Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la psychanalyse et Sigmund Freud occupent une place particulière dans la sphère intellectuelle, dans l’enseignement et dans les pratiques thérapeutiques. Ce dossier se propose d’apporter une réflexion sur la réalité des allégations thérapeutiques des psychanalystes, le statut scientifique de la psychanalyse et la place injustifiée occupée par elle dans l’espace public (santé, justice, médias, etc.).

Freud exorciste de l’inconscient

par Patrice Van den Reysen - en complément du n° 293, Hors-série Psychanalyse

« Parce qu’il prétend à la scientificité, au rationalisme, seul gage pour lui d’une connaissance authentiquement vraie, Freud en vient à dépasser les limites propres à la science qui garantissent une certaine validité. Dans l’excès de zèle d’un rationalisme exacerbé, et oubliant toute prudence scientifique, Freud avoue sa « foi » en un déterminisme psychique absolu, sur lequel il fonde toute sa discipline, déplaçant ainsi la nécessité et le principe de causalité au cœur même du psychisme humain. Si la psychanalyse freudienne prétend au plus haut point à la scientificité, celle-ci ne fait en réalité que couvrir la nature profondément mythique de la discipline qui, sous prétexte d’hyper-rationalisme, outrepasse les limites de la science dans ses fondements et dans son pouvoir d’explication. À ce mythe pseudo-scientifique correspond un destin pseudo-scientifique : le déterminisme psychique absolu soutenu par Freud qui érige l’inconscient comme principe inaliénable de nos actions. Comment dès lors penser une liberté à l’œuvre ? Avec le scientisme psychanalytique, le destin adopte une nouvelle figure, adaptée aux critères scientifiques de notre société : celle d’un nécessitarisme, d’un déterminisme mental qui ne laisse plus de place à la dimension créatrice des initiatives humaines, puisque toutes peuvent finalement être ramenées à des raisons inconscientes, expliquées, conditionnées par elles ; celles-ci ne sont ni maîtrisées par le sujet ni connues de lui. Le destin sous couvert de nécessité, le mythe sous couvert de science. Dès lors, le travail du temps et l’imprévisibilité qu’il implique sont niés, puisque toute action présente est en réalité intégralement conditionnée par un passé ignoré. »

In : Le Collège supérieur. Lyon. Bulletin d’information. 2e trimestre 2006 N° 27. « Le freudisme, entre mythe et soupçon », par Audrey Chazot.

À notre connaissance, trop peu de philosophes ou de scientifiques se sont intéressés à cet aspect de la doctrine de Freud : la position de ce dernier vis-à-vis du déterminisme. Or, nous pensons que tout l’édifice freudien, repose, selon une approche épistémologique, sur le problème du déterminisme. Tout ce qu’a pu échafauder Freud en matière de conceptions théoriques et thérapeutiques tient à la seule question de savoir comment il plaçait sa « science de la psyché » par rapport au déterminisme.

Freud et le déterminisme

Comment Freud se situait-il dans la mode déterministe de son époque ? Tout porte à croire qu’il a essayé de souffler avec l’air de son temps, mais trop fort, beaucoup trop fort, tout gonflé qu’il était de son ambition de « conquistador » et du futur Galilée de la psychologie. Mais relisons attentivement Sigmund Freud, dans sa troisième leçon sur la psychanalyse (Ed. Payot, 2001, p. 39-40) :

« Il n’est pas toujours facile d’être exact, surtout quand il faut être bref. Aussi suis-je obligé de corriger aujourd’hui une erreur commise dans mon précédent chapitre. Je vous avais dit que lorsque, renonçant [à] l’hypnose, on cherchait à réveiller les souvenirs que le sujet pouvait avoir de l’origine de sa maladie, en lui demandant de dire ce qui lui venait à l’esprit, la première idée qui surgissait se rapportait à ces premiers souvenirs. Ce n’est pas toujours exact. Je n’ai présenté la chose aussi simplement que pour être bref. En réalité, les premières fois seulement, une simple insistance, une pression de ma part suffisait pour faire apparaître l’événement oublié. Si l’on persistait dans ce procédé, des idées surgissaient bien, mais il était fort douteux qu’elles correspondent réellement à l’événement recherché : elles semblaient inadéquates. La pression n’était d’aucun secours et l’on pouvait regretter d’avoir renoncé à l’hypnose.

