Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la psychanalyse et Sigmund Freud occupent une place particulière dans la sphère intellectuelle, dans l’enseignement et dans les pratiques thérapeutiques. Ce dossier se propose d’apporter une réflexion sur la réalité des allégations thérapeutiques des psychanalystes, le statut scientifique de la psychanalyse et la place injustifiée occupée par elle dans l’espace public (santé, justice, médias, etc.).

La parapsychologie freudienne

par Michel Onfray - SPS n° 293, hors-série Psychanalyse, décembre 2010

Freud publie en 1915 un ouvrage intitulé Métapsychologie. À l’origine, ce livre devait regrouper douze essais mais Freud a renoncé à son étendue pour réunir sous ce titre cinq articles seulement. Le mot métapsychologie est un néologisme de son fait. On le trouve publié sous sa plume pour la première fois dans le douzième chapitre de sa Psychopathologie de la vie quotidienne. Mais la correspondance avec Fliess donne une date véritable à l’apparition de ce terme : 13.II.1896. Il écrit : « La psychologie – à vrai dire méta psychologie [sic] – m’occupe sans relâche ». Au même, il parle ainsi de métapsychologie : « mon enfant idéal, l’enfant de mes peines » (17.XII.1896). Puis, sur l’épithète métapsychique  : « Je vais te demander sérieusement si je peux utiliser le nom de métapsychologie pour ma psychologie qui mène derrière la conscience » (10.III.1898). Dans Psychopathologie de la vie quotidienne, métapsychologie signifie tout simplement « psychologie de l’inconscient » et dans la section intitulée « L’inconscient de Métapsychologie » : « le mode de conception qui est l’accomplissement de la recherche psychanalytique ».

Derrière la nature, un arrière-monde ?

Dans L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, Freud s’interroge sur la possibilité de liquider une revendication pulsionnelle – et conclut négativement. Dompter en revanche, oui ; abolir, non. Le patient doit donc vivre avec… De quelle façon s’agencent alors les pulsions et le moi ? Réponse de Freud : « Il faut donc bien que la sorcière s’en mêle. Entendez : la sorcière métapsychologique. Sans spéculer ni théoriser – pour un peu j’aurais dit fantasmer – métapsychologiquement, on n’avance pas ici d’un pas. Malheureusement les informations de la sorcière ne sont cette fois encore ni très claires ni très explicites »

Dans le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, qui fait autorité, à l’entrée métapsychologie on peut lire : « Terme créé par Freud pour désigner la psychologie qu’il a fondée, considérée dans sa dimension la plus théorique. La métapsychologie élabore un ensemble de modèles conceptuels plus ou moins distants de l’expérience tels que la fiction d’un appareil psychique divisé en instances, la théorie des pulsions, le processus du refoulement, etc. ». Gros poisson conceptuel donc…

Ces informations permettent de conclure qu’en forgeant ce mot et en ayant recours au préfixe grec méta, Freud renvoie bien à ce qui se trouverait derrière la psyché – ou au-delà. Mais comment utiliser une métaphore spatiale pour parler d’un immatériel ? Disons-le autrement : qu’est-ce qui se situe derrière ce qui n’est pas situé puisque non situable ? Du moins selon Freud, puisque son psychisme récuse toute matérialité.

Chacun connaît l’anecdote : vers 60 avant l’ère commune, Andronicos de Rhodes, onzième successeur d’Aristote, classe thématiquement l’œuvre complète de son maître qui a abordé tous les sujets : l’histoire des animaux et la théorie du ciel, la politique et l’éthique, la logique et la poétique, la physique et la rhétorique, etc. Une fois l’ensemble de la production rangée, reste un texte inclassable et inclassé qu’il installe après la physique – méta physis. La métaphysique était née. Du moins le mot, puisque la chose lui préexiste toujours – un mot connu sous cette forme au VIe siècle seulement avec le catalogue d’Hésichius.

Simplicius ou Asclépius théorisent la chose en expliquant que, logiquement, et non par un effet de classement problématique, Aristote ayant traité des choses physiques, il était normal qu’il envisage la question des essences, du pensable non mû, autrement dit de la philosophie première, du registre de la cause incausée, ce qui conduit évidemment aux principes, puis au principe – donc à Dieu… Après la physique, donc la nature, la métaphysique, la cause de la nature.

