Un point de vue sceptique sur la thèse « carbocentriste »

Entretien avec Benoît Rittaud

Propos recueillis par Stéphane Adrover - SPS n° 291, juillet 2010

Pour désigner les scientifiques qui adhèrent à la thèse du GIEC d’un réchauffement d’ampleur exceptionnelle causé par les émissions anthropiques de gaz à effet de serre, vous utilisez le terme « carbocentristes ». Pourquoi ce néologisme ?

BR : Le choix des mots est important. Les scientifiques favorables aux thèses du GIEC ne sont pas « les » climatologues, mais « des » climatologues. Nombreux en effet sont les climatologues qui contestent les affirmations du GIEC. Comme il n’existait pas de mot pour désigner « la théorie selon laquelle les émissions humaines de gaz carbonique sont la cause majeure de l’évolution climatique actuelle », j’ai forgé ce néologisme de « carbocentrisme », qui se veut aussi neutre que possible.

On lit souvent qu’on a d’un côté les thèses du GIEC qui reposent sur l’avis de milliers d’experts, reflétant l’état actuel des connaissances scientifiques et des incertitudes, de l’autre des individualités qui n’ont pas de compétence dans le domaine, et ne publient pas dans des revues scientifiques à comité de lecture…

BR : C’est tout simplement faux. De nombreux articles mettant en défaut le carbocentrisme paraissent régulièrement. L’un d’eux, paru en mars 2010, concerne une chute de température de 9°C lors du Crétacé dans une région aujourd’hui située en Norvège, refroidissement inexpliqué survenu alors que la teneur atmosphérique en CO2 était plus élevée qu’aujourd’hui. Et ce n’est qu’un exemple entre mille.

Vous n’êtes pas spécialiste du climat, mais mathématicien. Quelles compétences possédez-vous qui puissent légitimer votre opinion, assez catégorique ?

BR : En science, ce qui fait la valeur d’une opinion n’est pas les titres et diplômes de celui qui la donne : seul le contenu compte. Quoi qu’il en soit, les mathématiques sont un élément important de la science climatique dans son ensemble, qui utilise beaucoup les statistiques, le traitement du signal et la modélisation.

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Vous consacrez un chapitre de votre livre à la fameuse courbe de Mann1 (en crosse de hockey) publiée en 1998 en relevant des erreurs sur la méthode statistique. Votre critique sur la méthode statistique utilisée paraît fondée, mais Jean Jouzel, vice-président du GIEC, en a minimisé la portée dans une interview dans Le Figaro2, estimant que l’erreur induite par la méthode de Mann est minime, et que de toute façon, la courbe de Mann n’est pas au cœur de la théorie du réchauffement…

BR : Il faut vraiment ne pas s’être plongé dans la manière dont elle a été construite pour prétendre que la méthode utilisée pour la crosse de hockey ne comporterait qu’une « erreur minime » : les données étaient truffées d’erreurs, et l’outil statistique complètement faux. D’accord pour dire que la courbe de Mann n’est pas si cruciale, mais dans ce cas, qu’attend le GIEC pour reconnaître loyalement qu’il a eu tort de tant la mettre en évidence dans son rapport de 2001, où elle apparaît six fois ? Le fait qu’une courbe complètement fausse, visiblement insuffisamment examinée, ait pu servir d’étendard médiatique au GIEC est la marque d’un grave dysfonctionnement. L’incapacité du GIEC à reconnaître cette erreur en est une autre.

Les parties techniques de votre livre sur la collecte et le traitement des données sur le climat n’ont pas soulevé de critiques de la part de ceux que vous appelez les « carbocentristes ». Simplement, ils rétorquent que vous n’apportez pas d’argument nouveau. Par exemple, les biais dont vous parlez à propos de la collecte des températures (biais liés à l’urbanisation des zones où se trouvent les stations météos) sont pris en compte dans les leurs calculs.