Incapable d’en sortir, je m’accrochai à un principe dont la légitimité scientifique a été démontrée plus tard par mon ami C. G. Jung et ses élèves à Zurich. (Il est parfois précieux d’avoir des principes !) C’est celui du déterminisme psychique, en la rigueur duquel j’avais la foi la plus absolue. Je ne pouvais pas me figurer qu’une idée surgissant spontanément dans la conscience d’un malade, surtout une idée éveillée par la concentration de son attention, pût être tout à fait arbitraire et sans rapport avec la représentation oubliée que nous voulions retrouver ».

Quelques commentaires

– Freud écrit bien qu’il fut nécessaire qu’il intervienne, par suggestion, sur les verbalisations de ses patients pour qu’ils formulent des associations (pas très libres) qui correspondent à ses attentes thérapeutiques, donc qui confirment ses théories. Des formules telles que « simple insistance » ou « pression de ma part », sont suffisamment explicites, bien malgré Freud, et sont tout à fait synonymes de suggestion, car elles indiquent que Freud a su trouver le ou les mots qui lui étaient nécessaires (avec peut-être certains gestes), pour que le « malade » fasse ce que Freud attendait de lui...

– Tout de suite après, Freud semble avouer que si l’on suggère les réponses des patients pour qu’elles correspondent à ses attentes théoriques, d’une part, on a l’impression que le « malade » n’a fait que s’approprier, sous la pression, quelque chose qui ne lui appartient pas en propre, mais dont il a accepté de jouer le jeu ; et, d’autre part, qu’une étiologie des névroses supportée par la méthode de l’investigation des associations libres n’est qu’un échec complet, même si on y adjoint le secours (frauduleux) de la suggestion !

– Enfin, Freud trouve sa porte de sortie, sa bouée de sauvetage universelle : qu’un malade confirme ou non ses théories, ce n’est pas grave. Quoi qu’il dise de « conscient », cela peut toujours être déterminé psychiquement, mais de telle sorte que tout hasard et tout non-sens soit exclus, comme on peut s’en apercevoir en lisant en entier sa troisième leçon sur la psychanalyse, ou ses autres écrits, comme le chapitre 12 de Psychopathologie de la vie quotidienne

L’avis de Frank Sulloway

Examinons maintenant les positions déterministes freudiennes à la lumière des propos experts de Frank Sulloway, auteur du monumental Freud biologiste de l’esprit, p. 87 à 90.

F. Sulloway a écrit :

« Il ne faut pas penser que les hypothèses philosophiques et métaphysiques de Freud étaient coupées de son travail clinique ordinaire. La croyance de Freud en un déterminisme psychique nous fournit un exemple particulièrement convaincant de cette interdépendance. Non seulement cette conviction commande le développement de la méthode psychanalytique, mais elle a également favorisé le remarquable doigté avec lequel il appliqua cette méthode dans la pratique.

Dans le travail scientifique auquel il consacra toute sa vie, Freud se caractérise par une foi inébranlable dans l’idée que tous les phénomènes de la vie, y compris ceux de la vie psychique, sont déterminés selon des règles inéluctables par le principe de la cause et de l’effet. Cranefield (1966 b : 39) a eu raison de rapporter cette conviction à l’influence des maîtres de Freud, et, plus généralement, au programme de biophysique de 1847. Avec la croyance que les rêves ont une signification et peuvent donc être interprétés, la place de choix que Freud donnait à la technique de l’association libre dans son travail de clinicien est peut-être la conséquence la plus flagrante de cette filiation philosophique. « Je dois dire qu’il est parfois de la plus grande utilité d’avoir des préjugés », remarquait-il lorsqu’il décrivait comment cette philosophie déterministe l’avait conduit à mettre le doigt sur la technique de la libre association (1910 a, S.E., 11 : 29). [...]

Comme clinicien, Freud n’était pas, dans les années 1890, un simple observateur passif des associations libres de ses patients – selon la conception courante, et point toujours injustifiée, qu’on se fait du comportement silencieux du psychanalyste. Bien plutôt, ce qui se révéla décisif pour son programme de recherche en psychanalyse, ce fut son aptitude à conduire pendant la séance d’analyse chacune de ses hypothèses psychanalytiques du moment jusqu’aux limites de ses capacités d’investigation. Freud parvenait à ce résultat en questionnant ses patients avec adresse et opiniâtreté, et guidait leurs « libres associations » selon ses préoccupations théoriques du moment. [...]