Au-delà de la petite histoire, retenons que la métaphysique nomme la discipline qui suit immédiatement la physique, la science de la nature. Derrière la nature, il y aurait donc autre chose, un au-delà, un arrière-monde dirait Nietzsche. Et l’on sait que ces arrière-mondes sont de la même matière – osons plutôt : de la même immatière…– que les fictions religieuses nommées Dieu ou les dieux, les anges, les esprits, les éons, les archontes et ce que l’on voudra. Pseudo Denys l’Aréopage ayant montré en la matière jusqu’où pouvait aller la déraison… En créant le néologisme de métapsychologie, Freud n’aura pas pu ne pas penser à la métaphysique comme discipline de l’au-delà de la physique. La lettre à Fliess témoigne : l’au-delà de la conscience de la métapsychologie de Freud équivaut à l’au-delà de la physique de la métaphysique d’Aristote.

Freud et l’occultisme

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Goya : Le sommeil de la raison engendre des monstres

Je ne peux m’empêcher de mettre en relation métapsychologie et parapsychologie car la parenté sémantique me paraît avérée… Comment le Dictionnaire culturel en langue française d’Alain Rey définit-il ces deux termes ? Pour métapsychologie  : « Didact. 1. Psychologie profonde (au-delà des expériences conscientes) » Puis, en second sens : « Psychologie dont l’objet est au-delà du donné de l’expérience ». Pour parapsychologie  : « Didact. Etude des phénomènes parapsychiques, métapsychiques ». On voit mal comment le métapsychique des parapsychologues pourrait n’entretenir aucun rapport avec le avec le métapsychologique des freudiens… » Car métapsychique renvoie à ce sens : « Didact. Qui concerne les phénomènes psychiques inexpliqués (télépathie, etc.) ».

Freud lui même, dans l’intimité des correspondances, ne récuse pas la parapsychologie ou l’occultisme. Lui qui manifestait des comportements superstitieux, pratiquait les rites de conjuration, souscrivait à la numérologie, reconnaissait pratiquer la télépathie avec sa fille Anna, tout en avouant dans une lettre à Ferenczi qu’elle était douée pour ça, écrivait ceci à Eduardo Weiss le 24 avril 1932 : « Je suis, il est vrai, prêt à croire que, derrière tout phénomène soi-disant occulte se cache quelque chose de nouveau et de très important : le fait de la transmission de pensées, c’est à dire de la transmission des processus psychiques à d’autres personnes à travers l’espace. J’en possède la preuve basée sur des observations faites en plein jour et j’envisage de m’exprimer publiquement sur ce point. Il serait naturellement néfaste pour votre rôle de pionnier de la psychanalyse en Italie de vous déclarer en même temps partisan de l’occultisme ». Puis, au même, le 8 mai 1932 : « Je tiens à dissiper un malentendu. Qu’un psychanalyste évite de prendre parti publiquement sur la question de l’occultisme est une mesure d’ordre purement pratique et temporaire uniquement [sic], qui ne constitue nullement l’expression d’un principe »… On aura bien lu.

Une vulgate connue par ouï-dire

Après ce temps théorique, examinons, parmi d’autres, une conséquence pratique considérable susceptible d’inscrire Freud dans le camp de la parapsychologie : voyons ce qui relève chez lui de la phylogenèse – car elle entretient d’intimes relations avec la fameuse « transmission des processus psychiques à d’autres personnes à travers l’espace » de la lettre à Weiss – et j’ajouterai : à travers le temps. Le métapsychologue, comme le parapsychologue, se moquent tout aussi bien de l’histoire que de la géographie, puisqu’ils évoluent dans un pur monde d’esprits, de concepts, d’idées.

La vulgate freudienne qui triomphe partout (du quidam à un certain nombre de professionnels du divan, en passant par la meute journalistique, la horde du show-biz ou la tribu culturelle) parle de Freud, du freudisme et de la psychanalyse par ouï-dire. En effet, peu parmi ces dévots ont lu les textes sacrés. Tous communient dans un catéchisme appris de façon aléatoire sans avoir véritablement lu, médité le texte. Et si par hasard un texte a été lu, c’est souvent l’un de ceux qui constituent le catéchisme diffusé en livres de poche, or ces publications n’ont pas été choisies par hasard.

