraiment darwinien ?5 Par delà ces questions et ces débats très actuels, la théorie de l’évolution repose sur un corpus considérable de connaissances, venant de toutes les sciences, qui touchent à la vie, et, de façon indépendante, ce qu’on appelle la consilience6 (15, 17). Il ne s’agit aucunement d’une volonté d’unifier des disciplines dans un corpus pseudo-cohérent, d’un syncrétisme recherché, et cela soulève des questions très sérieuses qui font l’objet de recherches actuelles. Il arrive que la consilience ne soit pas respectée, ce qui ne mine en rien une discipline scientifique, comme l’incompatibilité entre la théorie de la relativité générale et la mécanique quantique en physique théorique. L’une et l’autre proposent des explications cohérentes à des catégories de phénomènes observés. L’une et l’autre ont leur cohérence et, plutôt que de se lancer dans des querelles de chapelle, les physiciens s’efforcent de trouver une théorie unique. C’est ce qui s’est passé pour la théorie synthétique de l’évolution dans les années 1940 et ce qui est en train de se construire aujourd’hui dans le cadre d’une nouvelle synthèse avec les avancées de la génétique et de l’éthologie.

Qu’en est-il de la psychanalyse et de sa prétention à englober toutes les sciences psychologiques ? Contrairement au vaste champ pluridisciplinaire de la biologie dite évolutionniste – un pléonasme –, divers courants de la psychanalyse ont divergé depuis la création de la Société Internationale de Psychanalyse par Freud en 1910. Point de consilience, que de la divergence. Contrairement à ce qui se passe dans l’histoire des sciences, il ne s’agit pas là de l’émergence de nouvelles disciplines, mais de schismes. Qu’il y ait différentes écoles n’a rien de critiquable, au contraire. Mais c’est la façon dont divers courants de la psychanalyse s’opposent, refusant toute pertinence aux autres approches et revendiquant une « immunité épistémique », notamment envers tout ce qui vient de la biologie et de l’éthologie. Alors que des recherches scientifiques d’autres disciplines arrivent avec des validations expérimentales corroborées par l’expérience, l’observation et les résultats cliniques, les courants les plus fondamentalistes de la psychanalyse les récusent bien que, en ce qui les concerne, ils n’aient aucune obligation de résultat ! Rejet de toute consilience, opposition de principe, immunité épistémique (surtout envers tout ce qui vient de la biologie et, plus particulièrement, des neurosciences et de celles qui s’intéressent aux comportements) : on est loin de l’un des trois principes de Darwin évoqués par Freud sur les contraintes liées à notre système nerveux et notre phylogénèse. Cela se retrouve dans la négation de toute réalité et contraintes biologiques, plus particulièrement à propos de sexe, de sexualité et de genre (18).

293_36-49_4Ne pouvant aborder les controverses comme dans le champ vulgaire des sciences, ils ont recours à l’anathème, l’ostracisme, l’inquisition et les attaques personnelles. Jamais en science, même dans les controverses les plus dures, que ce soit du temps de Darwin ou, plus récemment, entre Stephen Gould, Richard Dawkins et Edward Wilson, les protagonistes et leurs proches ne se livrent à de tels errements. C’est inutile, car le recours à la démarche objectiviste finit par dépasser ces controverses nécessaires ; les équilibres ponctués, le gène égoïste et la sociobiologie ont été des apports conceptuels importants et aujourd’hui considérablement modifiés par les découvertes en paléontologie, les méthodes de la systématique ou science de la classification et les avancées des connaissances sur le génome et l’éthologie (17). En fait, ces contempteurs de la plus simple épistémologie scientifique se comportent exactement comme les créationnistes envers Darwin et les théories de l’évolution (15). Ils savent fort habilement fustiger le fait que les sciences n’expliquent pas tout alors même que la science ne cherche pas à dire La Vérité car, justement, elle s’attache à toujours re-questionner ses paradigmes par sa méthodologie matérialiste, ce qu’ils s’abstiennent bien de faire. Si la démarche initiale de Freud se veut scientifique, c’est hélas en empruntant plus au scientisme ambiant de son époque qu’à une véritable épistémologie scientifique, et en tout cas pas celle de Darwin. Il en va de même avec une adhésion à une conception de l’évolution réappropriée par la pensée et les mythes de la culture occidentale pourtant explicitement récusée par Darwin. Il n’y a jamais eu de rupture avec l’ontologie fondamentale de l’Occident et encore moins de « vexation psychologique », si ce n’est par rapport à l’autonomie du sujet. La suite de l’aventure de la psychanalyse ne fait que l’éloigner du mouvement ordinaire des sciences en refusant toute consilience et en créant autant de chapelles sur des schismes irréconciliables. Enfin, le rejet de toute autre approche du psychisme, notamment basée sur les comportements et la biologie, est, en soi, on ne peut plus antinomique de la démarche de Darwin.