Au fur et à mesure que le temps passait, la simple fréquence avec laquelle Freud et ses disciples étaient en mesure de faire remonter les psychonévroses à des complexes sexuels de l’enfance le conduisit en strict déterministe qu’il était à émettre une nouvelle prétention. Même s’il avait réellement tort, et qu’il fût prouvé au bout du compte que la sexualité n’était pas la seule cause spécifique de la psychonévrose, Freud maintenait encore que seuls les cas purement sexuels devaient recevoir les noms officiels dont la psychiatrie avait étiqueté chaque type classique de névrose. “Je n’aime pas du tout l’idée que mes opinions (disons plutôt points de vue qu’opinions) ne sont correctes que dans une partie des cas seulement”, opposait-il en 1908 à un Carl Jung encore sceptique. “Cela n’est pas possible. Il faut choisir. Ces caractéristiques sont fondamentales, elles ne peuvent varier d’une série de cas à une autre. Ou, plutôt, elles sont tellement essentielles qu’un nom entièrement différent devrait être trouvé pour les cas auxquels elles ne s’appliquent pas. Jusqu’à maintenant, voyez-vous, personne n’a vu cette autre forme [non sexuelle] d’hystérie, de Dem[entia] pr[aecox], etc. Voilà. Maintenant j’ai avoué toute l’étendue de mon fanatisme...” (Freud / Jung Letters, p. 141)  ».

Une dernière manifestation de la ferme croyance de Freud dans le déterminisme psychique mérite également d’être signalée. Les contemporains qui le critiquaient disaient souvent que, si ses théories se voyaient aisément confirmées, c’était qu’il suggestionnait par ses questions et qu’il faisait passer ses propres idées préconçues dans l’esprit de ses patients. Contrairement à ses critiques, toutefois, Freud, avec sa vision déterministe du psychisme, traçait, pour la procédure, une ligne franche et justifiée entre le risque de lire ses propres pensées dans l’esprit du malade et l’obligation inévitable pour le médecin d’adopter une attitude active, bardée de théorie, quand il psychanalysait un patient. Qui plus est, que les réponses du patient fussent vérité ou fantasme, elles étaient toujours déterminées psychiquement, comme Freud l’expliquait devant la Société de psychanalyse de Vienne en 1910 ; elles devaient donc avoir un sens psychanalytique. [...] Bien que l’itinéraire intellectuel compliqué qui conduisit Freud à découvrir l’importance de la vie fantasmatique dans les névroses l’ait aussi égaré dans cette impasse, embarrassante professionnellement, de la théorie de la séduction, il est certain qu’il ne fût jamais arrivé à cette fabuleuse pénétration si sa foi fondamentale dans le déterminisme psychique ne l’y avait pas conduit – à cela et à la Terre promise de la psychanalyse. »

Commentaires

– Il y a donc bien une importance considérable et fondamentale des conceptions philosophiques freudiennes sur le déterminisme qui influencent toute la psychanalyse, y compris dans sa pratique thérapeutique, laquelle est donc en très étroite interdépendance, et même directement affiliée à ces conceptions. Ce fait marquant a aussi été remarqué par Jacques Bouveresse, pour ne citer que lui1.

– Il est tout aussi incontestable que Freud suggérait les réponses à ses patients dans le sens de ses attentes théoriques, et même s’il avait parfois conscience de cette « ligne franche et justifiée entre le risque de lire ses propres pensées dans l’esprit du malade et l’obligation inévitable pour le médecin d’adopter une attitude active, bardée de théorie, quand il psychanalysait un patient » (Sulloway). Tout cela, hélas, ne change rien au problème, malgré les tentatives baroques de Freud d’essayer de nous convaincre, dans Psychopathologie de la vie quotidienne, que les mots et les nombres pris au hasard seraient les meilleurs exemples du déterminisme psychique absolu, parce que, justement, ils échapperaient à l’accusation d’avoir été suggérés au patient.