Pourquoi, par exemple, n’existe-t-il aucune édition courante de Pourquoi la guerre ?, un texte de 1932 de Freud, dédicacé par ses soins à Mussolini en 1933, qui montre dans toute sa superbe le pessimisme ontologique du personnage et son goût théorique pour le chef seul capable de canaliser la vie instinctive de la foule ? Faut-il rappeler que 1933 est très exactement la date d’arrivée au pouvoir d’un certain Adolf Hitler ? Ou que le Docteur Viennois fut un soutien de la politique austro-fasciste du chancelier Dollfuss ?

L’œuvre complète n’est ni connue ni lue. Qui aura eu la modestie et la patience de consacrer des mois de sa vie à lire vingt volumes d’une œuvre complète, hors correspondances, plume à la main, afin de disposer d’un avis informé ? Quel chrétien a lu la Bible  ? Combien de musulmans ont lu le Coran  ? Et combien de nazis avaient lu Mon Combat ? Ou, pour éviter de tomber sous le coup du Principe de Godwin : combien ont lu Le crépuscule d’une idole parmi ceux qui m’ont traité de tous les noms ? Allons donc au texte – aux textes.

Un « héritage archaïque » transmis mystérieusement ?

Freud recourt à la phylogenèse, un concept issu de la biologie. L’ontogenèse définit le développement de l’individu de l’œuf jusqu’à la majorité légale ; la phylogenèse, quant à elle, nomme le développement de l’espèce. Dès L’interprétation des rêves (1900), qu’il estime être son chef d’œuvre, Freud défend l’idée d’un « héritage archaïque » de tout un chacun transmis mystérieusement, en dehors de toute génétique, de toute anatomie, de toute biologie, de toute physiologie, de toute matière, du premier homme à tout un chacun, y compris au lecteur de ces lignes….

Le biologiste Ernest Haeckel a formulé une sentence célèbre : « L’ontogenèse récapitule la phylogenèse » pour expliquer que le développement d’un individu reproduit toujours en accéléré celui de l’espèce. Freud décalque complètement cette expression dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910) : « Le développement psychique de l’individu répète en raccourci le cours du développement de l’humanité » (X.123). La chose se retrouve dite avec une incroyable constance et sans discontinuer pendant plus d’un quart de siècle par Freud.

Daniel Paul Schreber, « le » cas freudien de paranoïa

Schreber était un juge allemand, qui était passé par des phases de ce que l’on appelle aujourd’hui de la schizophrénie paranoïde. Il avait imaginé que Dieu devait le changer en femme pour qu’il puisse être fécondé par les rayons divins, repeupler la terre et y ramener un état de félicité. Lui-même avait publié en 1903 ses visions délirantes sous le titre Mémoires d’un névropathe (trad. Seuil, 1975).

Freud, qui avait constaté que sa méthode était sans aucun effet sur les états psychotiques, a utilisé ces mémoires pour convaincre de la puissance explicative de sa doctrine et « porter le coup le plus audacieux contre la psychiatrie »1 : en 1911, il publie Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa2.

Jones écrit que cette analyse « est d’autant plus remarquable que Freud n’eut jamais l’occasion de rencontrer le malade »3. Ce qui est surtout remarquable ici c’est que la technique des associations libres (qualifiée ailleurs de « règle fondamentale de la psychanalyse ») et l’« analyse du transfert » ne sont nullement nécessaires pour une analyse freudienne.

À l’époque de son analyse de Schreber, Freud croyait que la paranoïa est toujours une défense contre l’homosexualité. Il affirmait que Schreber souffrait d’un complexe d’Œdipe inversé et désirait sexuellement son père. Des spécialistes du freudisme ont soigneusement comparé le texte de Freud et, d’autre part, les écrits de Schreber et des informations concernant son père. Parmi les plus connus, citons Han Israëls4 et Zvi Lothane, membre de l’Association internationale de Psychanalyse. Tous arrivent à la conclusion que « Freud a manipulé les événements décrits par Schreber et les a transformés pour qu’ils correspondent à sa théorie »5.