BR : Je pense que la nouveauté de mes arguments se trouve surtout dans mon analyse épistémologique. Il me semble que c’est vraiment là un angle original, mais auquel n’ont pas toujours accès mes contradicteurs, qui ont l’air d’avoir bien du mal à prendre du recul sur ce qu’ils font. Notez que le GIEC non plus n’apporte rien à la science climatique stricto sensu : tout ce qu’il fait est une synthèse de la littérature existante. Faudrait-il le lui reprocher ? Enfin, pour ce qui est du biais de température dû à l’urbanisation, il ne suffit pas de bricoler une correction : il faut que la méthodologie soit validée, en particulier pour tenir compte de manière adéquate de l’évolution de l’environnement immédiat des stations de mesure. De gros problèmes ont été relevés à ce sujet, avec des stations toujours répertoriées comme « rurales » alors que leur environnement s’est progressivement urbanisé.

Les modèles sur lesquels se fondent les prévisions d’une poursuite d’un réchauffement causé par l’homme reconstituent assez fidèlement les températures du passé, et sont convergents. N’est-ce pas la preuve de leur pertinence ?

BR : Les modèles sont, en gros, d’accord entre eux, et donc quand ils se trompent, ils se trompent tous ensemble. Par exemple, tous prévoient un réchauffement important au niveau de la troposphère tropicale (c’est une conséquence incontournable du carbocentrisme), qui n’existe pas dans la réalité. De plus, il ne suffit pas de reconstituer a posteriori ce qui s’est passé, mais de se montrer capable de faire des prévisions. Or, entre autres, aucun modèle n’avait anticipé la stagnation actuelle de la température globale, qui dure depuis maintenant une décennie. Comment, dans ces conditions, leur faire confiance pour nous dire quel climat nous aurons dans cinquante ans ? Contrairement à ce qui est souvent affirmé, les modèles ne reposent pas sur une physique éprouvée : de nombreuses inconnues subsistent, au premier rang desquelles le rôle des nuages. Croire qu’il suffirait de quelques gros ordinateurs pour pallier nos lacunes théoriques est un mythe contemporain.

Vous soulignez la stagnation des températures, voire une légère tendance à la baisse depuis 1998, année qui est considérée comme la plus chaude enregistrée depuis 150 ans. Pourtant les partisans de l’origine anthropique du réchauffement ne voient pas là matière à réviser leur théorie et leurs prévisions. Il s’agirait selon eux d’un simple phénomène provisoire qui masquerait la tendance lourde au réchauffement climatique.

BR : Un phénomène provisoire… qui dure tout de même depuis dix ans et n’a pour l’instant reçu aucune explication reconnue. On parle maintenant de « pause dans le réchauffement » : c’est là une formule qui ne fait que masquer notre ignorance. Si dix ans sans réchauffement ne suffisent pas, on se demande un peu ce qu’il faudrait pour que les carbocentristes questionnent pour de bon leur idée d’un réchauffement. Certains ont même dit que des simulations d’évolution de température au XXIe siècle montrent des périodes de stagnation occasionnelles, et que « donc » tout est sous contrôle. Sauf qu’obtenir des stagnations quelque part sur un siècle de projection pour différents modèles n’est pas une validation, on ne peut même pas dire que cela corrobore la valeur collective des modèles, puisqu’une pièce de monnaie ferait tout aussi bien. Si un modèle donne une stagnation entre 2030 et 2040, un autre entre 2060 et 2070 et un troisième entre 2080 et 2090, peut-on sérieusement soutenir qu’ils sont collectivement cohérents avec la stagnation observée entre 2000 et 2010 ? Le fait d’avoir atteint ce niveau d’argumentation montre qu’il y a vraiment un problème, et qu’il devient urgent que des scientifiques extérieurs au domaine viennent rappeler quelques règles de base de l’argumentation scientifique.

Un des aspects originaux de votre livre est de consacrer une partie à la réflexion épistémologique. Pour vous, il est clair que la théorie du réchauffement climatique d’origine anthropique ne satisfait pas au critère scientifique minimum de réfutabilité. Pouvez-vous en donner un exemple ?

BR : La stagnation des températures dont nous venons de parler, et l’« explication » qui en a été donnée, sont des exemples qui montrent combien l’épistémologie est utile pour détecter que quelque chose ne va pas. Et il y a bien d’autres exemples. Prenons la banquise : en septembre 2007, celle-ci a fondu plus que d’habitude, conduisant à nombre d’alertes et de pronostics catastrophistes (notons tout de même que nous ne disposons de données que depuis 30 ans, ce qui est fort peu). Le fait que, selon tous les organismes effectuant des mesures (notamment le NSIDC américain, et le satellite JAXA japonais), la banquise se soit étendue en septembre 2008, puis encore plus en septembre 2009 n’a eu pour seul effet sur les carbocentristes… que d’attirer l’attention sur le volume de la glace plutôt que son extension, volume dont la valeur n’est pourtant jamais donnée. Comme pour la crosse de hockey ou pour la stagnation des températures, les carbocentristes ont toujours mille raisons pour esquiver toute véritable remise en question.