– Quand on lit, de la main même de Freud, qu’il refusait farouchement, fanatiquement même, (selon ses propres termes), tous les cas qui pouvaient réfuter sa théorie de la sexualité, on voit bien que la réfutabilité d’une doctrine, comme le faisait déjà bien comprendre Popper, ne dépend pas seulement de la manière dont sont formulés certains de ses énoncés, mais aussi, et surtout, du comportement social des créateurs ou des partisans de ladite doctrine. Car dans le travail scientifique, tout repose sur les décisions méthodologiques des chercheurs. Dans l’absolu, la théorie de l’inconscient est bien entendu réfutable, mais lorsque l’on y adjoint le bouclier déterministe freudien et le comportement social de Freud lui-même, toute la doctrine devient irréfutable, contrairement à ce qu’a avancé Adolf Grünbaum. Nous estimons que ceci est d’une importance capitale pour situer la psychanalyse par rapport à la Science, mais également pour réfuter les derniers arguments de freudiens tels que Jean Laplanche qui affirment maintenant que Freud aurait été un « poppérien avant la lettre », alors que dans son approche philosophique des pouvoirs de la science ainsi que dans ses méthodes d’investigation, tout l’oppose aux sévères critères de scientificité de Karl Popper.

– Si la méthode d’investigation et d’interprétation des associations dites libres reste la méthode de recherche « scientifique » en psychanalyse, c’est-à-dire la méthode où la preuve est directement dépendante de la parole (pour paraphraser le titre du dernier livre du psychanalyste Roland Gori : La preuve par la parole), alors la parole de l’analyste et même le cadre dans lequel accepte de s’inscrire tout patient qui choisit d’aller chez un analyste pour espérer améliorer son état, est toujours un cadre suggestif. La suggestion reste donc le problème majeur et incontournable de l’analyste, et c’est dans le cadre de la situation thérapeutique spécifique d’une analyse où elle risque d’être la plus forte étant donné que tout psychanalyste travaille avec ses mots, sur d’autres mots, autrement dit, avec ses préjugés, ses opinions, ses théories, sur d’autres préjugés, opinions et théories.

– L’interdépendance entre le chercheur, sa méthode de recherche et l’objet de la recherche est donc constante. Comme nous l’avons déjà dit à plusieurs reprises dans d’autres textes, il est donc rigoureusement impossible d’administrer une preuve qui soit véritable, en ce qu’elle serait indépendante du chercheur au cours de la cure analytique.

– La question d’une prétendue « science de la subjectivité » (comme le voudrait Daniel Widlöcher), même si l’inconscient peut tout à fait être un objet de recherche scientifique comme il peut l’être, par exemple, dans les neurosciences, est donc sans consistance à l’endroit de la psychanalyse d’hier ou d’aujourd’hui. La voie de recherche de la psychanalyse ne peut, en aucun cas, être scientifique et véritablement heuristique, où grâce à la corroboration de faits inédits on aboutirait, comme dans une vraie science, à l’accumulation du savoir.

Une erreur hégélienne

Freud avait donc un impérieux besoin de se démarquer radicalement pour se faire remarquer par la communauté scientifique. S’il n’avait choisi qu’un déterminisme psychique relatif, il n’aurait jamais pu écrire que pour avoir accès au refoulé, la seule voie possible était celle des « associations libres » des patients. Son œuvre, dénuée d’originalité, serait probablement tombée aux oubliettes, et il aurait admis dès le début que les troubles psychiques peuvent se soigner avec des médicaments. Mais, dans ces conditions, comment justifier la permanence du « refoulé », la « censure » ? Comment expliquer que le patient, en analyse, puisse dire « tout ce qui lui passe par la tête » ? Comment écrire que « les nombres et tous les mots sont parfaitement déterminés pour des raisons qui échappent à la conscience » tout en étant « les meilleurs exemples » de ce déterminisme inconscient ?... Impossible.

Et le symbolisme freudien ? Mis à nu avec une ironie corrosive par le Professeur René Pommier2, n’est-il pas lui aussi un « pur produit » du déterminisme psychique prima faciae et absolu ? Assurément, dès lors que tout doit avoir un « sens » et que le hasard est exclu, il faut tenter d’expliquer, il faut interpréter tout ce qui se présente, quitte à verser, avec cette arrogance et cette vanité intellectuelle qui caractérisent souvent les psychanalystes, dans des interprétations qui franchissent à la vitesse du son les bornes du comique involontaire.

Freud a donc commis une erreur que l’on peut qualifier de typiquement hégélienne. Comme Hegel, il a dû penser que « tout ce qui réel est rationnel et donc que tout ce qui est rationnel est aussi réel ».

