Biodiversité : L’avenir du vivant

Patrick Blandin. Albin Michel, coll. « Bibliothèque Sciences », 2010, 260 pages, 20 €

Note de lecture de Yann Kindo - SPS n° 291, juillet 2010

291_119-121L’année 2010, consacrée « Année internationale de la biodiversité », verra certainement fleurir nombre d’ouvrages sur ce thème, comme ce fut le cas en 2009 à propos de Darwin. L’essai de Patrick Blandin, professeur émérite du Muséum national d’histoire naturelle, ouvre en quelque sorte la voie de manière très originale, puisqu’il commence par ces mots aussi surprenants que dépourvus d’ironie : « J’aime les autoroutes ». L’évocation du blocage de la construction d’une autoroute dans l’ouest de la France pendant 6 ans, parce que les bouleversements induits par les travaux auraient pu nuire à une espèce protégée de coléoptère, introduit la problématique de l’ouvrage : pourquoi prendre autant de précautions pour protéger la biodiversité ?

L’approche de l’auteur consiste à emprunter abondamment les chemins de l’histoire des sciences : de l’écologie, évidemment, mais aussi de la biologie moléculaire, de la géophysique ou de la systématique (la science du classement des espèces). Les concepts-clés qui sont présentés et mis en perspectives sont ceux d’« espèce » – il s’agit de comprendre ce qu’est une espèce, et comment se fait concrètement la recension de celles-ci par les écologues et les biogéographes –, ainsi que d’« écosystème », car c’est la variété des écosystèmes qui permet la diversité écologique. De ce point de vue, le rôle de l’intervention humaine est décisif, la multiplication d’îlots de paysages différents façonnés par l’homme étant un facteur de biodiversité : « N’est-il pas perturbant de découvrir que ce qui est à nos yeux d’occidentaux urbanisés le symbole même de la nature, la forêt, est dans son état actuel le fruit de bien des phénomènes dans lesquels les hommes ont souvent eu une influence considérable, voire déterminante ? » (ce qui est vrai, y compris dans le cas de la forêt amazonienne, pour laquelle les ethnobotanistes ont montré que les habitants avaient privilégié certaines espèces par rapport à d’autres).

On découvre au fil des pages les activités des naturalistes contemporains, un temps « ringardisés » par les triomphes de la biologie moléculaire, mais qui reviennent peut-être aujourd’hui sur le devant de la scène scientifique : si on a recensé autour d’1,8 millions d’espèces, il en resterait peut-être une centaine de millions à identifier ! Si l’on arrivait à décrire 50 000 nouvelles espèces par an – et on est loin du compte –, il faudrait 2 000 ans pour achever l’inventaire, ce qui donne du grain à moudre aux générations futures de découvreurs.

Le concept de « biodiversité » s’est imposé médiatiquement avec le Sommet de la Terre de Rio en 1992, et a été illustré au Muséum par la Grande Galerie de l’Évolution, ouverte en 1994. Ce succès correspond à la conjonction de la montée des préoccupations environnementales dans le public et de l’achèvement d’une « accumulation primitive » de données du côté des scientifiques. Toutes deux vont dans le sens d’une inquiétude croissante face à un impact globalement négatif des activités humaines sur la biodiversité. Du point de vue « utilitariste », l’auteur montre que la biodiversité est un atout, parce qu’elle rend possible l’adaptabilité : « La durabilité de la vie, dans un univers changeant en permanence, est ainsi conditionnée par son adaptabilité, donc par sa capacité à changer, rendue possible par la diversité génétique existante au sein de chaque espèce ».

Tout en présentant les différentes approches de la préservation de la nature qui se sont succédé ou qui s’opposent encore aujourd’hui, Patrick Blandin reprend à son compte les propos du grand biologiste Julian Huxley en 1948, lors du Congrès de fondation de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature : « le but de la vie n’est pas uniquement de vivre ; l’un de ses buts, c’est le plaisir, y compris le plaisir intellectuel ; le plaisir de la beauté ; le plaisir d’une nature non souillée, dans une campagne attirante ». Au final, s’opposant à l’idée d’« équilibres naturels » à conserver tels quels, l’auteur défend une éthique de la préservation fondée sur une perception dynamique et évolutionniste de la biodiversité, sous le contrôle de l’espèce qui en est devenue responsable : « La biodiversité, et d’une manière plus générale l’organisation des systèmes écologiques, peut être librement choisie en l’absence de référence absolue donnée par la nature elle-même. Tout n’est pas écologiquement possible, certes, mais la marge de manœuvre est grande. La nature ne s’imposant plus, il va falloir la désirer. La biodiversité devient partie des projets de sociétés : elle doit être voulue. Puisque le concept de base est l’évolution, et non plus l’équilibre permanent, l’objectif, pour une société locale, c’est de piloter systèmes écologiques et biodiversité en fonction du projet de vie qu’elle a construit ».

On le voit : Patrick Blandin est certes alarmiste – il conteste l’idée d’une sixième extinction massive des espèces pour lui préférer celle d’une première extinction massive d’un genre nouveau, parce que largement provoquée par l’action de l’Homme – mais il prend ses distances avec certains canons du discours « écologiste » dominant. On peut donc d’autant plus regretter qu’il choisisse explicitement de ne pas utiliser la distinction entre l’« écologue » (le praticien de la science de l’écologie) et l’« écologiste » (le partisan de l’écologie politique), introduisant ainsi un tout petit peu de confusion alors qu’il apporte pourtant par ailleurs beaucoup de clarté. Le lecteur de Science... et pseudo-sciences trouvera dans cet ouvrage de quoi nourrir sa culture scientifique aussi bien que sa réflexion sur des questions au croisement de la science et de l’éthique.

Mis en ligne le 21 septembre 2010
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