Par exemple, Freud écrit à Ferenczi le 6 octobre 1910 que le père de Schreber était un « tyran domestique » et écrit dans sa publication, l’année suivante, que Schreber avait un « excellent père ». En réalité, ce père était loin d’être excellent. Il avait inventé des appareils destinés à maintenir la tête et le corps des enfants parfaitement droits, appareils qu’il semble avoir testé sur ses propres enfants. Ces faits et d’autres (notamment que le directeur de l’asile où Schreber avait été enfermé pratiquait des castrations « thérapeutiques ») éclairent davantage les idées paranoïdes de Daniel Paul que le soi-disant refoulement du désir homosexuel pour son père.

Durant plusieurs décennies, l’état de Schreber a oscillé entre des périodes de délire et de longues périodes de rétablissement spontané. S’il était entré en psychanalyse au moment d’une crise, on aurait pu attribuer à la cure le rétablissement survenant quelques mois ou quelques années plus tard. Sa biographie nous rappelle que des guérisons spontanées, passagères ou durables, s’observent même dans de graves troubles mentaux.

Jacques Van Rillaer

Ainsi dans Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (1911) , et autrement dit par le président Schreber (X.304), dans Totem et tabou (1912-1913) (XI.378), ad nauseam, on y apprend que chacun se souvient, bien sûr, qu’il a eu un père, un jour, qui fut le chef de la horde primitive, qu’il a contribué à sa mise à mort et l’a ensuite mangé dans un banquet cannibale fondateur de la civilisation. Même délire dans Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (1918) (XIII.84), soit : L’homme aux loups. Semblable fiction dans Vue d’ensemble sur les névroses de transfert (1915) (XIII.290-294), un texte retiré de la circulation par Freud lui-même de son premier projet de… Métapsychologie.

Dans les Conférences d’introduction à la psychanalyse (1916-1917) (XIV.205), Freud affirme que la séduction infantile, la scène originaire, la castration, le complexe d’Œdipe relèvent d’une incontestable vérité ici et maintenant qui provient directement, sans justification raisonnable et rationnelle, d’une vérité préhistorique transmise de façon inexplicable – métapsychologique dirons nous, pour éviter parapsychologique … Cette même croyance extravagante se trouve dans Au-delà du principe de plaisir (1920) (XV.308), puis dans Psychanalyse » et Théorie de la libido (1923) (XVI.203), mais également dans Le moi et le ça (1923) (XVI.266), dans lequel Freud défend l’idée que certaines psychonévroses contemporaines trouvent leur origine dans des régressions remontant à… l’époque glaciaire, le temps des luttes de l’époque patriarcale de la civilisation !

Même fantaisies dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) (XVII.269-270), puis dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), qui synthétise la pensée de Freud par ses soins, un texte dans lequel son auteur parle « de l’héritage archaïque, résultat de l’expérience des aïeux, que l’enfant apporte en naissant, avant toute expérience personnelle » (PUF, 30-31). Peu importe que l’enfant ait été nourri au sein ou au biberon, la phylogenèse faisant la loi, même ontogénétiquement alimenté à la tétine en caoutchouc, par la grâce phylogénétique, il conserve la mémoire préhistorique du sein d’une femme de la période glaciaire – quoi qu’en pense sa mère ici et maintenant…

De même pour la crainte de castration : nul besoin de se soucier d’une éducation singulière avec des parents particuliers, dans une histoire subjective, puisqu’elle procède d’une « trace mnésique phylogénétique, souvenir de l’époque préhistorique où le père jaloux enlevait réellement à son fils ses organes génitaux quand il le considérait comme un rival auprès d’une femme » (id.51). Chez Freud la préhistoire est plus présente et plus vraie que le présent qui n’existe pas. Phylogenèse oblige…

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Chronos castre son père Uranus (Giorgio Vasari and Cristofano Gherardi, 16e siècle)

Le sommet est atteint avec Moïse ou le monothéisme (1934-1938) dans lequel Freud se surpasse. L’individu y apparaît moins comme le produit d’une ontogenèse que comme le résultat d’un passé très archaïque qui le détermine complètement. Freud récuse les acquis de la biologie contemporaine, il écarte d’un revers de la main ce que nous apprend la génétique de son temps, il tourne le dos à la science du moment. On ne fait pas mieux, pour un homme qui partout se prétend « scientifique », comme refus de la science, déni de la science, mépris de la science, qu’en défendant la thèse, de 1900 à sa mort, que nous sommes des contemporains de la période glaciaire mais surtout pas de notre milieu, de notre époque, de notre temps, de notre éducation…

Le Conquistador contre le scientifique

Qu’est-ce qui permet au « scientifique » Freud d’écrire dans Moïse que « la science biologique ne veut rien savoir de la transmission des caractères acquis aux descendants. Mais nous avouons en toute modestie [sic] que nous ne pouvons malgré tout pas nous passer de ce facteur dans l’évolution biologique » (193-194). Autrement dit : la science en général refuse cette thèse, mais la science freudienne l’exige, donc la science en général a tort… Et plus loin : « Il s’agit d’une audace que nous ne pouvons éviter » (196) – et pour quelles raisons ?