Rien de ce qui est réel n’est rationnel, même si le réel nous semble obéir à des lois. Il n’y a que la réalité qui soit rationnelle, en ce qu’elle tente de donner du sens, une existence au réel en le décrivant à travers les lois universelles ou les énoncés singuliers que nous formulons. La réalité et sa construction scientifique prouve justement qu’il ne peut jamais y avoir d’identité (parfaite) et de lien direct, isomorphe, entre le réel et le rationnel. Ce n’est que par son intermédiaire (la réalité) que nous avons un accès au réel. En ce sens, la phrase célèbre de Kant prend pour nous tout son sens : « nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes ». Cela signifie que les « choses du réel » ne nous sont connaissables a priori que d’un point de vue conjectural et métaphysique grâce à notre pensée consciente et ses attentes théoriques qui dépendent de notre mémoire inconsciente (laquelle n’a rien à voir avec l’Inconscient freudien et son refoulé). Mais à partir de ce point, rien ne corrobore que nos attentes théoriques, nos pensées a priori, nos conjectures métaphysiques, correspondent d’emblée aux faits, donc au réel ou bien à « la Nature si habile à accueillir nos théories d’un Non décisif ou d’un inaudible Oui »3. C’est donc la confrontation avec le réel qui va nous renseigner sur la valeur de nos connaissances a priori et des limites de la réalité que nous avions conjecturée. Le recours à l’expérience, à des tests, voilà ce qui peut nous renseigner sur la portée du déterminisme lié au réel que nous essayons d’étudier.

Un déterminisme excluant tout recours à l’expérience

Ce n’est donc pas parce que Freud a pu formuler une loi sur l’Inconscient ou le refoulé qu’il pouvait décréter que tout cela faisait effectivement partie du monde réel objectif, indépendant de sa propre réalité à lui, de ses préjugés, de ses attentes théoriques a priori, sans avoir effectué le moindre test, et se basant uniquement sur les confirmations lues à la lumière de ces théories, confirmations innombrables et inévitables étant donné le postulat infaillible du déterminisme prima faciae et absolu. Tout comme le « Sujet Freudien » (l’Inconscient), c’est-à-dire Freud4, ne s’autorisant que de lui-même pour finalement s’autojustifier, les confirmations en psychanalyse, ne s’autorisent aussi que d’elles-mêmes, circulairement, par rapport aux théories qui en ont permis le relevé.

Quoi qu’il en fût de la cohérence de ses théories sur le refoulé inconscient, la censure, le complexe d’Œdipe, les névroses etc., il n’était pas valide de les embrigader dans un déterminisme a priori et absolu excluant tout recours à l’expérience, faisant ainsi sombrer toute la psychanalyse et dans l’erreur de Hegel, et aussi dans celle de Kant qui, lui, croyait que la connaissance a priori était possible.

Karl Popper, dans son étude du problème de la démarcation (le problème de Kant) explique que s’il nous est toujours nécessaire de formuler des théories a priori sur le réel pour tenter de le connaître, c’est toujours le réel, la Nature, qui donne le verdict et qui a le dernier mot.

Le déterminisme freudien fut imaginé pour donner le dernier mot à Freud, avant même tout recours à l’expérience, laquelle ne pouvait que confirmer toujours ses théories. Jacques Alain Miller confirmera, bien malgré lui, ce point de vue en répondant à la conclusion de Borch-Jacobsen réduisant la psychanalyse à une « théorie zéro », que selon lui, c’était au contraire, une « théorie infini ». Il ne s’était pas rendu compte que, par ce qu’il a cru être une réponse habile, il confirmait à la perfection le principal reproche que l’on puisse faire à la théorie de Freud, celui de ne pouvoir compter que sur des énoncés illustratifs, toujours lus à la lumière de la théorie et jamais sur de véritables corroborations scientifiques, faisant ainsi de la psychanalyse une doctrine entièrement irréfutable.

D’où la conséquence de pousser la rationalité au paroxysme en accouchant d’une version du symbolisme capable de travailler avec tout et n’importe quoi, et de retranscrire tout ce qui fut nécessaire à Freud pour justifier ses théories quitte à verser le plus souvent dans les plus invraisemblables absurdités. Mais une activité intellectuelle authentiquement scientifique aurait enseigné à Freud que la rationalité scientifique a ses limites.

