L’autorité des psychanalystes

Samuel Lézé, Préface de Richard Rechtman. Presses Universitaires de France, Paris, 2010, 216 pages, 23 €

Note de lecture de Esteve Freixa i Baqué - SPS n° 293, Hors-série Psychanalyse, décembre 2010

293_139-140Samuel Lézé, jeune anthropologue formé à l’EHESS, se propose dans ce livre, comme l’écrit son préfacier Richard Rechtman, de nous faire « comprendre les ressorts internes du développement et du maintien de la psychanalyse dans le paysage de la santé mentale contemporaine ». Partant du constat incontestable que « dans la société française, la psychanalyse est une référence intellectuelle et médiatique omniprésente, une ressource devenue fondamentale et familière pour se penser soi-même », ce qu’il se propose de faire est « comparable à la description du rôle d’un roi et des modalités de sa souveraineté sans allégeance particulière ni même hostilité à l’égard de la monarchie  ».

Pour cela, magnétophone en bandoulière, il est parti interroger, dix ans durant, les principaux acteurs de cette pièce, où les « analysants » et les « analystes » jouent les principaux rôles. Comme il l’écrit lui-même dans son introduction : « mon enquête a porté sur le monde social de la psychanalyse parisienne et ses organisations militantes à la frontière de ses coulisses (peuplées de patients et de psychanalystes) et de son théâtre (développé en scènes de controverses et d’actes politiques) ».

Mais il ne s’est pas contenté de rapporter, plus ou moins ordonné, le matériel ainsi recueilli. Il a très vite compris qu’il fallait « interroger le régime d’autorité des psychanalystes en France à partir de la place qu’occupe la psychanalyse dans son écologie propre, à la frontière du champ médical et du champ intellectuel  ». Il a donc retracé les principaux événements, entre 1977 et 2007, qui ont mis en question le pouvoir de la psychanalyse et les réactions de ses différentes composantes.

Après une très intéressante « Histoire naturelle du mouvement freudien » (chapitre III), Samuel Lézé revisite les principaux faits marquants de ce qu’il appelle « La souveraineté freudienne » (chapitre IV) comme les états généraux de la psychanalyse (juillet 2000), les états généraux de la psychologie (mars 2001), les états généraux de la psychothérapie (mai et octobre 2001) et les états généraux de la psychiatrie (juin 2003).

Dans le chapitre V (Dégrader la psychanalyse), Lézé convoque les évènements qui commencent à dégrader (au sens presque militaire du terme : retirer son grade ou son pouvoir) la psychanalyse, tels que la réglementation du titre de psychothérapeute avec l’amendement Accoyer, voté le 8 octobre 2003 (et dont les décrets d’application, finalement très favorables aux psychanalystes, ne sont sortis qu’en mai 2010), la parution du rapport (très défavorable à la psychanalyse) de l’Inserm sur l’évaluation des psychothérapies (février 2004) et la publication, très médiatisée, du Livre noir de la psychanalyse (septembre 2005). Une très riche et utile chronologie, allant de 1920 à 2009, clôture l’ouvrage.

Bien que le style soit parfois un peu trop universitaire, que l’intérêt des chapitres soit un peu inégal et qu’il y ait quelques erreurs factuelles (un psychologue a une formation de Bac + 5 et non de Bac + 6), le livre de Samuel Lézé intéressera tous ceux qui cherchent à comprendre les enjeux de cette « guerre des psys » dont les médias nous parlent régulièrement et que la sortie du dernier livre de Michel Onfray illustre à merveille. Car, comme le signale l’auteur, « la psychanalyse n’est pas apolitique ni une nouvelle religion qui dépolitiserait les individus, la psychanalyse est une façon de faire du politique par d’autres moyens et, en particulier, en devenant freudien ».

Mis en ligne le 14 février 2011
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