Énergies renouvelables : le yogi solaire

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 291, juillet 2010

« C’est cool d’avoir un pote comme ça, surtout quand tu l’invites au resto. Moi, ça serait mon meilleur pote. »

Le 11 mai, Ouest-France publiait un article, reprenant une nouvelle déjà publiée ailleurs1 : nous détenons enfin le secret qui mettra un terme à la faim dans le monde ! Un yogi indien de 83 ans, Prahlad Jani, aurait en effet la capacité de survivre (au moins 70 ans, à ce qu’il dit) sans manger ni boire :
« [Ce dernier] a été placé deux semaines en période d’observation par des scientifiques indiens. Ils confirment d’étranges fonctionnements chez ce yogi à la longue barbe. Non seulement il n’a ni mangé ni bu, “mais il a survécu sans uriner ni déféquer”. Les médecins cherchent à comprendre d’où lui vient son énergie et attendent beaucoup du scanner, dont le résultat doit être prochainement révélé. (Ouest France) ».

Prahlad Jani avait déjà été testé sous stricte surveillance pendant 10 jours, nous dit-on, en 2003, par Sudhir V. Shah, un « consultant en neurologie », comme il se présente sur son site. Un site où l’on trouve pêle-mêle de la médecine, de la religion, de la méditation… et une section « recherche », où l’on apprend que maints personnages possèdent des dons surnaturels. Pendant ces dix jours, Prahlad Jani est resté souvent immobile et méditatif, sans manger, ni boire (mais en se lavant – promis, il n’en profitait pas pour se désaltérer !), ni déféquer, ni uriner. Étrangement, il a perdu du poids…

Après cette brillante démonstration de 2003 relatée le 26 juin 2006 par Discovery Channel, une équipe de 30 chercheurs et médecins (constituée en partie par les mêmes personnes qu’en 2003) du Defence Institute of Physiology & Allied Science (DIPAS) remirent le couvert en avril 2010. Le yogi aux superpouvoirs (qui lui viennent, dit-il, de sa rencontre avec une déesse) fut mis sous surveillance 24 heures sur 24, sans aucun accès ni à l’eau ni à la nourriture (enfin, presque… voir la suite), et cela pendant deux semaines. Étonnamment, une recherche sur le site de la DIPAS ne donne aucun résultat… ni d’ailleurs sur le site de l’hôpital Sterling d’Ahmedabad, où l’expérience aurait eu lieu. Les établissements seraient-ils peu enclins à être cités ?

Certains grincheux, toujours réticents à admettre le monde merveilleux qui nous entoure, font remarquer que deux semaines et 70 ans ne sont pas du même ordre de grandeur. D’autres, encore plus pointilleux, s’étonnent qu’un homme d’aussi peu de besoins que Prahlad Jani n’ait pas pu se passer… de bains. Par exemple James Randi. Ils croient détecter un lien de cause à effet entre le fait que le yogi se soit baigné régulièrement et l’observation que la composition de son sang ait mystérieusement fluctué pendant l’expérience.

Plutôt que de nous assurer de la réalité du fait avant d’élaborer de savantes explications, les médecins s’interrogent sur les causes possibles de la survie du saint homme, et suggèrent par exemple qu’il récupère directement l’énergie solaire. Quoi qu’il en soit, les journaux scientifiques n’ont jamais été, contrairement à bien des médias à la pointe de l’information, mis au courant de la découverte, puisqu’une recherche sur Google Scholar, PubMed et Science Direct (des moteurs de recherches scientifiques) ne donne aucun résultat.

De quoi cette histoire fantaisiste est-elle révélatrice ? Ce qui importe ici n’est pas le rôle du yogi, qui est peut-être un doux rêveur s’il n’est pas un charlatan.

Ce qui est inquiétant, c’est d’abord le comportement des médecins qui acceptent de participer à cette expérience mal menée, bafouant la plus élémentaire méthodologie scientifique, et venant ensuite s’extasier dans les médias. Le Medical council of India n’est pas tendre d’ailleurs avec ce qu’il considère comme un canular. Car si on peut bien entendu tester les prétentions de Prahlad Jani, cela doit être fait avec un minimum de rigueur, ce qui commence bien sûr par le confinement dans un lieu sans eau ni nourriture, et pendant une durée qui serait normalement mortelle. Tel ne fut pas le cas ici : il y avait un accès à l’eau, et un homme normalement constitué peut survivre deux semaines sans nourriture solide.

Ce qui est inquiétant ensuite, c’est (comme souvent) la prédominance de l’audimat sur l’éthique dans les choix éditoriaux. Il n’est pas difficile de trouver les remarques de James Randi, ni de constater qu’aucune publication scientifique ne vient étayer ces allégations surprenantes, ni de s’étonner que Prahlad Jani soit introuvable sur le site de la DIPAS ou de l’hôpital, mais ce qui compte est d’attirer le lecteur, de laisser toujours planer le doute pour aviver l’intérêt et les discussions, le buzz… et ne pas trop creuser.

À lire : Psychologie, mathématiques et choses connexes, le blog de Nicolas Gauvrit.

1 Dans Le Figaro par exemple.

Mis en ligne le 15 mai 2010
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