Les limites, ce sont les faits reconnus et acceptés de manière intersubjective et indépendante, avec d’autres scientifiques, susceptibles de réfuter une théorie. Mais ce n’est que dans la mesure où aucune théorie véritablement scientifique ne peut être certaine, donc régie par un déterminisme absolu, que des hypothèses pouvant les réfuter sont toujours logiquement possibles, ce qui implique, de ce point de vue, que la recherche en science ne s’arrête jamais.

Il n’y a que dans cette voie, celle « des tests toujours renouvelés et toujours affinés » (Popper) que la rationalité scientifique n’a pas de limite.

Le freudien est condamné à ne jamais garder le silence sur ce qu’il croit observer avec rigueur. Il n’a plus le droit de ne pas savoir, a priori, sur tout ce qui touche à l’homme. Il est condamné à réussir toujours cet improbable tour de force qui consiste à avoir l’air cohérent et rationnel tout en vous faisant comprendre que si vous n’êtes pas d’accord, c’est vous qui êtes fou, et pas lui, même s’il affirme bien digne devant votre hilarité que le tic-tac des horloges aurait quelque chose à voir avec les battements du clitoris féminin5.

Mais la question qui intrigue aussi est celle où l’on se demande pourquoi les plus vives contestations ne se sont pas élevées, dès les débuts, contre les conceptions déterministes de Sigmund Freud. Et comment a-t-on pu admettre la moindre revendication de scientificité (y compris au sein des psychanalystes) dès lors que Freud revendiqua un déterminisme aussi métaphysique, en contradiction totale avec son application possible dans une quelconque pratique de recherche scientifique à partir de tests indépendants, ou même dans une pratique thérapeutique ?

Certes, les contestations se sont exprimées par la suite, et même relativement tôt dans l’histoire de la psychanalyse malgré les protestations répétées de Sigmund Freud, mais celui-ci gardera jusqu’à sa mort une « foi inébranlable » dans le déterminisme psychique prima faciae et absolu, véritable religion freudienne et grand totem de la psychanalyse.

Une superstition

Pour Freud, c’est celui qui croit au hasard intérieur qui est superstitieux. L’homme superstitieux, n’est pas, avec Freud, celui qui s’est persuadé qu’il avait en lui un « Autre », un personnage étrange qui tient toutes les ficelles, un super ordonnateur de lui-même qui le mène à sa guise et dont la permanence de l’influence et des méfaits est rigoureusement incontestable.

L’homme non superstitieux devrait donc admettre cette forme nouvelle de paranoïa, celle qui consisterait à croire qu’il serait sans arrêt tiraillé, déterminé, favorisé ou puni par quelqu’un dont il croit sans faillir en l’existence, qui possède même, avec la censure, ses propres « instances juridiques » plus efficaces et infaillibles encore... et qui lui permettrait de se dissimuler ou de surgir tout à coup à son insu avec tellement de génie...

Avec Freud nous avons donc bien un « démon » qui serait en nous et qui nous gouvernerait. Mais un démon plus laplacien encore que celui de Laplace lui-même, parce que Freud en revendiquait un statut qui n’avait rien de métaphysique, tandis que Pierre-Simon Laplace, lui, s’était montré bien plus prudent. C’est cette créature démoniaque, le « refoulé », que Freud se chargea d’exorciser en faisant parler ses malades, grâce à au voyage délirant généré par le symbolisme au cours de l’analyse, la suggestion et tout autre procédé de manipulation mentale et d’influence.

La psychanalyse n’a-t-elle pas réussi à déplacer la superstition de l’« extérieur » vers l’« intérieur » ? Ou bien n’a-t-elle pas réussi à en créer une autre ? On peut bien être paranoïaque parce que l’on croit que dans le monde extérieur tout le monde vous en veut, ou que les éléments se déchaînent contre vous avec une grande intelligence, mais pourquoi ne le serait-on pas si l’on croit que c’est de l’intérieur, par le truchement d’un « Autre » que se trouve la source de tout notre malheur ? Freud était-il paranoïaque ? Mais non, voyons, comme dirait Lacan : si être intelligent c’est être paranoïaque, alors je suis paranoïaque ! Perdu ?...