Parce que Freud est dans l’audace du Conquistador, une posture qu’il revendique contre celle du scientifique. La preuve dans cette lettre à Fliess : « Je ne suis absolument pas un homme de science, un observateur, un expérimentateur, un penseur. Je ne suis rien d’autre qu’un conquistador par tempérament, un aventurier si tu veux bien le traduire ainsi, avec la curiosité, l’audace et la témérité de cette sorte d’homme » (1.II.1900). Métapsychologue, parapsychologue, Freud soucieux de voir ce qui se trouve après la psychologie, au-delà d’elle, sait bien que personne ne viendra lui contester sa trouvaille puisque personne ne va là où il prétend être allé avec force auto-analyse et prétendu dépeçage de cas cliniques en quantité – qui s’avèrent manquer cruellement quand on effectue un réel travail d’historien de la psychanalyse…

Qui peut rivaliser avec un homme qui se prétend scientifique mais revendique l’audace du péremptoire, donc le contraire de la patience du chercheur ? Quel individu soucieux de raison, de logique, de raisonnements, de preuves et d’arguments, peut ébranler un tant soit peu le discours fantasque d’un homme qui prétend que, si le réel ontogénétique dit une chose et que la fiction phylogénétique en dit une autre, alors cette dernière sera plus vraie que l’autre, parce qu’elle est la voie royale de l’audacieux ? Quel physicien peut dissiper le rêve du métaphysicien ? De même : quelle démonstration psychologique peut ravager la folie métapsychologique ? Quel philosophe peut débattre avec un défenseur de l’occultisme ? Quel penseur pourrait combattre le délirant qui croit plus à ses légendes (le complexe d’Œdipe, la horde primitive patriarcale, le meurtre du père, le banquet cannibale, la crainte de la castration, etc.) qu’à la réalité historique qui invalide toutes ces histoires à dormir debout ? Quel penseur de l’immanence saurait ramener à la raison un extatique de la transcendance ?_

Le combat est perdu d’avance. On ne convertit pas l’âme onaniste décidée à jouir en solitaire de ses fictions dans le confort d’un arrière-monde. On ne fera rien non plus des borgnes qui jubilent de suivre un aveugle sur les falaises du délire. La psychanalyse est bien une folie à plusieurs, ce qui se nomme aussi une hallucination collective. Malheur au philosophe qui enseigne la nudité du roi freudien : un bûcher l’attend après le pal et le rouet, la poix et l’éviscération… Mais les bûchers de Marguerite Porete à Paris, de Michel Servet à Genève, de Vanini à Toulouse ou de Giordano Bruno à Rome ont été allumés par des furieux auxquels l’histoire a donné tort. Qui se souvient du nom de l’accusateur de Socrate condamné à mort pour avoir philosophé, cette activité honnie des métapsychologues – et des parapsychologues ?…

1 Lettre à Jung le 18 décembre 1910.

2 Trad. in Cinq psychanalyses, PUF, 1954, p. 263-324.

3 E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, PUF, vol. 2, 1955, p. 285.

4 Cette comparaison est le sujet de sa thèse de doctorat (Université d’Amsterdam, 1980), dont une version remaniée est parue en français (Schreber, père et fils, Seuil, Coll. Le champ freudien, 1986) et en anglais (Schreber : Father and Son, Madison, CT, International Universities Press, 1989, 376 p.).

5 Zvi Lothane, « Schreber, Freud, Flechsig, and Weber revisited : An inquiry into methods of interpretation », Psychoanalytical Review, 1989, 76, p. 203-262. Cité par F. Sulloway, « Schreber et son père », in C. Meyer et al., Le livre noir de la psychanalyse, Les Arènes, 2005, p. 94.

Mis en ligne le 18 avril 2011
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