Tant que les sciences n’auront pas tout dit – ce qui n’arrivera jamais –, alors leur vérité est la bonne ; c’est le « dieu bouche-trou » des créationnistes occupé par Œdipe en psychanalyse. Comme Freud avait raison de penser combien la culture et le mythe sont à l’œuvre dans nos illusions et les malaises de nos civilisations prétendument modernes ! Assurément, certaines écoles freudiennes n’ont pas conscience de leurs propres névroses.

Bibliographie

(1) Assoun Pierre-Laurent. Freudisme et darwinisme. In Patrick Tort (dir.) : Dictionnaire du Darwinisme et de l’Évolution. P.U.F 1996.
(2) Darwin Charles. Esquisse biographique d’un Jeune Enfant. Mind 1877.
(3) Darwin Charles. L’Expression des Émotions chez l’Homme et les Animaux. (1872)
(4) Darwin Charles. La Filiation de l’Homme en relation avec la Sélection sexuelle. (1871) Syllepse 1999.
(5) Darwin Charles. L’Origine des Espèces au Moyen de la Sélection naturelle. (1859) Champion Classiques 2009.
(6) Darwin Charles. L’instinct. L’Esprit du Temps (1884) 2009. (Préface de Pascal Picq).
(7) Descola Philippe. Par delà Nature et Culture. Essai Gallimard 2006
(8) Freud Sigmund. Totem et Tabous. 1913.
(9) Gould Stephen Jay. Ontogeny and Phylogeny. Bellknap Havard 1977.
(10) Heams Thomas et coll. (dirs.). Les Mondes darwiniens. Syllepse 2009.
(11) Levi-Strauss Claude. Tristes Tropiques. Plon, 1952.
(12) Levi-Strauss Claude. Mythologiques. Plon 2009.
(13)Levi-Strauss Claude. Sorciers et psychanalystes. Sciences Humaines/Courrier de l’Unesco N° 8, Nov-déc. 2008.
(14) Picq Pascal. Nouvelle Histoire de l’Homme. Perrin 2005.
(15) Picq Pascal. Lucy et l’Obscurantisme. Odile Jacob 2007.
(16) Picq Pascal. Les Animaux amoureux. Le Chêne 2007.
(17) Picq Pascal. Il était une fois la Paléoanthropologie. Odile Jacob 2010.
(18) Picq Pascal et Brenot Philippe. Le Sexe, l’Homme et l’Évolution, Odile Jacob, 2009.
(19) Picq Pascal. Au Commencement était l’Homme, Odile Jacob 2003.
(20) Tillon Germaine. Il était une fois l’Ethnographie. Seuil 2000.

1 La phylogénie est l’étude des parentés entre différents êtres vivants en vue de reconstituer l’évolution des organismes vivants. On peut étudier la phylogénie d’un groupe d’espèces mais également, à un niveau intra-spécifique, la généalogie entre populations ou entre individus. On représente couramment une phylogénie par un arbre phylogénétique.

2 cf. Pascal Picq Les dessous de l’Hominisation in Thomas Heams et coll. (dirs.) Les Mondes darwiniens Syllepse 2009.

3 Ces idées persistent dans diverses écoles de la psychologie au sens large ; cf. Pascal Picq Nouvelle Histoire de l’Homme Perrin, 2005.

4 Après la vexation cosmologique de Copernic et la vexation biologique de Darwin.

5 Stephen Gould La Structure de la Théorie de l’Evolution, Gallimard 2006.

6 Consilience (sauter ensemble) est un terme du philosophe William Whewell pour désigner le type de démonstration qui apparaît lorsque de nombreuses sources indépendantes concourent à cerner un phénomène historique particulier. Dans ce cas, les éléments et les processus d’une discipline donnée qui sont conformes aux connaissances solidement établies d’autres disciplines s’avèrent supérieures - dans la pratique et la théorie - à ceux qui ne sont pas conformes.

Mis en ligne le 13 avril 2011
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