La superstition, qu’elle soit à l’« intérieur » ou à l’« extérieur », consiste toujours à exclure le hasard et le non-sens car le superstitieux aime attribuer à des causes [loufoques] ce qu’il ne peut admettre comme étant le simple ressort du hasard. C’est sa manière à lui de « donner du sens » à certains événements qui l’inquiètent. Et Freud était aussi un grand superstitieux. Il a donc réussi à faire de sa maladie une norme, et la folie qu’il prétendait guérir, pour reprendre l’idée de Karl Kraus.

Dans une lettre du 4 Juillet 1882, par exemple, il recommande à sa fiancée, Martha, de mettre une pièce d’argent dans sa tirelire et lui écrit : « Tout métal a le pouvoir magique d’en attirer d’autres ; le papier est emporté par le vent. Tu sais que je suis devenu superstitieux. La raison est terriblement austère et sombre ; une petite superstition a quelque charme ». La superstition freudienne a infecté tout le projet du Père de la psychanalyse, on la retrouve partout, et la conception freudienne du déterminisme en constitue bien le modèle princeps.

C’est donc sa propre « blessure narcissique » que Freud n’a pas supporté. Comment pouvait-il admettre en son for intérieur avoir de telles ambitions scientifiques tout en se sachant aussi superstitieux et donc si peu apte au travail scientifique ? Mais en retournant sa problématique de la superstition, c’est-à-dire en nous accusant, nous, d’être des superstitieux si nous ne croyions pas en son déterminisme psychique absolu, Freud s’est vengé, et a trouvé, en quelque sorte, une manière de sortir de son propre conflit intérieur. Il a réussi son entreprise parce qu’il a su masquer la nature profondément mythique de sa discipline (A. Chazot) par la brillantine de la scientificité et le délire de l’hyperrationalisme.

Karl Popper est donc né trop tard. Si les freudiens avaient eu sous les yeux L’univers irrésolu, plaidoyer pour l’indéterminisme, œuvre magistrale de ce grand philosophe, s’ils avaient pu comprendre en quoi consiste le principe de responsabilité renforcé que décrit Popper dans ce livre, jamais ils n’auraient revendiqué une quelconque valeur explicative ou descriptive pour la psychanalyse et encore moins le fait d’être une science à l’égal de l’astronomie ou de la physique. On ne peut donc pas rendre Freud entièrement responsable de n’avoir échafaudé qu’un délire au long cours...

Le « principe de responsabilité renforcé » selon Karl Popper

Pour Karl Popper, ce principe consiste, pour un prédicteur qui voudrait réussir un projet déterministe qui respecterait, en tous points, ses exigences de nature, à rendre compte, avant la réalisation de son projet, d’un calcul aussi précis des mesures possibles à partir desquelles on pourrait aussi calculer le degré de précision des conditions initiales de la prédiction, tel que, si le projet échoue, ce calcul ôte au prédicteur toute possibilité d’invoquer le fait que l’échec de la prédiction est dû au fait que les mesures initiales n’étaient pas suffisamment précises.

Freud a donc d’emblée choisi la conception du déterminisme la plus extrémiste, la plus métaphysique et la plus délirante qui se puisse concevoir. Cette conception fait de la psychanalyse, d’une part, un apriorisme total (et totalitaire), et d’autre part, une pseudoscience. Mais, surtout, elle fait de tout projet psychanalytique qui respecterait à la lettre les positions de Freud sur le déterminisme – projet dans le but de décrire, expliquer ou prédire – un projet qui échoue, par nature, avant même d’avoir pu commencer.

On retombe sur la fameuse conclusion de Mikkel Borch-Jacobsen qui écrit à la fin de son Dossier Freud que la psychanalyse n’a jamais vraiment eu lieu. Qu’il n’y a jamais eu « la » psychanalyse, et que c’est une « théorie zéro ».

1 Voir J. Bouveresse, Philosophie, Mythologie et pseudo-science. Wittgenstein lecteur de Freud, aux éditions l’Eclat, 1991

2 Voir R. Pommier, Sigmund est fou et Freud a tout faux.

3 Karl Popper citant Weyl dans La logique de la découverte scientifique.

4 Cf. Le sujet freudien de Mikkel Borch-Jacobsen.

5 Voir Sigmund Freud dans Introduction à la psychanalyse et la critique de René Pommier dans Sigmund est fou et Freud a tout faux.

Mis en ligne le 20 décembre 2010
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