N’allez-vous pas trop loin lorsque vous parlez de « climatomancie » ? Les scientifiques sur lesquels s’appuie le GIEC sont formés aux méthodes et à la rigueur des sciences dites dures, et même s’ils peuvent se tromper, ils ne ressemblent pas à l’image qu’on se fait de madame Irma.

BR : Je distingue très clairement la climatomancie du carbocentrisme. Ce que j’appelle climatomancie est une déviance pseudo-scientifique du carbocentrisme, qui est, lui, une théorie scientifique comme une autre. Des déviances très comparables ont pu être observées par le passé dans toutes les disciplines. En effet, non seulement chaque science possède invariablement son (ou ses) reflets pseudo-scientifiques (astronomie/astrologie, chimie/alchimie, mathématiques/numérologie, etc.), mais l’histoire des sciences montre qu’il y a toujours un moment de l’histoire où science et pseudoscience vont main dans la main : avant Galilée, les astronomes sont aussi des astrologues, Kepler en est l’exemple le plus illustre. Pour moi, les carbocentristes-climatomanciens sont comparables à Kepler, qui publie sa troisième loi dans un livre… d’astrologie.

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On entend parfois dire que, même si les prévisions du GIEC devaient se révéler fausses, mieux vaut, dans le doute, suivre ses préconisations de réduction de gaz à effet de serre.

BR : Ce discours me semble antiscientifique car il conduit à nier l’importance de la validation des théories scientifiques. Il est, par ailleurs, curieux que tant de monde semble avoir oublié que le gaz carbonique n’est en rien un polluant, et qu’il est même l’aliment premier des plantes !

Le débat sur le climat est parasité par des positionnements idéologiques dans les deux « camps », et il est marqué par une violence extrême : ne peut-il pas y avoir sur le sujet de débat serein qui débouche progressivement sur un consensus raisonnable ?

BR : Ces dernières années, ce sont surtout les climato-sceptiques qui ont subi l’agressivité que vous évoquez. Avant une date fort récente, exprimer des doutes sur le carbocentrisme était à peu près impossible. Cette violence silencieuse m’a beaucoup frappé. À présent que les choses ont évolué, un vrai débat peut enfin avoir lieu, avec aussi ses excès, bien sûr, qui sont les excès classiques de tout débat passionné et qu’il faudrait effectivement tâcher de mieux canaliser. Quant au « consensus », je ne crois guère qu’il constitue une fin en soi en science : je crois davantage aux vertus du doute.

Le GIEC est régulièrement la cible des climato-sceptiques. Quel est votre avis personnel sur cet organisme international ?

BR : Fondé conjointement par l’Organisation Météorologique Mondiale et par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, le GIEC est intrinsèquement un mélange entre science et politique. À chaque fois qu’un tel mélange a lieu, la science en sort affaiblie. Le GIEC a de graves carences, ne produit pas des rapports équilibrés, jette le discrédit sur la climatologie, et par ricochet sur la science et l’expertise en général : je pense donc qu’il vaudrait mieux clore l’expérience. J’ajoute que cela n’implique nullement de ma part un jugement négatif sur les scientifiques qui y travaillent et qui sont aussi honnêtes que compétents – même s’ils sont à l’évidence dépassés par les conditions du débat. Celles-ci mêlent angoisses millénaristes aussi bien que politique internationale, des sujets face auxquels les qualités scientifiques sont souvent bien dérisoires…

1 La « courbe de Mann » retraçait les températures terrestres moyennes sur un millénaire et présentait une forme de crosse de hockey, avec une hausse spectaculaire des températures au cours des dernières décennies. Le rapprochement de cette courbe avec celle de la concentration en CO2 dans l’atmosphère depuis l’âge industriel confirmait l’hypothèse de l’origine anthropique du réchauffement actuel.

2 http://blog.lefigaro.fr/climat/2010....

Mis en ligne le 5 novembre 2010
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